CHAPITRE III
d’anguilles; rien, rien que des perches et quelques petits saints. Et moi-même j’ai passé deux mortels dimanches une ligne à la main; toutes les heures disponibles que j’avais étaient également employées à chercher à prendre quelques platons, chevennes et autres; j’en ai bien pris quelques-uns, mais ils ne valent pas la peine de t’en faire l’envoi. Maintenant, c’est fini pour cette année; il faut en faire ton deuil; mais je te promets que je m’en occuperai dès le printemps prochain et que tu auras tout ce que tu désireras. Avec tout cela, tes vœux ne sont pas réalisés; j’en ai bien du regret, mais sois assuré qu’il n’y a pas eu faute de ma part.
* Louis Agassiz à sa sœur Cécile.
Munich, le 29 octobre 1828.
.... Je n’avais pas envie de vous écrire encore sur ce qui m’occupe si fortement, mais puisqu’on a vendu mon secret, il ne convient pas que je me taise plus longtemps, et, pour que vous compreniez ce qui m’a fait entreprendre un tel ouvrage, il faut que je remonte à sa première origine. En 1817, le roi de Bavière envoya au Brésil une expédition de naturalistes, à la tête desquels se trouvaient M. Spix et ce M. Martius dont je vous ai déjà souvent parlé et chez qui je passe mes soirées du mercredi.
En 1821, ces deux messieurs revinrent dans leur patrie chargés de nouvelles découvertes qu’ils publièrent successivement. M. Martius fit représenter et colorier toutes les plantes encore inconnues qu’il avait recueillies pendant son voyage. M. Spix publia une Histoire naturelle des singes, des oiseaux et des reptiles du Brésil et les fit dessiner et peindre par d’habiles artistes, qui les représentèrent, presque tous de grandeur naturelle, dans
AGASSIZ A MUNICH
de grands volumes in-folio; il voulait ainsi donner une histoire naturelle complète de ce pays. Mais il fut enlevé aux sciences en 1826 et depuis lors les naturalistes déplorent sa perte prématurée. M. Martius désirant voir s’achever l’ouvrage commencé par son compagnon de voyage, engagea un professeur d’Erlangen à publier les recherches sur les coquilles, qui ont paru l’année dernière. Il ne restait ainsi que les poissons et les insectes quand je suis venu à Munich, et M. Martius, ayant pris des renseignements sur moi chez les professeurs de zoologie qui me connaissaient, m’a trouvé digne d’être le continuateur des ouvrages de Spix et m’a engagé à travailler à l’histoire naturelle de ces poissons.
J’ai été longtemps indécis d’accepter cette offre honorable, craignant d’être par là trop détourné de mes études, mais, d’un autre côté, je n’ai pu repousser l’occasion favorable de faire ma réputation par quelque grande entreprise, et c’est ce qui m’a engagé à mettre la main a l’œuvre. Aujourd’hui, le premier volume est achevé et l’impression a déjà commencé il y a quelques semaines. Tu peux te faire une idée du plaisir que j’aurais eu à l’envoyer à mon bon père et à ma bonne mère, sans qu ils eussent seulement su que je l’avais commencé; mais quoiqu’on n’ait pas pu me garder le secret que, du reste, à vrai dire, je n’avais pas imposé à M. Schinz, ne pensant pas qu’il aurait l’occasion de voir quelqu’un de la famille, j’espère que vous n’aurez pas moins de plaisir à recevoir le premier ouvrage de votre Louis. Je pense pouvoir vous l’envoyer à Pâques. Il y a déjà quarante planches in-folio coloriées, qui sont tout à fait prêtes.
Comme ce sera drôle, quand le plus grand et le plus beau livre de la bibliothèque de papa sera celui que son Louis aura écrit ! Cela ne vaut-il pas autant que de voir dans la pharmacie une recette qu’il aurait prescrite ? 11 est vrai que ce premier essai ne me rapportera pas