‹ Louis AgassizChapitre 334 sur 387 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

tandis que le nid lui-même fut placé dans de l’alcool comme souvenir de notre découverte.

Le jour suivant, je trouvai deux embryons éclos dans mes bocaux. Ils se mouvaient de temps en temps par soubresauts, puis restaient un long moment sans remuer au tond du bocal. Le troisième jour, j’avais environ une douzaine de ces petits poissons dont les plus âgés commençaient à montrer plus de vie. Je ne veux pas vous raconter en détail comment j’acquis bientôt la certitude (jue ces embryons étaient réellement des poissons

Mais quelle espèce de poissons ? A l’époque de l’éclosion, les nageoires diffèrent trop de celles de l’adulte et la forme générale du corps est trop peu caractérisée pour qu on puisse résoudre ce problème. Je pouvais seulement supposer que c’était une des espèces pélagiques de l’Atlantique. Mais, comme j’avais fait les années précédentes une étude minutieuse des cellules pigmentaires de la peau chez différents jeunes poissons, j’eus recours à ce moyen pour déterminer mes embryons. Heureusement nous possédions à bord quelques poissons pélagiques vivants. La première comparaison que je fis fournit le résultat désiré. La cellule pigmentaire d’un jeune Chironectespidus fut trouvée identique avec celle de nos petits embryons.

Il est donc prouvé d’une manière certaine que le Chironecte pélagique commun de l’Atlantique, nommé par Cuvier: Chironectes pictus, construit pour ses œufs un nid flottant, et comme les matériaux de ce berceau sont des sargasses vivantes, celles-ci fournissent à sa progéniture non seulement un abri, mais la nourriture dont elle a besoin. Cette merveilleuse découverte acquiert encore plus d’intérêt, quand on considère les particularités caractéristiques du genre Chironecte. Comme son nom l’indique, il a des nageoires semblables à des mains; c’est-à-dire que les nageoires pectorales sont supportées

AGASSIZ. LE NID d’üN CHIRONECTE

par une sorte de long appendice en forme de poignet et que les rayons des ventrales ont quelque peu l’apparence de doigts grossiers. On sait depuis longtemps que ces poissons s’attachent avec ces membres aux herbes marines et marchent, plutôt qu’ils ne nagent, dans leur élément naturel. Mais maintenant que nous connaissons leur mode de reproduction, ne peut-on pas se demander si le but le plus important de leurs singulières nageoires

ne serait pas de construire leur nid ? Il reste donc

encore quelque chose à découvrir sur ce sujet. Puisse quelque naturaliste, retenu par les calmes au milieu des sargasses, avoir la bonne fortune d’assister à la construction d’un nid

Ces recherches intéressèrent beaucoup Agassiz et survenant au début du voyage, elles parurent pleines de promesses. Tout l’équipage partagea bientôt son enthousiasme et les matelots mêmes, dans leurs heures de repos, se groupaient autour de lui ou entouraient le cercle des naturalistes. On s’arrêta quelques jours à Saint-Thomas et à la Barbade, où l’on lit cà une profondeur de quatre-vingts brasses et au bord d’un bas-fond, le premier essai de dragage qui amena des Crinoïdes à tiges et des Gomatules, outre une quantité d’autres objets. Agassiz qui avait étudié avec ardeur les échinodermes fossiles des âges primitifs éprouva un vrai plaisir à recueillir vivants leurs représentants actuels. Il lui semblait qu’il tournait une page du passé et qu’il retrouvait le fil léger qui le relie au présent.

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