CHAPITRE XXIII
Louis Agcissiz au professeur Peirce.
(Trad. de l'anglais.)
Pernambouc, le 16 janvier 1872.
Mon cher Peirce,
Je vous aurais écrit de la Barbade, mais au moment de quitter cette île, le temps était favorable aux dragages; notre succès lut si grand et si imprévu que je ne pus m arracher à mes spécimens et que je profitai de cette heureuse chance pour en tirer tout le parti possible. Nous jetâmes seulement quatre fois notre drague dans des profondeurs entre soixante-quinze et cent vingt brasses. Mais quels coups de filet ! Il y aurait eu de quoi occuper une demi-douzaine d’habiles zoologistes pendant une année entière, si les objets avaient pu se maintenir trais aussi longtemps. La première pêche amena une éponge du genre Chemidium; la suivante, une Crinoïde ressemblant beaucoup au Rhizocrwus lofotenuis , mais qui cependant en diffère; la troisième, un Pleurotomaria vivant; la quatrième, un nouveau genre de Spatangoïdes, etc., sans parler du menu fretin.
La Crinoïde est restée en vie pendant dix ou douze heures. Lorsque les pinnules1 se contractent, elles se serrent contre les bras qui se replient eux-mêmes l’un contre 1 autre, en sorte que le tout ressemble à un balai composé de brins d’une ficelle longue et grossière. Quand l’animal s’ouvre, les bras se séparent d’abord sans se replier en dehors, et le tout présente alors l’aspect d’un pentapode renversé; mais peu à peu l’extrémité des bras se recourbe, à mesure qu’ils s’écartent, et quand elle
1 Organes très fins, filiformes, disposés latéralement comme les barbes d’une plume.
AGASSIZ. VOYAGE DU HASSLER
est complètement étalée, la couronne a l’apparence d’un lys martagon dans lequel chaque pétale est replié sur lui-même, les pinnules des bras s’étendant de plus en plus latéralement à mesure que la couronne s’ouvre davantage. Je n’ai pu découvrir aucun mouvement de contraction dans la tige, quoique celle-ci n’ait aucune raideur. Lorsqu’on touchait l’animal, ses pinnules se contractaient, les bras se redressaient et tout l’animal se fermait lentement et graduellement. J’étudiais avec le plus vif intérêt les mouvements de cet être, car il me permettait de jeter un coup d’œil sur les premiers âges de la terre, où ces Crinoïdes que l’on voit si rarement de nos jours formaient un des traits prédominants du règne animal. Sans grand effort d’imagination, je pouvais me représenter le banc de Lockport fourmillant de ces nombreux genres de Crinoïdes que les géologues de New-York ont retirés du riche dépôt silurien, ou bien encore je me rappelais les formations de mon pays natal, dont les montagnes contiennent également des fossiles de bas-fonds, et où l’on trouve en abondance d’autres Crinoïdes ressemblant encore plus à celles que nous voyons maintenant dans ces eaux.
Les rapports intimes entre les Rhizocrinus et les Apiocrinoïdes sont encore démontrés par le fait qu’en mourant l’animal perd ses bras, de même que l’Apiocrinus, dont on trouve ordinairement la tète sans bras. On peut maintenant se demander ce que signifie la présence de ces animaux dans nos grandes profondeurs, puisque jadis les types analogues vivaient dans des bas-fonds ? Ceci est mis hors de doute, car il n’est pas difficile de prouver d’une manière concluante que les dépôts siluriens de l’État de New-York ont un caractère de bas-fonds. Leur position horizontale combinée avec le retrait graduel des couches supérieures dans une direction méridionale ne permet pas d’autre supposition, et dans le cas des forma-