CHAPITRE XXIII
au sud du Rio Negro. Ici des réparations urgentes nécessitèrent un arrêt dont Agassiz profita pour taire des dragages et pour étudier Ja géologie des ialaises sur le côté nord de la baie. Vues du steamer, elles paraissaient stratifiées et présentaient une régularité extraordinaire jusqu’au sommet, couronné de sable mouvant. Plus loin, elles s’abaissaient et formaient des dunes de sable disposées en monticules arrondis comme ceux de la neige chassée par le vent.
Le lendemain, on débarqua au pied d’une falaise escarpée portant sur les cartes le nom de Cliff-End. Ses couches inférieures consistent en une masse de lossiles tertiaires, composée principalement d’immenses huîtres mélangées de quelques oursins. On y recueillit de grands blocs contenant des coquilles colossales et des échinodermes parfaitement conservés. Du sommet de cette falaise, on ne voyait dans l’intérieur des terres qu’une plaine parfaitement unie, recouverte d’une végétation rabougrie et se prolongeant aussi loin que la vue pouvait s’étendre.
Vers le soir le bâtiment jeta l’ancre à l’entrée de la baie, à peu de distance du port de Saint-Antoine. Ce nom semble indiquer un établissement, mais on ne saurait imaginer un endroit plus désert. Voilà plus de trente ans que Fitzroy visita cette baie, en fit le relevé en partie, et marqua ce port sur sa carte. Si dès lors quelque navire a sillonné ses eaux solitaires, nul n’en a gardé le souvenir. Il n’est resté aucune trace de la présence de l’homme. Cependant, les récoltes du dragage et du filet furent très abondantes, et les courses à l’intérieur du plus grand intérêt géo-
AGASSIZ. VOYAGE DU HASSLER
logique. C’est ici que l’on vit pour la première fois le Guanaco 1 des plaines de la Patagonie.
Le temps était beau, et à la tombée de la nuit, on voyait succéder à la lumière dorée du soleil couchant la flamme vacillante des feux que les matelots allumaient sur la côte. Puis, lorsque l’obscurité était complète, les divers groupes d’explorateurs regagnaient le navire et se réunissaient dans la cabine des officiers pour se communiquer les incidents de la journée et pour combiner l’emploi du lendemain. La nouveauté de la contrée prêtait à chaque course un charme particulier, et tous les jours on entreprenait des excursions avec un zèle et un intérêt croissants. La monotonie même de ce pays perdu, séparé de toute vie et de toute activité humaine, n’était point sans charme ; on y sentait comme une harmonie triste de solitude et d’aridité.
Le Hcissler quitta ces rivages désolés par une soirée d’une beauté exceptionnelle; on se doutait à peine de sa marche, tant il glissait doucement à travers ces eaux limpides empourprées des derniers rayons du jour. Les feux encore allumés sur le rivage disparurent peu à peu et seule la phosphorescence de la mer éclaira longtemps encore le navire. Mais de rudes et violentes tempêtes survinrent tôt après cet heureux départ et l’on ne put faire que deux dragages avant d’atteindre le détroit de Magellan. Le premier, dans les parages du golfe de Saint-George, ramena de gigantesques étoiles de mer qui paraissaient y avoir élu domicile. L’une d’elles, une superbe tête de
1 Espèce du genre Lama.