CHAPITRE XXIII
rencontre sur la route sont en général accidentées et pittoresques, et Agassiz constata qu’elles étaient partiellement composées de coquilles fossiles. Il remarqua aussi un banc d’huîtres de cent pieds de hauteur, dont les coquilles étaient cimentées par un peu de terre. D’après leurs caractères, il conclut que le charbon était plutôt crétacé que tertiaire.
Le 19 mars, le navire reprit la mer. Le temps était splendide — un jour d’automne doux et tiède, plein de mollesse et de charme, où l’on sentait encore comme un souvenir de l’été disparu. Le sommet déchiqueté du Sarmiento se détachait clairement sur le ciel, et les champs de neige semblaient onduler comme une draperie par l’ellet changeant des ombres et de la lumière. Le soir on jeta l’ancre dans la baie de Port- Famine, dont le nom rappelle la malheureuse colonie de Sarmiento et les souffrances des infortunés qui périrent là misérablement après avoir longtemps attendu du secours.
Pendant plusieurs jours, le Hassler poursuivit sa route en côtoyant un panorama presque sans fin de forêts et de montagnes s’élevant jusqu’aux pâles régions des neiges. Ce voyage procurait à Agassiz les jouissances les plus vives. Parfois le bâtiment longeait le rivage de si près qu’on pouvait en étudier la géologie sans quitter le pont. Les formes arrondies de la base des montagnes, contrastant avec leurs cimes dentelées, le caractère général des champs de neige et des glaciers, non resserrés dans d’étroites vallées comme en Suisse, mais s’élargissant sur les pentes inférieures ou recouvrant les sommets semblables à des dômes, tout cela lui fournissait des
points cle comparaison avec les phénomènes semblables qu’il avait si souvent observés dans d’autres pays. Ici, comme dans les Alpes, la ligne bien déterminée où les surfaces moutonnées se séparent des sommets abruptes et déchirés, lui montrait la limite supérieure de l’action glaciaire.
Le Hassler essuya un jour une de ces bourrasques si fréquentes dans le détroit de Magellan. Le vent déjà fort pendant la journée s’éleva tout à coup avec furie au moment où le steamer s’engageait dans un canal assez étroit, ce qui augmentait le danger. En un clin d’œil, la mer se couvrit d’écume; le bruit des vagues et du vent était si violent qu’on entendait à peine les ordres du capitaine et les cris des matelots ; pour comble de confusion, une voile qui s’était détachée, se mit à frapper l’air avec ce bruit particulier de la toile fouettée et déchirée par la tempête. Il devint bientôt impossible de lutter contre cet épouvantable ouragan; aussi le capitaine donna-t-il l’ordre de virer de bord pour tâcher d’atteindre la baie de Borja, qui, fort heureusement, n’était pas très éloignée. Lorsque le steamer prêta le liane à la tempête, il s’inclina si bas qu’il parut près de sombrer. Mais une fois sa direction changée, il courut avec le vent devenu son allié, et, grâce à cet aide, il put bientôt entrer dans la baie de Borja. Impossible de se figurer une transition plus brusque que celle des Ilots tumultueux du canal aux eaux paisibles de la baie. Le Hassler , qui remplissait à lui seul presque entièrement ce port de refuge, s’y trouvait en parfaite sécurité, bien abrité et en plein calme, tandis que l’ouragan faisait rage et hurlait tout alentour. Ces