‹ Louis AgassizChapitre 343 sur 387 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

81011 dans cette large masse de glace, car la paroi terminale ne présentait pas une courbe uniforme, mais une quantité d’angles saillants. Agassiz compta huit moraines distinctes entre le glacier et la forêt et dans celle-ci quatre moraines concentriques. Il est évident que le glacier a labouré la forêt à une époque peu éloignée, car les arbres sur les bords étaient ébranlés et à moitié déracinés sans être cependant entièrement pourris. En présence du glacier, on cesse d’être étonné des effets produits par un si puissant agent. Cette nappe de glace, réduite actuellement à environ un mille de largeur, plusieurs milles de longueur et deux cents pieds d’épaisseur, se meut sans interruption et est armée à sa base d’une lime gigantesque faite de cailloux, de gravier, de gros sable incrustés dans la glace. Qui pourrait être surpris qu’elle strie, arrondisse, polisse et triture les surfaces sur lesquelles glisse sa lourde masse ? A la fois destructeur et fertilisateur, le glacier déracine et détruit dans sa marche des centaines d’arbres, tandis qu’à ses pieds il alimente les innombrables ruisseaux de la forêt. Il broie les rochers dans son implacable moulin et en fait une poudre fertile qu’il répand tout autour de lui.

Agassiz eût volontiers prolongé son séjour à la baie du Glacier pour en faire un point central d’observations sur le phénomène glaciaire dans le détroit de Magellan ; mais l’hiver allait commencer et faisait déjà sentir son approche. En conséquence, le 26 mars, le Hassler quitta son magnifique ancrage de la crique de Playa-Parda. A la fin de la journée on s’arrêta à la baie de Chorocua, où la carte du capitaine Mayne

indique la présence d’un glacier descendant dans la mer. En effet, il y en a un considérable sur la rive occidentale, mais si inaccessible que, pour l’examiner, , il aurait fallu avoir à sa disposition des jours et non pas des heures. Personne néanmoins ne regretta l’après-midi passée dans cette baie enchanteresse; de chaque côté s’ouvraient à pic, à l’intérieur des montagnes, des gorges profondes tapissées de belles forets. L’imagination cherchait à se représenter les profondes retraites de l’Océan et de la montagne où conduisaient ces mystérieux couloirs. La baie avec ses passes et ses fiords était tranquille comme un sanctuaire. Les bruits des voix et les rires y semblaient en quelque sorte une profanation : un cri était répété par mille échos qui le portaient au loin. Seuls les oiseaux sauvages ridaient de leur aile rapide le miroir limpide des eaux. Après avoir atteint la baie de Sholl, le Hcissler jeta l’ancre à l’entrée du chenal de Smythe, au moment où les pics neigeux d’alentour, qui n’étaient plus éclairés par le soleil, se retlétaient dans la mer comme des montagnes de marbre blanc.

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