‹ Louis AgassizChapitre 346 sur 387 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

qui paraissait être le chef par les égards que ses compagnons lui témoignaient, s’assit sur une pierre et se mit à chanter sur un ton singulièrement monotone. Les paroles, à en juger par ses gestes et l’expression de sa figure, paraissaient être improvisées à 1 adresse des étrangers qu’ils trouvaient sur leur rivage. Il y avait quelque chose de curieux et de caractéristique dans cette mélodie fuégienne; c’était plutôt un récitatif qu’un chant; la mesure avait néanmoins certaines pauses comme pour marquer une sorte de rhythme; il y avait des mots revenant à intervalles réguliers et formant un refrain monotone qui se terminait toujours par une élévation de la voix. Le chant terminé, les auditeurs restaient surpris et silencieux, ce qui parut contrarier le sauvage, car il regardait de tous côtés d’un air désappointé. On en comprit vite la cause et on se mit à l’applaudir de bon cœur: riant alors et imitant d’une manière maladroite les battements de mains, il recommença son chant.

Le coup de canon du Hassler , rappelant les chaloupes à bord, mit fin à cette scène étrange. On se dirigea en hâte vers le rivage J suivi de près par les indigènes qui demandaient toujours à grands cris du tabac. Les femmes, qui avaient amené leur bateau tout près de celui du Hassler, commencèrent à rire, à parler et à gesticuler avec véhémence et toutes à la fois. A ce bruit se joignaient les cris de leurs enfants et les aboiements des chiens. Leur canot arriva presque aussi vite au steamer que la chaloupe du Hassler. On ne leur permit pas de monter à bord, mais on leur jeta du tabac et du biscuit ainsi que du calicot de couleur voyante et de la verroterie pour

AGASSIZ. LES FÜÉGIENS

les femmes. Ces sauvages se les arrachaient et se bousculaient avec férocité comme des bêtes fauves; ils avaient cependant quelques notions de trafic, car, après avoir reconnu qu’ils n’avaient plus rien à recevoir gratuitement, ils offrirent leurs arcs, leurs flèches, leurs paniers, leurs oiseaux et enfin les grands oursins dont ils se nourrissent. Même lorsque le steamer se mit en mouvement, ils se cramponnaient encore à ses flancs, demandant à grands cris du tabac, encore du tabac ! Ils finirent par lâcher prise et, agitant les mains, entonnèrent de nouveau leur chant en signe d’adieu.

Agassiz qui toute sa vie s’occupa de l’étude des races humaines, regretta de ne pas avoir eu d’autre occasion d’observer les aborigènes de cette région et de les comparer avec les Indiens qu’il avait vus au Brésil et aux États-Unis. Il lui était souvent arrivé sur la côte de se trouver avec ses compagnons en présence d’un campement abandonné ou d’une hutte vide; parfois aussi des canots suivaient pour un moment le Hassler; mais ils s’éloignaient dès qu’on s’arrêtait. pour les laisser approcher.

Ces indigènes se servent ordinairement de canots qu’ils fabriquent eux-mêmes, mais ceux dont nous venons de parler avaient une chaloupe anglaise qu’ils avaient probablement volée ou trouvée sur le rivage. Il est étonnant que des hommes si habiles à construire un canot avec grâce et solidité, ne puissent rien inventer de mieux en fait de demeure qu’une hutte de feuillage à côté de laquelle le wigwam des Indiens du Nord est une construction parfaite. Ces huttes fuégiennes ont la forme d’une meule de foin

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