‹ Louis AgassizChapitre 348 sur 387 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Le lendemain il put continuer sa route vers Rowlet- Narrows. Ce passage est formé par une gorge profonde s’ouvrant entre de hautes parois d’où tombent de nombreuses cascades alimentées par les neiges des hautes régions. Jamais pendant son voyage Agassiz n’avait rencontré un lieu plus favorable pour l’étude des effets de la glace; du côté de l’ouest, il observa deux anciens lits de glaciers entourés de forêts, et non loin de là une moraine ressemblant aux horsebacks de l’État du Maine; le sommet en était aussi horizontal que la voie d’un chemin de fer.

On passa la nuit dans le port d’Eden qui, ce soir-là du moins, mérita bien son nom par la beauté de ses eaux que colorait le soleil couchant. Les portes de cet Eden étaient fermées par une forêt impénétrable laissant à peine une grève assez large pour y débarquer, en sorte qu’on n’y fit pas d’abondantes trouvailles; le blet ne ramena qu’une demi-douzaine d’espèces d’échinodermes, quelques petits poissons et des coquillages. Le steamer, retenu assez tard par le brouillard, ne put se hasarder dans la passe étroite des English-Narrows que dans l’après-midi. Cette passe, la plus resserrée du détroit de Smythe, n’est proprement qu’un défilé de montagne à travers lequel l’eau se précipite avec une telle violence qu’il fallait user des plus grandes précautions pour ne pas être jeté contre les rochers. On s’arrêta pour la nuit dans la petite crique de Connor, un port en miniature dans le genre de la baie de Borja au détroit de Magellan. Cette tranquille retraite était peuplée d’oiseaux de mer; les guillemots s’envolaient de tous côtés en laissant de longues traces sur les eaux; un pétrel

AGASSIZ. VOYAGE DU HASSLER

s’abattit sur le pont et resta dans les mains des matelots.

Le 3 avril, Agassiz quitta avec regret cette région intéressante comprenant à la fois la mer et la montagne, avec ses forêts, ses champs de neige et ses glaciers. Les semaines écoulées avaient été trop courtes pour les observations qu’il s’était proposé de faire, mais familier comme il l’était avec le phénomène glaciaire, un examen même rapide le convainquit que dans l’hémisphère sud, aussi bien que dans l’hémisphère nord, les glaciers actuels n’étaient que les restes de l’ancienne période glaciaire.

Après deux jours de pleine mer avec vents contraires, on arriva à Port San-Pedro, fort jolie baie située sur la côte nord du golfe de Corcovado et d’où l’on a en vue une chaîne de montagnes neigeuses. Le pic de Corcovado se dessinait nettement sur le ciel, ainsi qu’une sommité volcanique d’une merveilleuse symétrie, la Melimoya, blanche jusqu’à son sommet comme le marbre le plus pur. La côte, bien boisée, était bordée par des champs de Bromelia sauvage aux couleurs brillantes. Non seulement on put faire là de belles collections d’animaux, mais on trouva de nombreux blocs erratiques, parmi lesquels Agassiz reconnut une roche verte épidotique, dont il avait suivi les traces depuis la baie de San-Antonio sur la côte de Patagonie, sans jamais pouvoir en découvrir l’origine. Une des choses qui charmèrent le plus Agassiz dans cette région et particulièrement dans le détroit de Magellan, ce fut le souvenir de la patrie, réveillé à la vue des glaciers et des champs de neige. Bien que les montagnes de San-Pedro s’élevassent de

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