‹ Louis AgassizChapitre 38 sur 387 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Quelque temps auparavant, au commencement de 1828, Agassiz avait fait la connaissance d’un peintre, M. Joseph Dinkel. Leurs relations, qui durèrent un grand nombre d’années, datent d’une journée passée ensemble à la campagne, où Dinkel était venu peindre, d’après nature et sous la direction du jeune naturaliste, une truite aux couleurs brillantes. Dinkel accompagna plus tard Agassiz dans plusieurs de ses voyages, en qualité de dessinateur, tant pour les planches des « Poissons fossiles » et des « Poissons d’eau douce », que pour des monographies et de petites brochures. Les deux grands ouvrages que nous venons de mentionner et dont le dernier n’a jamais été achevé, n’étaient encore qu’en projet à cet époque. Dinkel ne fut du reste pas seul à travailler aux planches des « Poissons d’eau douce » ; il eut pour collaborateur M. J.. -G. Weber, qui y consacrait ses heures de loisir, pendant que Dinkel, sous la direction d’ Agassiz, s’occupait plus directement des poissons de Spix.

Je dois à l’obligeance de M. Dinkel quelques détails sur la vie d’ Agassiz à cette époque :

Je me trouvai bientôt occupé presque tous les jours, pendant quatre ou cinq heures, à peindre des poissons d’après nature, tandis qu’ Agassiz était à mes côtés, écrivant ses observations ou me donnant des directions. Il ne se fâchait jamais, quoique sa patience fût souvent mise à l’épreuve; il restait maître de lui-même, faisant tout avec calme et ayant toujours un sourire amical pour chacun et une main secourable pour ceux qui se trouvaient dans le besoin. Il avait alors à peine vingt ans et était déjà l’étudiant le plus distingué de Munich, où on l’aimait et on l’estimait beaucoup. Je l’avais rencontré plusieurs

AGASSIZ A MUNICH

fois à la Société des étudiants suisses et il m a\ait happé par son intelligence et son entrain; bien que îéservé, il appréciait une joyeuse compagnie, sans jamais être turbulent lui-même; il choisissait pour amis des jeunes gens instruits et intelligents et ne perdait pas son temps en conversations futiles. En voyant des étudiants se mettre en route pour quelque partie de plaisir, il me disait. « Les voilà qui s’en vont en bande parce qu’ils ne peuvent pas aller chacun son propre chemin; leur devise est : Ich qehe mit den andern1. Quant à moi, j’irai où je voudrai, non pas seul, mais en tête des autres. » Il avait une facilité et un calme remarquables dans tout ce qu il taisait.

Sa chambre était vraiment celle d’un étudiant allemand; éclairée par plusieurs grandes fenêtres, elle avait pour ameublement un lit et une demi-douzaine de chaises, avec plusieurs tables pour ses peintres et poui luimême, Alexandre Braun et Schimper logeaient dans la même maison et faisaient ample usage de sa chambre. Comme botanistes, ils y apportaient ce qu ils avaient recueilli dans leurs excursions et tout cela trouvait place dans cet atelier, sur le lit, sur les sièges, sur le plancher ; les chaises étaient également couvertes de livres, sauf celle destinée à un autre dessinateur; quant à moi, je travaillais debout. Les personnes qui venaient nous voir ne pouvaient s’asseoir nulle part et quelquefois même il restait à peine assez d’espace pour circuler ou pour se tenir debout. Les parois, jadis blanches, étaient chaigées de toute sorte de dessins auxquels les peintres ne tardèrent pas à ajouter des caricatures ou des croquis de squelettes; en un mot c’était très original. Il se passa un certain temps avant que je pusse connaître les vrais noms de nos visiteurs, car chacun d’eux avait un surnom, comme: Mollusque, Cyprin, Rhubarbe, etc.

1 Faust de Goethe.

Page 1