CHAPITRE IV
esprit inactif pendant un seul moment, même si je trouve difficile de fixer mon attention. C’est aussi le seul moyen par lequel nous pouvons devenir de bons et honorables membres de la société et lui être utile 1
J’ai pris la ferme résolution d’étudier la médecine; je sens tout ce qu’on peut faire pour rendre cette étude digne du nom de science qu’elle a usurpé depuis si longtemps, et c’est son alliance intime avec les sciences naturelles surtout et les éclaircissements qu’elle me promet pour ces dernières qui m’inciteront toujours à persévérer dans ma résolution. Pour ne pas perdre de temps et pour battre le fer pendant qu’il est chaud (ne crains pas qu’il se refroidisse, le feu est entretenu avec de bon bois), j’ai proposé à Euler, avec lequel je me suis très lié, de répéter la médecine avec moi, et depuis lors, nous passons toutes nos soirées ensemble et rarement nous nous séparons avant minuit; nous lisons alternativement des ouvrages de médecine allemands et français. Ainsi, j’espère en venir à bout d’ici à l’été, quoique je consacre entièrement la journée à mes travaux littéraires. Je passerai encore mon examen de docteur en Allemagne et plus tard je ferai aussi celui de Lausanne. J’espère que cette décision contentera maman. Mon caractère et ma conduite sont une garantie que je réaliserai ces projets.
Voilà mon travail pour la nuit Reste à te raconter
ce que je fais de jour et c’est l’essentiel. D’abord, je dois achever mes « Poissons du Brésil »; ce n’est, en vérité, qu’un travail honorifique, cependant il faut le terminer; ce sera un moyen de plus de tirer parti de mes ouvrages subséquents. C’est mon travail du matin; je suis sûr d’en
1 Ceci peut en toute vérité se dire de lui jusqu’à la fin de sa vie. Dans de grands chagrins, sa force intellectuelle semblait doublée. A sa vie scientifique s’alliait un fort élément religieux et le travail le calmait et l’élevait à la fois.
AGASSIZ A MUNICH
venir à bout d’ici à Pâques. Après y avoir bien réfléchi, j’ai trouvé que le meilleur moyen de tirer bon parti de mes « Poissons d’eau douce », était de les achever complètement avant de les offrir à un libraire. Toutes les dépenses étant faites alors, je pourrai les garder comme un dépôt certain, si un premier libraire ne croyait pas pouvoir m’en donner ce que j’en veux. D’un autre côté, le libraire, voyant l'ouvrage achevé, en appréciera plus facilement la valeur et sera plus disposé à accepter mes propositions, et quant à moi, je pourrai aussi être plus exigeant. J’en écris le texte dans l’après-midi. Le plus difficile était de faire achever les planches et ici ma bonne étoile m’a merveilleusement servi. Je t’ai dit qu’outre les figures du poisson entier, je voulais faire représenter les squelettes et l’anatomie de toutes les parties molles, ce que personne n’a encore fait pour la classe des poissons; ceci donnera un nouveau prix à mon travail et le rendra nécessaire à tous ceux qui s’occupent d’anatomie comparée. La difficulté était de trouver quelqu’un qui fût en état d’exécuter ces dessins; mais j’ai été servi à souhait et je suis plus que content. Mon ancien peintre continue à dessiner mes poissons; un autre dessine les squelettes (il s’est déjà occupé de ce travail pendant plusieurs années pour un ouvrage sur les reptiles) et un jeune médecin, qui dessine supérieurement, me fait les figures anatomiques. De mon côté, je dirige leur travail tout en écrivant le mien et le tout avance ainsi à grands pas.
Mais je ne m’en suis pas tenu là. Ayant à ma disposition, par la permission du directeur du Musée, une des plus belles collections de pétrifications de l’Allemagne et ayant obtenu l’autorisation d’en transporter les spécimens chez moi, lorsque j’en aurais besoin, j’ai entrepris la publication de la partie ichthyologique de ces fossiles. Comme une ou deux personnes de plus à diriger ne tout pas de différence, je les fais dessiner en même temps.