CHAPITRE IV
L’Académie des Beaux-Arts réunit tant de dessinateurs que je n’aurais nulle part autant de facilités qu’ici pour achever un semblable travail, et comme c’est une branche tout à fait nouvelle, dans laquelle personne n’a encore fait quelque chose de général, je suis sûr de mon succès. J’en suis d’autant plus sûr que personne, hors Cuvier, n’est en état de le faire, parce que jusqu’ici tout le monde a négligé les poissons et que Cuvier ne s’en occupe pas; en outre, on en a dans ce moment un vrai besoin pour la détermination du gisement des différentes formations géologiques. Déjà à la réunion de Heidelberg, on m’a proposé d’entreprendre ce travail; le directeur des mines de Strasbourg, M. Voltz, m’a même offert de m’envoyer à Munich toute la collection de pétrifications ichthyologiques du Musée de Strasbourg. Je ne vous en ai pas parlé, parce que cela n’aurait avancé à rien; mais à présent que je suis en état de réaliser ce projet, je serais un fou de laisser échapper l’occasion qui sûrement ne se présentera pas deux fois aussi belle.
• Je veux donc élaborer un ouvrage général sur toutes les pétrifications ichthyologiques et je veux avoir fini tout ce dont je viens de te parler, avant la fin de l’été, c’està-dire en juillet, si je puis disposer encore d’une centaine de louis. Alors, j’aurai en main deux ouvrages qui m’en vaudront bien un millier. C’est même taxé au plus bas. Tu peux facilement en faire le calcul. On compte trois louis par planche avec le texte qui l’accompagne; mes pétrifications auront environ deux cents planches, et mes « Poissons d’eau douce » cent cinquante. Je crois que cela est plausible
Cette lettre lit évidemment une impression favorable sur le chef de la famille à Neuchâtel, car elle fut envoyée aux parents de Louis avec ces mots de son
AGASSIZ A MUNICH
frère : « Je m’empresse, cher père, de t’envoyer une « excellente lettre qui vient de me parvenir; elle a « été lue ici avec intérêt et l’oncle Mayor en parti- « culier voit à la fois de la stabilité et une base « solide dans les projets et les entreprises de mon « frère. »
On ne peut lire les lignes qui précèdent sans éprouver une émotion sympathique, mais aussi sans sourire à la pensée des combinaisons suggérées à Agassiz par les difficultés de sa position, et il était parfaitement sincère; jusqu’à la lin de sa vie, affrontant les dangers et ne reculant devant aucun obstacle, il justifia sa témérité par ses succès. Ses habitudes étaient frugales et, tandis qu’avec ses faibles ressources il entretenait deux ou trois peintres, il faisait luimême son déjeuner et dînait pour cinquante ou soixante centimes dans les restaurants les plus modestes. En tout ce qui concernait la science, il envisageait, dans sa jeunesse comme dans sa vieillesse, qu’il ne fallait pas reculer devant les dépenses, mais les diriger avec discernement.
A Munich, les études médicales d’ Agassiz ne restèrent pas en souffrance, bien qu’elles aient été menées de front avec ses deux grands ouvrages sur les poissons actuels et sur les poissons fossiles. C’est du moins ce que nous pouvons conclure des lignes suivantes que le professeur von Siebold, alors directeur du Musée de l’Université de Munich, écrivait à M. Alexandre Agassiz après la mort de son père.
Ce qui prouve le zèle avec lequel Agassiz se consacrait à l’étude de la médecine, ce sont les thèses, au nombre