‹ Louis AgassizChapitre 56 sur 387 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

convenables. C’est un peintre qui dessine ce dont j’ai besoin. S’il n’a pas place dans la maison, il pourra loger ailleurs; cependant j’aimerais bien que vous puissiez au moins me céder une chambre bien éclairée où je travaillerais seul et où il pourrait dessiner auprès de moi, pendant la journée. Ne vous récriez pas là-dessus; il n’est pas à ma charge; seulement, il serait plus avantageux pour moi que je l’eusse dans la maison. Comme je ne voudrais pas perdre trop de temps à des ouvrages mécaniques que d’autres peuvent faire aussi bien que moi, je prierai également papa de voir s’il n’y aurait pas à Concise un petit garçon d’une quinzaine d’années, adroit de ses mains, que je pourrais employer à nettoyer mes squelettes. Enfin, vous recevrez bientôt plusieurs caisses; je vous prie de les laisser intactes et même de ne pas en payer le port; c’est de toutes les dépenses la plus ingrate et je ne veux pas que vous n’ayez qu’une idée désagréable de mes collections.

Avec Cotta je suis parfaitement en règle et j’ai même terminé mes affaires plus avantageusement que je n’osais l’espérer; nous sommes d’accord pour un millier de louis, dont six cents payables dans le cours de la première année, à partir de la publication du premier cahier et quatre cents à répartir sur les cahiers suivants. Si je n’avais pas été pressé d’en finir, pour me soustraire à la méfiance, j’en aurais encore tiré davantage. J’espère ainsi vous avoir réconciliés avec l’histoire naturelle. Ce qu’il me reste à faire est un travail de moins d’un an, pendant lequel je veux en outre rassembler les matériaux pour mon second ouvrage sur les pétrifications. J’ai déjà parlé à ce sujet à mon libraire et il veut s’en charger à des conditions encore plus favorables que je pourrai dicter. Je vous prie de faire votre possible pour me procurer des souscriptions, afin que nous puissions bientôt régler les arrangements typographiques

La réponse de son père, écrite d’un ton enjoué, nous montre pourtant qu’il était un peu effrayé par la perspective d’avoir à héberger non seulement le naturaliste et ses collections, mais encore un peintre et un préparateur.

* M. Agassiz à son fils Louis.

Concise, le 16 novembre 1830.

.... Tu nous parles de Noël pour le moment de ton arrivée; mettons le Nouvel an. Aussitôt à Neuchâtel, on y passe quelques jours; il faut être avec son frère, voir Messieurs Coulon et autres; de là à Cudrefin, il faut y passer la revue de sou cabinet; puis à Concise, puis à Montagny, Orbe, Lausanne, Genève, etc.; chacun voudra posséder et fêter M. le Docteur. Pendant toutes ces excursions de rigueur et auxquelles je suis plus qu’économe en n’accordant que trente jours, il est aussi clair que le soleil, que le travail est complètement mis de côté, si même le temps n’est pas perdu. Maintenant de grâce, que ferais-tu, que ferions-nous de ton peintre, pendant cet espace de jours, tous employés ailleurs ? Ce n’est pas le tout. Quoique l’époque du mariage de Cécile ne soit pas définitivement arrêtée, il est plus que probable qu’il aura lieu en janvier et que tu seras de la noce. Si là-dessus tu veux te souvenir du sens dessus dessous de la maison paternelle, quand il s’agissait de faire vos malles pour vous expédier à Bienne, Zurich et autres lieux, tu auras la mesure de l’état de nos chambres, hautes et basses, grandes et petites, quand on commencera à mettre le nez et la main au trousseau d’une épouse. Où, pour l’amour de Dieu, veux-tu nicher un peintre et un domestique, au milieu d’une demi-brigade de tailleuses, de lingères, courte-

pointières et modistes, sans compter nos amies et la

queue ? Où voudrais-tu et où pourrais-tu remiser tes colis, dont je n’ose entreprendre le catalogue, avec tous les taffetas, nanzous, cottepaillis, tulles, dentelles, etc. ? Aussi ai-je déjà, malgré l’approche de l’hiver, planté un grand clou au galetas, pour y pendre ma robe et mon rabat.

Après ces considérants, voici, mon cher, les conclusions de ton père. Donne tous tes soins à tes affaires de Munich; ne les quitte que quand tu les auras mises dans l’ordre le plus parfait, ne laisse rien à faire, rien en arrière que le peintre, sauf à l’appeler ici quand tu

auras jugé qu’il y a moyen d’utiliser son talent

* Louis Agassiz à ses parents.

Munich, le 26 novembre 1830.

Lorsque vous recevrez ces lignes, je ne serai plus

à Munich; au moyen d’un dernier prélèvement chez mon banquier, j’ai réglé mes comptes avec tout le monde et j’espère pouvoir partir après demain. J’ai parfaitement senti la justesse de toutes tes observations, mon cher père; mais comme tu pars d’un faux point de vue, elles ne coïncident pas entièrement avec les circonstances actuelles.

Je compte rester auprès de vous jusqu’à l’approche de l’été, non seulement dans le but de travailler au texte de mon livre, mais principalement pour exploiter toutes les collections de pétrifications de la Suisse, et pour cela il me faut absolument un peintre qui, grâce à mon libraire, n’est pas à ma charge et qui doit m’accompagner partout où j’irai dorénavant. Puisqu’il n’y a pas place pour lui dans la maison, veuillez voir comment nous pourrons le

loger dans le voisinage. J’ai tout au plus besoin, chaque jour, de jeter un coup d’œil sur ce qu’il fait; je puis même lui donner de l’ouvrage pour plusieurs semaines, pendant lesquelles ma présence serait inutile. Si la collection de Zurich est considérable, je le laisserai là jusqu’à ce qu’il soit prêt et il viendra ensuite me rejoindre; tout cela dépend des circonstances. Dans tous les cas, il ne doit être nullement à votre charge, encore moins nous gêner dans nos réunions de famille, et afin de pouvoir passer tout mon temps auprès de vous, je ne transporterai à Concise, pour le moment, que ce qui m’est absolument nécessaire. Nous verrons plus tard où je pourrai placer mon musée. Quant aux visites, il n’en est nullement question avant le printemps; je ne saurais supporter d’être distrait avant d’avoir achevé le premier cahier de mes « Poissons »

Le peintre en question était M. Dinkel. Ses relations avec la famille prirent un caractère vraiment amical et, pendant seize ans, il resta en relations intimes avec Agassiz, jusqu’au moment où celui-ci partit pour l’Amérique. Pendant toute cette période, M. Dinkel fut occupé comme dessinateur, soit à Paris, soit en Angleterre ou en Suisse, en un mot partout où il y avait des spécimens à dessiner. Longtemps après, lorsque leurs relations eurent été interrompues par le départ d’ Agassiz pour l’Amérique, il écrivait ce qui suit :

« Pendant longtemps cette séparation m’a rendu mal- « heureux; il avait un noble et bon cœur et était très « bienveillant; s’il avait eu des millions, il les aurait « dépensés pour ses recherches scientifiques et aurait « fait autant de bien que possible à ses semblables. »

Quelques passages des lettres de Braun compléteront le récit des années passées à Munich, années si riches en projets et en résultats et qui furent, pour ainsi dire, le prélude de la carrière scientifique des deux amis. Ces passages prouvent qu’ils voyaient approcher avec sérieux, et même avec une certaine tristesse, la fin de cette précieuse période de leur vie.

Alexandre Braun à son père.

(Trad. de l’allemand.)

Munich, le 7 novembre 1830.

.... Si je quittais maintenant Munich, je devrais me séparer d’Agassiz et de Schimper, ce qui ne me serait ni agréable, ni avantageux et ne serait nullement affectueux à leur égard. Nous ne voulons pas raccourcir le temps si limité que nous pouvons encore passer si paisiblement entre nous et nous tenons à en profiter le plus possible en nous instruisant mutuellement, en nous encourageant l’un l’autre à suivre le bon chemin, en resserrant pour le reste de la vie les liens qui nous unissent. Agassiz restera ici jusqu’à la fin du mois; pendant ce temps, il nous donnera des leçons d’anatomie et j’apprendrai beaucoup de zoologie. Il est en outre certain que nous pouvons récapituler nos cours de médecine bien plus tranquillement et avec plus de suite ici qu’à Carlsruhe. Ajoute à cela l’avantage dont nous jouissons de pouvoir visiter les hôpitaux.

Le temps se passe maintenant de la manière la plus agréable pour nous, car Agassiz a reçu quelques paquets de livres, entre autres les œuvres complètes de Schiller et de Goethe, le Conversations- Lexieon, des ouvrages de mé-

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