‹ Louis AgassizChapitre 64 sur 387 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ma seule crainte pendant mon séjour ici, était de ne pas être admis à examiner ou encore moins à décrire les poissons fossiles et les squelettes qui sont au Muséum, parce que, sachant que M. Cuvier se proposait de faire un ouvrage sur le même sujet, il était possible qu’il se les réservât pour lui seul. Je pensais que peut-être, voyant mon travail déjà avancé, il me proposerait de l’achever en commun avec lui; mais j’osais à peine l’espérer et c’est même pour augmenter mes matériaux et pour avoir plus de chance de réussite auprès de lui, que j’ai si vivement désiré passer par Strasbourg et Carlsruhe, où je savais que je trouverais des objets de la plus haute importance poulie but que je poursuis. Le résultat de ces démarches a dépassé de beaucoup mon attente. Je me suis empressé, dès les premiers jours, de faire voir mes matériaux à M. Cuvier ; il m’a reçu avec une politesse extrême, jointe à beaucoup de froideur, et m’a cependant permis d’abord de voir tout ce qui se trouvait dans les galeries du Musée. Mais comme je savais qu’il avait réuni dans des locaux particuliers tout ce qui devait lui servir à écrire son livre, et comme il ne m’avait jamais dit un mot de son projet de publication, j’étais là-dessus dans un doute pénible, puisque la publication de son ouvrage m’aurait ôté en quelque sorte tout espoir de vendre le mien.

J’en étais là lorsque, samedi dernier, passant la soirée chez lui et causant de science, il envoya son secrétaire chercher un portefeuille de dessins qu’il lui désigna. Il m’en fit voir le contenu; c’étaient des dessins de poissons fossiles et des notes qu’il avait prises dans le musée de Londres et ailleurs. Après que je l’eus parcouru, il me dit qu’il voyait avec satisfaction la manière dont je traitais ce sujet, que je l’avais devancé dans cette œuvre, puisqu’il se proposait de l’entreprendre plus tard; mais que j’y mettais tant de soins et qu’il trouvait mon travail si bien fait, qu’il renonçait à son projet et qu’il mettait à ma dis-

AGASSIZ A PARIS

position tous les matériaux qu’il avait réunis et toutes les notes qu’il avait prises.

Vous pouvez penser quelle ardeur cela m’a donnée pour mon travail, d’autant plus que M. Cuvier, M. de Humboldt et plusieurs personnes marquantes, qui s’intéressent à mon ouvrage, m’ont promis qu’ils me recommanderaient particulièrement à un libraire (Levrault), qui parait être disposé à s’en charger, si la paix est maintenue. Pour en venir à bout et pour ne pas négliger mes autres occupations, je travaille régulièrement au moins quinze heures par jour, quelquefois même une ou deux de plus; ainsi j’espère arriver à temps à mon but

Cette marque de confiance ne tarda pas à devenir un vrai legs. Trois mois plus tard, Agassiz se rendait un matin avec Cuvier dans son cabinet d’étude, comme il le faisait souvent. C’était un dimanche et il se mit à un travail que Cuvier lui avait demandé en lui disant : « Vous êtes jeune, vous avez assez de « temps pour cela, mais moi, je n’en ai point de « reste. »

Ils travaillèrent ensemble jusqu’à onze heures, moment où Cuvier prenait son déjeuner, auquel il invita Agassiz. Après quelques instants passés à table en conversation avec les dames de la famille, pendant ({ne Cuvier lisait ses lettres et ses journaux, ils retournèrent dans la chambre d’étude et se remirent assidûment à leurs occupations respectives, jusqu’au moment où Agassiz fut surpris par la cloche de cinq heures. C’était l’heure de son dîner. Il témoigna son regret de n’avoir pas entièrement terminé son ouvrage, en ajoutant que, comme il prenait son repas à une talde d’étudiants, il devait arriver à l’heure, mais

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