CHAPITRE V
M. Cuvier en redingote Il y a huit jours, M. de Férussac
m’a fait la proposition de me charger de la rédaction en chef de la section zoologique du Bulletin; cela pourrait me valoir un millier de francs au plus, mais me prendrait deux ou trois heures de travail par jour. J’aimerais savoir au plus vite ce que vous en pensez. Au milieu de tous les encouragements qui me soutiennent et qui viennent renouveler mon ardeur, je suis quelquefois abattu par la difficulté de ma position qui souvent me parait très sombre. Courage, persévérance et conscience voilà ma devise.
Cette lettre lui valut la réponse suivante de sa mère :
* Madame Agassiz à son fils Louis.
Concise, mars 1832.
.... Autant la lettre que tu as adressée à ton oncle nous avait comblés de joie, autant celle que ton frère vient de nous communiquer nous plonge dans une tristesse amère. Il parait, mon cher enfant, que tu te trouves dans un état de gêne pénible. Je le comprends pour l’avoir souvent éprouvé; je l’ai prévu pour toi depuis nombre d’années, et c’est là le nuage qui m’a toujours obscurci ton avenir. Je viens, mon bon Louis, causer avec toi de cet avenir, qui m’a si souvent inquiétée. Tu connais assez le cœur de ta mère pour comprendre sa pensée, alors même que ses expressions ne paraîtraient pas te convenir. Avec l’infinité de connaissances que tu as acquises par un travail assidu, te voilà à vingt-cinq ans vivant d’espérances brillantes, en relation avec de hauts personnages et connu pour avoir des talents distingués. Dans tout cela je verrais quelque chose de très beau, si tu avais cinquante
AGASSIZ A PARIS
mille francs de rente, mais dans ta position il te faut absolument un travail qui te fasse vivre et qui te délivre du poids insupportable de dépendre des autres. 11 faut, mon cher ami, qu’à dater d’aujourd’hui tu vises à ce seul but, si tu veux conserver la possibilité de suivre avec honneur la carrière que tu t’es choisie. Si tu agis autrement, la gène continuelle où tu vas te trouver bridera tellement tou génie que tu seras fort au-dessous de ce que tu peux être; en suivant les conseils de tes parents, tu atteindras plus tard, il est vrai, mais plus sûrement le résultat que tu cherches dans les sciences naturelles.
\ oyons à présent, mon ami, comment tu peux unir le travail auquel tu as consacré déjà tant de journées à la possibilité de suilire à ton entretien. D’après ce que tu dis à ton frère, tu ne vois personne à Paris; la raison m’en a paru triste, mais enfin elle est sans réplique et ne pouvant la changer, il faut changer de domicile et revenir dans ton pays. Tu as vu à Paris ceux que tu tenais essentiellement
à voir; à moins que tu ne te sois étrangement trompé sur leur bienveillance, tu peux en jouir en Suisse comme à Paris; ne pouvant faire partie de leur société, tes relations seront les mêmes à cent lieues. 11 faut donc quitter Paris pour te fixer à Genève, Lausanne ou Neuchâtel, ou même dans telle autre ville que tu croirais plus propre à tes
vues, et là donner des cours Voilà, mon enfant, ce qui
me semble le plus avantageux pour toi. Si, avant de fixer définitivement ta demeure, tu veux venir reprendre ta place à la cure de Concise, tu nous trouveras toujours disposés à faciliter de tout notre pouvoir les arrangements qui te conviendront. Tu vivras sous notre toit dans une tranquillité parfaite; tu n’y feras aucune dépense pour ton entretien.
Il me reste deux sujets à traiter avec toi, pour lesquels peut-être je pourrai moins me faire comprendre. Tu as vu à Neuchâtel ce beau bâtiment qui était en construction.