CHAPITRE VI
travé par ses affaires, ou par une maladie ? \ ous savez comme il est toujours en retard avec sa correspondance. Hier, lundi, je lui ai de nouveau écrit sérieusement à propos de votre affaire (une entreprise de si grande importance pour la science) et l’ai prié de publier alternativement les « Poissons fossiles » et les « Poissons d’eau douce ». En attendant, je ne suis pas sans crainte que ces retards prolongés ne pèsent lourdement sur vous et sur vos amis. Un homme aussi laborieux, aussi bien doué, aussi digne d’affection que vous, ne doit pas être laissé dans une position où le manque de sérénité dérange la puissance du travail. Vous pardonnerez donc sûrement mon amicale bonne volonté envers vous, mon cher M. Agassiz, si je vous prie instamment de faire usage du petit crédit ci-joint. Vous pouvez faire plus pour moi; considérez cela comme une avance qui n’a pas besoin d’être remboursée pendant des années et que j’augmenterai volontiers quand je partirai, ou même plus tôt. Je serais profondément peiné si mes instances, à propos d’une requête faite dans la plus stricte confidence, bref, une transaction entre deux amis d’âges inégaux, vous était désagréable. Je serais heureux de pouvoir laisser une agréable impression à un jeune homme de votre mérite.
Avec le plus affectionné respect, votre
Alexandre Humboldt.
Nous transcrivons également l’accusé de réception suivant, écrit au crayon et presque illisible. Nous ignorons s’il fut copié tel quel; en tout cas, ce fut le premier cri de reconnaissance d’Agassiz.
AGASSIZ A PARIS
Louis Agassiz à Alexandre de Humboldt.
(Trad. de l'allemand.)
Paris, mars 1832.
Mon bienfaiteur et mon ami,
C’en est trop; je ne puis vous exprimer combien votre lettre de ce jour m’a touché. Si j’étais auprès de vous, j’essaierais de vous remercier de tout mon cœur, mais pour cela je dois attendre le bonheur de vous revoir. Dans quel moment arrive le secours que vous m’envoyez! Voici une lettre de ma chère mère, qui vous fera comprendre toute ma position. Mes parents ne veulent pas consentir à ce que je me voue entièrement à la science, et maintenant je me trouve délivré de la pensée pénible d’agir contre leur désir et contre leur volonté.... Ils n’ont pas le moyen de m’aider plus longtemps et se proposaient de me faire rentrer dans ma patrie, pour donner des leçons, soit à Genève, soit à Lausanne. Je m’étais déjà décidé à suivre ce plan, l’été prochain, et je m’étais fait à l’idée de me séparer, aussitôt que possible, de mon fidèle compagnon, M. Dinkel, dès qu’il aurait terminé ici les dessins des fossiles les plus essentiels. Je voulais vous annoncer cette résolution dimanche et aujourd’hui m’arrive votre lettre ! Figurez-vous ce que j’ai éprouvé ! Après avoir résolu d’abandonner tout ce qui jusqu’à présent m’avait paru le plus noble, le plus désirable dans la vie, je me trouve tout à coup sauvé par une main secourable et je reprends l’espoir de consacrer entièrement mes forces à la science. Vous ne pouvez vous faire une idée de l’état dans lequel m’a mis votre lettre. Dieu veuille exaucer mes prières pour vous et vous récompenser mille fois de ce que je ne puis vous rendre que par mes remercie-
ments. Qu’Il daigne me donner cette assurance sans laquelle je ne puis atteindre le but, qui, grâce à votre bienveillance et à votre générosité, luit de nouveau devant moi.
Avec respect, reconnaissance et avec une confiance et un dévouement illimité, votre
Peu après, Agassiz fit un petit voyage sur les côtes de Normandie avec Braun et son ami Dinkel. G était la première fois qu’il voyait la mer. Il écrit à ses parents : « En cinq jours nous longeâmes la côte, du « Havre à Dieppe; enfin j’ai vu la mer et ses innom- « brables richesses ! De nouvelles idées, des vues plus « étendues et une connaissance plus exacte des grands « phénomènes que présentent ces vastes plaines, se- « ront le résultat d’une excursion de quelques jours « que j’avais presque désespéré de pouvoir faire. »
En attendant, l’espoir qu’il avait toujours entretenu d’obtenir une chaire de professeur d’histoire naturelle dans sa patrie, paraissait devoir se réaliser. Sa première lettre sur ce sujet adressée à M. Louis Coulon, naturaliste bien connu, devenu plus tard l’un de ses plus chaleureux amis à Neuchâtel, doit avoir été écrite peu avant la réception du billet de Humboldt qui le sortait de ses embarras pécuniaires.
* Louis Agassiz à Louis Coulon.
Paris, le 27 mars 1832.
.... Lorsque j’ai eu le plaisir de vous voir, l’été dernier, je vous ai exprimé à plusieurs reprises le vif désir que j’avais de pouvoir me fixer auprès de vous et mon inten-
AGASSIZ A PARIS
tion de faire des démarches pour obtenir la chaire d’histoire naturelle que vous fonderez dans votre Lycée. Maintenant les choses doivent être plus avancées que l’an passé et vous m’obligeriez infiniment si vous pouviez bientôt me donner quelques renseignements là-dessus. J’ai communiqué mes projets à M. de Humboldt que je vois fréquemment et qui veut bien me témoigner de l’intérêt en m’aidant de ses bons conseils ; il pense que dans de pareilles circonstances il faut, surtout dans ma position, prendre ses mesures à l’avance.
11 est un autre point fort important pour moi, dont je voulais vous entretenir également. Quoique vous n’ayez vu qu’une bien petite partie de ce que j’ai recueilli, vous savez cependant, d’après ce que je vous ai dit à une époque où j’étais loin de penser à la proposition que je viens vous faire maintenant que, dans mes différentes courses, par mes relations et par des échanges, je me suis fait une fort jolie collection d’histoire naturelle, riche surtout dans les classes dont votre musée est le moins pourvu et qui pourrait combler les lacunes des collections de la ville de Neuchâtel et les rendre plus que suffisantes pour donner un cours complet d’histoire naturelle. J’ai donc pensé qu’il pourrait entrer dans le plan de ce que vous vous -proposez de faire pour le Lycée, d’augmenter aussi vos collections zoologiques et, s’il en était ainsi, j’ose croire que ma collection remplirait pleinement le but que vous voulez atteindre. Dans ce cas je vous l’offrirais. Les frais d’installation, le loyer d’un local et l’entretien étant audessus de mes forces, je dois viser à m’en défaire, quoiqu’il m’en coûte beaucoup de me séparer de ces compagnons d’étude sur lesquels j’ai fait presque toutes mes recherches.
J’ai également fait part de ce projet à M. de Humboldt qui veut bien s’intéresser à la chose et qui ferait même auprès du Gouvernement, s’il y avait lieu, toutes les dé-
marches nécessaires pour faciliter cette acquisition. Vous me rendriez donc le plus grand service, si vous vouliez me donner vos directions la-dessus et surtout me dii e . lu de qui dépend la nomination à la chaire d histoire naturelle; 2° de qui dépendrait l’achat de ma collection et 3 ce que vous pensez que j’aurais à faire à ce sujet. Cependant vous, concevez que je ne pourrais penser à me défaiie de mes collections que si j’avais la perspective d êtie a portée de les consulter librement....
La réponse fut non seulement polie mais amicale, bien qu’il se passât quelque temps avant que les arrangements définitifs fussent terminés. En attendant, la lettre suivante nous fait connaître les doutes d Agassiz et les circonstances qui rendaient cette décision embarrassante. Cuvier était mort dans 1 intervalle.
Louis Agassiz cl Alex, cle Humboldt.
(Trad. de l’allemand.)
Paris, mai 4832.
.... Je ne voulais pas vous écrire avant d’avoir des nouvelles définitives de Neuchâtel. Il y a deux jours, j ai reçu une excellente lettre de M. Coulon, que je m empresse de vous communiquer. Je ne veux pas la copier entièrement, mais en extraire l’essentiel. M. Coulon m’écrit qu’il a proposé à la Commission d’éducation l’établissement d’une chaire de professeur d’histoire naturelle, qui me serait offerte. La proposition a été bien accueillie. Le besoin d’une chaire pareille a été reconnu unanimement; mais le président a expliqué que, d’un côté, l’état des finances ne permettait pas de l’établir cette année, et que, de l’autre, la proposition ne pouvait pas être pré-
AGASSIZ A PARIS
sentée au Conseil d’État avant l’ouverture du nouveau Collège.
M. Coulon a été chargé de me remercier de mon offre et de m’engager au nom de la Commission à ne pas perdre de vue cette place. Il ne met pas en doute qu’avant l’automne prochain une souscription compléterait ce que la ville ne pourrait pas faire et, dans ce cas, j’entrerais immédiatement en fonctions, si toutefois je le désire. Il me demande une prompte réponse afin de pouvoir faire les préparatifs nécessaires.
J’aurais extrêmement aimé vous consulter au sujet des diverses propositions qui m’ont été faites ici ces derniers jours et que j’aurais voulu soumettre à votre approbation. Mais ici, comme à Neuchâtel, on demande que je me décide tout de suite. Quoique je me sois laissé guider presque entièrement par un instinct nature], je crois néanmoins avoir bien choisi. Dans des moments pareils, lorsqu’on ne voit pas assez loin devant soi pour pouvoir se former un jugement exact, le sentiment est le meilleur conseiller; cette impulsion intérieure est un guide sûr pour l’homme qui ne se laisse pas égarer par d’autres considérations, et ce sentiment me dit : « Va à Neuchâtel, ne reste pas à Paris ».
Mais je parle en énigmes; il faut que je m’explique plus clairement. Lundi passé, Levrault m’a fait chercher pour me proposer de me joindre h Valenciennes, afin
d’entreprendre la publication des Poissons de Cuvier
Je devais lui donner une réponse positive cette semaine.
J ai sérieusement réfléchi à la chose et j’ai trouvé qu’un engagement sans réserves m’entraînerait trop loin de mon premier but et de ce qu’avant tout je considérais comme la tâche de ma vie. Les volumes déjà publiés du « Système d’Ichthvologie » sont trop en dehors du cercle de mes recherches. Finalement, il me semble que dans une ville paisible et retirée comme Neuchâtel, tout ce qui