CHAPITRE VI
germe en moi aura un développement plus indépendant et plus original que dans ce turbulent Paris, où les obstacles et les difficultés ne vous détournent peut-être pas d’un but donné, mais peuvent en distraire ou vous retarder. Je répondrai en conséquence à Levrault que je veux entieprendre seulement des parties isolées de l’ouvrage, en m’en réservant le choix, vu ma prédilection poui les poissons, tant fossiles que d’eau douce; puis il sera entendu que je pourrai prendre ces collections en Suisse et les étudier là. De Paris, en outre, il ne me serait pas aussi facile de m’établir en Allemagne, tandis que je pourrais considérer Neuchâtel comme un poste transitoiie, d où je serai peut-être appelé à une Université allemande
Eu attendant le résultat des négociations qui se poursuivaient à Neuchâtel, Agassiz et ses deux amis, les frères Braun, avaient repris le même genre de vie qu’ils avaient mené à Munich. Leur modeste hôtel était occupé essentiellement par de jeunes docteurs allemands, accourus à Paris pour visiter les hôpitaux et étudier le choléra. Quelques-uns d’entre eux étaient d’anciens compagnons d’études d’ Agassiz et de Braun qui, cédant à leurs sollicitations, recommencèrent à donner des cours privés de zoologie et de botanique. Il y avait dans ce cercle la plus grande liberté possible; chaque opinion était discutée comme cela se fait entre compagnons du même âge. Il en résultait naturellement des relations très intimes entre ces professeurs improvisés et leurs élèves. La veille de l’anniversaire d’ Agassiz, son auditoire habituel lui prépara une charmante surprise. En rentrant chez lui dans la soirée, il trouva Braun qui, après l’avoir entretenu un moment de différents sujets, ouvrit la
AGASSIZ A PARIS
fenêtre à un signal donné. Agassiz aperçut alors ses amis qui, groupés devant la maison, entonnèrent un chant composé en son honneur. Profondément ému, il vint au-devant d’eux pour recevoir leurs bons souhaits et fut porté en triomphe dans une chambre ornée à cette occasion de guirlandes de fleurs, et où se voyaient au-dessous de deux drapeaux suisses les initiales d’Agassiz tressées avec des roses. Un souper était servi et tous passèrent gaiement la soirée en chantant et en buvant non seulement à la santé du héros de la fête et des amis présents et absents, mais aussi aux progrès des sciences, à la liberté des peuples et à l’indépendance des nations, car à cette époque l’ardente jeunesse d’Allemagne et de Suisse ne pouvait se réunir sans mêler des sentiments patriotiques aux préoccupations du moment.
La correspondance amicale échangée entre Agassiz et M. Coulon, à propos de la chaire de Neuchâtel, ne tarda pas à aboutir à une heureuse conclusion.
* Louis Agassiz à Louis Coulon.
Paris, le 4 juin 1832.
J'ai reçu avec bien du plaisir votre aimable lettre et je m’empresse d’y répondre. Ce que vous m’écrivez m’a fait d autant plus de plaisir que j’y entrevois la perspective prochaine de m’établir auprès de vous et de pouvoir consacrer à ma patrie les fruits de mon travail.
Il est vrai, comme vous le supposez, que la mort de M. Cuvier a sensiblement changé ma position et que, par exemple, je pourrais m’associer à M. Valenciennes pour la continuation de son ouvrage sur les poissons, comme il me 1 a proposé le lendemain de l’arrivée de votre lettre,