‹ Louis AgassizChapitre 75 sur 387 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

lorsque je lui fis part de vos projets : les conditions qu on m’a faites sont même très séduisantes, mais je suis trop peu français de caractère et je désire trop vivement m’établir en Suisse pour ne pas préférer la place que vous pouvez me donner, si je puis me tirer daffaiie a\ec les appointements qui y seraient attachés.

Si je fais cette observation, c’est pour répondre à la partie de votre lettre où vous abordez cette question. Je puis ajouter que je vous laisse parfaitement le champ libre à cet égard et que je suis à vous sans réserve, si dans la quinzaine les instances des Parisiens ne l’emportent pas, ou plutôt dès que je vous aurai écrit que j’ai su les éloigner. Vous concevez que je ne puis pas refuser brusquement des offres qui paraissent si brillantes à ceux qui me les font, mais je saurai m’armer contre elles de toutes les manières. Vous devez assez me connaitie poui êtie persuadé que je ne tiens pas à une position lucrative par intérêt personnel; loin de là, je sacrifierais toujouis à l’établissement qui me serait confié tous les moyens mis à ma disposition.

Étant retenu encore quatre ou cinq mois à Paris par mon travail, et pouvant ensuite disposer pleinement de mon temps, l’époque à laquelle je désirerais commencer mes leçons est très rapprochée, et je pense que si les dispositions de vos compatriotes sont aujourd’hui favorables à la création d’une nouvelle chaire, il ne faut pas les laisseï refroidir. Du reste, Monsieur, vous m’avez témoigné tant de bienveillance que je dois laisser à votre obligeance le soin de déterminer ce point, de concert avec vos amis, puisque vous voulez bien vous occuper de mes intérêts jusqu’à la réussite de ce que vous daignez envisager comme un avantage pour votre Gymnase, ce qui serait en même temps pour moi la réalisation d un désii bien sin cère de me dévouer entièrement à l’avancement des sciences et à l’instruction de notie jeunesse

AGASSIZ A PARIS

La lettre suivante de M. Coulon annonce que la somme de quatre-vingts louis ayant été souscrite, tant par l’administration de la ville que par des particuliers, on pouvait offrir à Agassiz une chaire d’histoire naturelle. M. Coulon conclut ainsi :

* Louis Coulon à Louis Agassiz.

Neuchâtel, 18 juin 1832.

.... Je comprends bien que les offres brillantes qui vous ont été faites à Paris puissent fortement contrebalancer une pauvre petite place de professeur d’histoire naturelle à Neuchâtel, et que vous soyez dans le cas de faire de sérieuses réflexions, particulièrement après avoir si bien commencé votre carrière scientifique. D’un autre côté, vous ne pouvez pas douter du plaisir que nous procure la perspective de vous avoir à Neuchâtel, non seulement à cause de l’amitié que beaucoup de personnes d’ici éprouvent pour vous, mais aussi à cause du lustre qu’aura pour notre institution une chaire d’histoire naturelle occupée par vous. Nos souscripteurs le savent très bien et cela explique la rapidité avec laquelle la liste a été remplie. Je suis très impatient, ainsi que tous ces Messieurs, de connaître votre décision et vous prie, en conséquence, de nous donner de vos nouvelles aussitôt que possible

Une lettre de Humboldt à M. Coulon nous donne la preuve du soin avec lequel on veillait aux intérêts d’ Agassiz.

* Alexandre de Eumboldt à Louis Coulon.

Potsdam, le 25 juillet 1832.

Ce n’est point une prière que je vous adresse, Monsieur, mais l’expression de ma vive reconnaissance pour les procédés nobles et généreux dont vous comblez un jeune savant. M. Agassiz, par son talent, par la variété et la solidité de ses connaissances et par l’aimable douceur de son caractère est bien digne, en effet, de vos encouragements et de la protection de votre gouvernement éclairé.

Je savais depuis bien des années, et particulièrement par notre commun ami, M. de Buch, que vous cultiviez l’histoire naturelle avec un succès qui égale votre zèle; que vous aviez réuni de belles collections dont vous accordez la jouissance avec la plus honorable libéralité. Il m’est doux de voir que votre bienveillance s’est dirigée vers un jeune homme qui m’est cher, et que celui dont nous regrettons tous la perte, l’illustre Cuvier, vous aurait aussi recommandé avec chaleur et affection pour ses beaux travaux presque terminés. C’est une grande et noble pensée de calmer les esprits trop exclusivement occupés d’idées politiques, ou d’utopies, en leur offrant une nourriture salutaire dans l’étude de la nature et de celle des sciences qui influe plus immédiatement sur la richesse industrielle des peuples. Les hommes respectables, dont s’honore votre Conseil d’État, acquerront par cette voie de nouveaux droits à l’estime publique. Des habitudes paisibles et laborieuses, une grande sagacité et d’heureuses dispositions naturelles, jusque dans les classes inférieures, ont éminemment contribué jusqu’ici à la prospérité de votre beau pays. L’instruction jointe au travail, mais une instruction en harmonie avec les besoins d’un

AGASSIZ A PARIS

siècle qui ne rétrogradera pas, resserrera cette union de l’ordre et des libertés publiques qui, depuis des siècles, a caractérisé votre patrie. J’ai conseillé vivement à M. Agassiz de ne pas accepter les offres qui, depuis la mort de M. Cuvier, lui ont été faites à Paris et sa résolution avait précédé mes conseils. Il serait heureux pour lui et pour l’achèvement des deux excellents ouvrages dont il s’occupe, qu’il pût, cette année même, s’installer sur les bords de votre lac. Je ne doute pas de la haute protection que lui accordera votre digne gouverneur ‘, près duquel je vais répéter mes sollicitations et qui m’honore, ainsi que mon frère, d’une amitié à laquelle je mets tant de prix.

M. Léopold de Buch m’a promis, en partant de Berlin pour Bonn et Vienne, de vous adresser la même prière. Il s’intéresse presque aussi vivement que moi au sort de M. Agassiz et à son ouvrage sur les Poissons fossiles, le plus important qu’on ait entrepris, et également exact sous le rapport des caractères zoologiques et des formations géologiques

La lettre suivante d’Agassiz à son illustre ami fut écrite après sa nomination à la place de professeur à Neuchâtel.

* Louis Agassiz à Alexandre de Humboldt.

(Trad. de l'allemand.)

Paris, juillet 1832.

.... Vous ne mettez pas en doute le plaisir que j’aurais eu à répondre plus tôt à votre charmante lettre et à vous dire comme tout est allé facilement à Neuchâtel. Vos lettres à M. Coulon et au général de Pfuel, ont fait des

1 M. Ad. -Ernest de Pfuel.

miracles; maintenant on est disposé à me considérer là comme une sorte de phénomène 1 et je dois faire tous mes efforts pour que la réalité ne fasse pas mentir ma réputation. Tant mieux, je serai d’autant moins disposé à me relâcher dans mon travail.

La vraie cause de mon silence est que je ne voulais pas reconnaître par une lettre insignifiante tant de preuves d’une sympathie si active et d’un encouragement si amical. Je voulais surtout vous communiquer le résultat final de mes recherches sur les poissons fossiles, et dans ce but il devenait nécessaire de revoir mes manuscrits et de prendre note de mes planches, afin de condenser le tout en quelques lignes. Je vous ai déjà dit que mes études sur les poissons vivants m’avaient suggéré une nouvelle classification, dans laquelle les familles actuelles reçoivent une place différente qui me paraît plus naturelle, étant basée sur d’autres considérations que celles qui ont été présentées jusqu’à présent. Au premier abord, je n’ai pas attaché une importance particulière à ma classification.... Mon but était seulement d’utiliser des caractères de structure qui reviennent souvent parmi les fossiles et qui pouvaient me permettre de déterminer des débris considérés jusqu’ici comme ayant peu de valeur. J’abandonnai donc très longtemps la classification et, absorbé par des recherches spéciales, je ne fis pas attention à l’édifice qui s’élevait sans que je m’en doutasse.

Ayant toutefois achevé la comparaison des espèces fossiles de Paris, voulant déterminer plus exactement leurs caractères et les mettre plus en relief par leur énumération, j’en fis, pour les reviser facilement, une liste suivant les formations géologiques. Quelles ne furent pas ma joie et ma surprise en découvrant que la simple énumération des poissons fossiles dans leur succession géologi-

1 Ein blaues Meerwunder.

AGASSIZ A PARIS

que donnait en même temps un état complet des relations naturelles des familles entre elles; qu’on pouvait, en conséquence, découvrir le développement génétique de toute la classe dans l’histoire de la création, la représentation des genres et des espèces y étant déterminée ; en un mot, que la succession génétique des poissons correspond parfaitement à leur classification zoologique et précisément à la classification que je voulais proposer. Dans des formations géologiques caractéristiques, la question n’est donc plus la prépondérance numérique de certains genres et de certaines espèces, mais celle de relations définitives de structure, se suivant l’une l’autre dans un ordre particulier et transmises à travers toutes ces formations dans une direction déterminée

.... Si mes conclusions ne sont pas renversées ou modifiées par quelque découverte plus récente, elles formeront une nouvelle base pour l’étude des fossiles. Si vous communiquez ma découverte à d’autres, j’en serai d’autant plus satisfait qu’il se passera peut-être beaucoup de temps avant que je puisse la publier moi-même et elle peut intéresser bien des personnes. Ceci me semble être le plus important des résultats que j’ai obtenus, quoique j’aie aussi identifié, en partie par des exemplaires parfaits et en partie par des fragments, environ cinq cents espèces éteintes, plus de cinquante genres disparus, et, en outre, rétabli trois familles qui ne sont plus représentées.

Cotta m’écrit en termes très polis qu’il ne peut rien entreprendre de nouveau à présent et que, sans égard au profit, il paiera volontiers tout ce qui a été fait jusqu’ici; il m’envoie quinze cents francs. Cela me permet de laisser Dinkel à Paris pour compléter les dessins. Je dois m’habituer à l’idée de laisser dans mon portefeuille des investigations terminées, quoique cela me paraisse bien pénible

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