CHAPITRE VITI
Lorsqu’il lisait cette lettre , Agassiz ne songeait ouère combien ce lointain pays lui deviendrait lamilier et combien souvent, dans l’avenir, il parcourrait à pied, de jour et de nuit, les quatre milles qui séparent Boston de Cambridge.
Comme nous allons le voir, Agassiz continuait à entretenir des relations intimes avec Humboldt qui s’intéressait aux progrès de son ouvrage.
* Alexandre de Humboldt à Louis Agassiz.
B erlin, le 10 mai 1835.
Je suis bien coupable envers vous, mon cher et excellent ami; mais dans la douleur qui m’attriste et me rend peu capable d’entretenir des communications scientifiques, vous ne serez pas assez cruel pour m’en vouloir de mon long silence. Vous êtes trop vivement pénétré de l’idée que je conserve pour toute la vie la plus haute estime de vos talents et de votre caractère, et vous connaissez trop bien la tendre amitié que je vous ai vouée, pour craindre un moment d’être oublié.
J’ai vu succomber lentement celui que j’aimais le plus, celui qui seul me donnait quelque intérêt pour cet aride pays. Depuis quatre longues années, mon frère souffrait d’un tremblement de tous les muscles, qui me faisait toujours croire que le siège du mal était dans la moelle allongée. Cependant sa démarche était assurée; la tête était entièrement libre ; ses hautes facultés intellectuelles restaient dans toute leur énergie. B travaillait douze à treize heures par jour à ses ouvrages, en lisant ou en dictant, car le tremblement l’empêchait d’écrire lui-même. Environné d’une nombreuse famille, habitant un site qu’il avait créé, une maison qu’il avait enrichie de marbres
AGASSIZ A NEUCHATEL
antiques, éloigné des affaires, il tenait encore à la vie. La maladie qui l’a emporté en dix jours, une fluxion de poitrine, n’était qu’une conséquence secondaire de son mal. Il est mort sans douleur avec une force de caractère et une sérénité d’esprit, dignes de la plus grande admiration. C’était un cruel spectacle de voir lutter une si haute intelligence pendant dix longues journées contre la destruction physique. On dit que dans les grandes douleurs on doit s’enfoncer dans l’étude de la nature avec une énergie redoublée. Cela est facile à conseiller; mais pendant longtemps on n’est pas capable de vouloir se distraire.
Mon frère laisse deux ouvrages que nous allons publier: l’un sur les langues et l’antique civilisation indienne de l’archipel d’Asie, l’autre sur la structure des langues en général et l’influence de cette structure sur le développement intellectuel des peuples. Ce dernier ouvrage est d’une grande beauté de style. Nous allons le publier bientôt. Les rapports qu’avait le défunt avec toutes les régions de la terre dont il savait les idiomes, me donnent dans ce moment des occupations et des devoirs si multipliés, que je ne puis vous adresser, mon cher et excellent ami, que ce peu de lignes, comme un gage de ma constante affection et, je puis ajouter aussi, de l’admiration que j’ai pour vos éminents travaux. C’est un bonheur de voir grandir la renommée de ceux qui nous sont chers; et qui mérite plus le succès que vous, dont l’élévation de caractère s’oppose à toutes les tentations de l’amour-propre littéraire ? Je vous remercie du peu que vous m’avez dit de votre vie domestique. Il ne suffit pas d’être loué et d’être reconnu comme un grand et profond naturaliste, il faut encore le bonheur domestique....
Je termine mon grand et ennuyeux ouvrage, un examen critique de la géographie du Moyeu âge, dont cinquante feuilles du Ior volume sont déjà imprimées. Vous recevrez les volumes dès qu’ils paraîtront. J’ai dévoré votre qua-