CHAPITRE VIII
sagèrent cette hypothèse comme improbable et insoutenable. Cependant il tenait beaucoup à voir les faits sur place; aussi alla-t-il passer ses vacances d’été dans le joli village de Bex, dans la vallée du Rhône, Charpentier lui ayant offert avec empressement de lui servir de guide. Il y séjourna plusieurs semaines en compagnie de sa femme et de son jeune lils *, et tout en explorant la contrée, il se reposait de ses travaux sédentaires. Son but avait été de confirmer ses propres doutes et de désabuser son ami Charpentier de ses erreurs; mais, après avoir visité avec lui les glaciers des Diablerets, ceux de la vallée de Chamounix et les moraines de la grande vallée du Rhône et de ses principales vallées latérales, il revint convaincu que la seule méprise de Charpentier était une interprétation trop limitée du phénomène glaciaire.
Ce séjour aurait été plein de charme pour Agassiz, s’il n’eût été poursuivi par la crainte continuelle d’être obligé, faute de ressources, de suspendre la publication des « Poissons fossiles ». Il écrivit de Rex à Sir Philip Egerton, au sujet de la vente de ses dessins originaux, la seule valeur qui fût en sa possession : « Il m’est absolument impossible de publier même « une seule nouvelle livraison, tant que cette vente
« n’est pas effectuée Je me considérerai plus que
« payé, si je reçois seulement ce que m’a coûté la « collection entière de dessins, pourvu cependant que « je puisse garder ceux qui ne sont pas encore litho- « graphiés, jusqu’à ce que le travail soit terminé. »
Sir Philip Egerton fit tout ce qui était en son
1 Alexandre Agassiz, né le 17 décembre 1835.
AGASSIZ A NEUCHATEL. THÉORIE GLACIAIRE
pouvoir pour vendre cette collection au Musée britannique; il ne réussit pas alors, mais elle fut achetée plus tard par un de ses généreux parents, Lord Francis Egerton, qui en lit don au Musée britannique. En même temps, pour qu’ Agassiz pût garder Dinkel à son service, Sir Philip Egerton et Lord Cole olîrirent de faire dessiner à leurs frais par cet habile artiste les spécimens de leurs propres collections, nécessaires à l’ouvrage. Ces dessins devaient naturellement rester leur propriété.
Pendant le séjour d’Agassiz à Bex, son esprit et son imagination furent vivement excités par les phénomènes glaciaires. A son retour à Neuchâtel et pendant 1 hiver de 1837, il entreprit d’autres recherches sur les pentes du Jura et reconnut que là aussi les faits confirmaient la même théorie. Quoiqu’il eut repris avec une ardeur infatigable ses différents ouvrages sur les Poissons, les Radiés et les Mollusques, ses pensées se portaient constamment sur ce nouveau champ d’étude.
Lorsque, l’été suivant, la Société helvétique des sciences naturelles se réunit à Neuchâtel, son jeune président, Louis Agassiz, dont on attendait la communication de nouvelles découvertes sur les poissons fossiles, fit tressaillir ses auditeurs en leur présentant une théorie glaciaire par laquelle les phénomènes erratiques locaux des vallées suisses prenaient une signification cosmique. Il convient de faire remarquer ici que les premiers grands traits par lesquels Agassiz, encore jeune homme, esquissa ses vastes conceptions, ont été le germe de ses ouvrages subséquents. Ainsi, les généralisations qui servirent de base à toutes ses