‹ Louis Bertrand et le romantisme à DijonChapitre 3 sur 12 · H6 LOUIS BERTRAND · texte numérisé non relu

H6 LOUIS BERTRAND

heur si on osait encore parler des républicains. Ces jeunes gens, plus affolés d'orgueil que de liberté, ne supportaient rien. Toutefois Demontry et Bertrand, qui après tout étaient des hommes bien élevés, semblent avoir été un peu honteux de leur équipée, car le 20 ils firent signifier au gérant du Spectateur un acte extra-judiciaire dans lequel ils déclaraient avoir pris part à la manifestation du 10, non pour diriger ou exciter les violences mais pour aider moralement les ouvriers imprimeurs à obtenir réparation, équivoque assez misérable en somme, car leur présence ne pouvait être prise par les manifestants que pour un encouragement et une garantie. Nous tiendrons donc Demontry et Bertrand pour les vrais coupables si ce n'était en vérité un bien gros mot pour un de ces incidents courants de la vie politique en province, et même ailleurs, dans les temps d'agitation lentement décroissante qui suivent les révolutions.

La péripétie finale se produisit en police correctionnelle ; à l'audience du 1er décembre 1832, deux ouvriers de l'imprimerie Douiller, « les as- « sassins du gérant du Spectateur, » comme on disait ironiquement au Patriote, furent condamnés à trois francs d'amende et en trois jours de prison pour« violences légères, » mais on infligea en même temps à la victime 25 francs d'amende pour avoir faussement désigné un Garnier quelconque comme un des meneurs de la manifestation du 10; MM. Louis et Bernard Garnier, officiers de la garde nationale, demandaient 2,000 francs de dommagesintérêts par l'organe de leur avocat, Me Koch. Il

ne fut question ni de James Demontry, ni de Bertrand, et c'est ainsi que finit une échaufïourée où personne, à vrai dire, n'eut le beau rôle.

Bertrand ne l'avait pas eu non plus, quand la veille, vendredi 30 novembre, il livrait aux sifflets de l'intraitable parterre dijonnais un vaudeville en un acte — le Sous- Lieutenant de hussards — dont le Patriote du 1er décembre ne sut dire que ceci : « L'auteur du Sous-Lieutenant de hussards, vau- « deville en un acte, représenté hier soir sur notre « théâtre, nous prie de publier la note suivante :

« De l'aveu même des acteurs, le Sous-Lieute- « nant de hussards n'était pas su. Il a été joué « d'une manière incomplète, ou plutôt il n'a pas « été joué du tout. L'auteur désavoue ici toutes « les belles choses que les acteurs ont mises sur « son compte et prie le public, dont l'indulgence « d'ailleurs est extrême, d'ajourner son opinion sur « la pièce jusqu'à la seconde représentation qui « aura lieu jeudi prochain.

« Il faut tout dire, l'auteur n'a pas été appelé « aux répétitions et le manuscrit de la pièce était « perdu depuis huit jours. Les acteurs n'ont donc « pu être soufflés. » On voit que si le don scénique était refusé à Louis Bertrand, il avait tout à fait l'esprit de l'homme de théâtre et restituait délibérément les coups de sifflets aux acteurs, comme ceux-ci s'en prennent à l'auteur en cas de sifflets personnels.

Quant au Journal de Carion il se contenta de dire, le 1er décembre : « Nous sommes forcé de « retirer l'article par lequel nous avions constaté le

« décès du Sous- Lieutenant de hussards, vaude- « ville mort hier sous les sifflets du parterre. » — Louis se ravisa-t-il, ou le directeur, peu soucieux d'en appeler du parterre en tumulte au parterre plus rassis, se ravisa-t-il pour lui ? Peu importe, mais la seconde représentation est encore à venir, et dans son n° du 7 décembre, le Journal politique et littéraire de la Côte-d'Or, revenant sur son parti-pris de silence, appréciait le malchanceux vaudeville : « C'en est fait cette fois du Sous-Lieu- « tenant de hussards, il ne reparaîtra plus, au « grand regret de l'auteur, la troupe n'a pas voulu « risquer une seconde représentation qui sûre- « ment n'eût pas été plus heureuse. Mais le public « ne perd pas à la disparition de cette production « éphémère; vaudeville sans intrigue, couplets sans « verve et sans traits, excepté cependant un ou « deux, ainsi que le couplet de facture obligé, un « langage qui est loin de se ressentir de la fréquen- « tation de la bonne compagnie, des plaisanteries « usées sur le compte des maris, un sous-lieutenant « aux manières soldatesques, un père qui croit aux « sortilèges, une domestique de maison bourgeoise « qui a le ton plus que grivois d'une servante de ca- « baret, voilà ce dont on voulait nous fatiguer ence core une seconde fois.... Avant de se lancer dans « cette carrière, il faut étudier les mœurs de la « société et apprendre à respecter les convenan- « ces théâtrales. » — Il est évident qu'en voulant forcer son tempérament pour être comique, Louis Bertrand avait dépassé le but et était tombé en pleine grossièreté.

Quant au Spectateur il formula son jugement dans le n° du 8 décembre : « On nous avait menace ces de la résurrection d'une autre nouveauté « sifflée et tombée à notre théâtre il y a quelques « jours. Mais cet autre auteur s'est ravisé, il fait « décidément le mort et il fait bien. Nous avons « gardé le silence sur cette chute et nous n'en di- « sons pas davantage, car des idées de générosité, « et quelques regrets sur un jeune homme qui « s'est perdu, nous font un devoir de notre discrète tion (143). »

Mais à cette date Louis avait cessé depuis plusieurs semaines d'être rédacteur du Patriote et déjà il n'en prenait plus le titre dans son toast du 11 ; dès le 6 novembre, en effet, il était remplacé par Jules Pautet. Peu importait sans doute au comité directeur et aux abonnés que les articles obtenus à grand peine de Louis fussent écrits avec élégance et pureté, on demandait autre chose que des vocalises. « Ce poète a toujours le nez dans les « nuages et ne voit pas ce qui se passe à ses « pieds, » dit de lui, dans une réunion d'actionnaires, M. Mollerat (144), chimiste industriel et personnage considérable dans tous les sens du terme, que Louis et son frère Frédéric appelaient dédaigneusement « l'homme au vinaigre, » car l'irascible rédacteur ne se gênait pas pour s'égayer et égayer les autres aux dépens de ses seigneurs et maîtres, les actionnaires. Naturellement le propos fut rapporté à Bertrand et il n'en fallait pas tant pour jeter hors d'elle-même cette nature de sensitive ; il offrit aussitôt sa démission , on l'accepta

sans se le faire dire deux fois, et vers le milieu de décembre, secouant la poussière de la ville ingrate, Louis Bertrand partit pour Paris; sa mère et sa sœur l'y rejoignirent dans le cours de l'année suivante. Sa carrière de journaliste et d'homme politique est désormais finie, et ce qu'il y a de meilleur en lui, le pur lettré, le fantaisiste délicat, va seul demeurer.

Ici commence une période de neuf années, les dernières, les plus obscures, les plus cruelles sans doute, de Louis Bertrand. Comment vécut-il matériellement et moralement? On le devine à peine; on sait seulement qu'il écrivit dans les petits journaux littéraires ou autres du temps ; peut-être comme le Finot de Balzac fit-il des prospectus de parfumerie et comme le Marius des Misérables, connut-il la faim et le froid, car à peine le pain quotidien était-il assuré dans le pauvre intérieur où il végétait avec sa mère et sa sœur. Mais la misère le fit durement souffrir sans l'abaisser et il ne se disqualifia jamais, il conserva sinon ses amis, du moins ses amitiés littéraires, ne fut ni un mendiant, ni un parasite et eut la pauvreté silencieuse et fière. Il travaillait beaucoup dans les bibliothèques publiques un peu au hasard, il est vrai, et se concentrant sur son Gaspard de la Nuit dont l'introduction fut mise alors au f point où nous la voyons ; sa grande affaire fut toujours la publication

de cette œuvre caressée avec amour depuis le collège et incessamment retouchée sans que cet esprit tourmenté pût satisfaire au besoin de perfection qui était en lui.

C'est alors qu'il se fit appeler volontiers Aloysius Bertrand, Louis et même Ludovic lui paraissaient trop bourgeois en pays romantique, mais il conserva Bertrand, un nom troubadour et guerrier suffisamment Moyen Age.

Un matin on frappe dans le mode connu des initiés, à la porte de la petite chambre où logeait Sainte-Beuve, rue Notre-Dame des Champs et Bertrand entre silencieux, souriant ; comme la Sibylle, il porte sept cahiers, les place sur la table de travail et se retire de son pas de chat ; c'était le manuscrit de Gaspard de la Nuit, élégamment écrit sur du beau papier, tout enjolivé de lettrines gothiques coloriées et de figures fantastiques sur les marges. A peu de jours de là, David d'Angers et Victor Pavie (145) entraient, mais d'une manière moins romantique, chez Sainte-Beuve. « Ecoutez bien, » leur dit celui-ci, et il leur lut le Maçon, Harlem, la Viole de Gamba, Padre Pugnaccio, r Alchimiste; David fut charmé, il comprenait en statuaire tout le prix de ce contour si juste, si plein et voulut connaître l'auteur, « le maçon,» comme il l'appelait, mais ce n'était pas chose facile que de rencontrer cet être fugace, insaisissable dont les brusques envolées déconcertaient ses meilleurs amis. Quant à pénétrer dans le logis de Bertrand, il n'y fallait pas songer, David qui le tenta n'y rencontra que sa mère.

Un jour cependant, le hasard amena le rapprochement désiré, c'était chez Renduel (146), dans cette librairie de la rue Christine, qui fut pendant longtemps le quartier général du romantisme ; David parlait avec éloge du Gaspard de la Nuit, l'auteur était là, il se nomma timidement et selon son habitude se déroba aussitôt.

Bertrand d'ailleurs était de la maison, car chose invraisemblable, lui le moins intrigant des hommes, le moins propre à se faire valoir et à forcer les portes, il avait trouvé un éditeur. Renduel, en effet, venait de lui acheter et même de lui payer, à un prix modeste il est vrai, le Gaspard de la Nuit, qu'il prétendait publier avec tout le luxe typographique du temps, c'est-à-dire avec des vignettes et des lettres ornées. Mais les années passaient et l'auteur était moins patient que l'éditeur, ce qui valut à celui-ci, et nous a valu, le joli sonnet un peu traînant du 3 octobre 1840.

Quand le raisin est mûr. par un ciel clair et doux, Dès l'aube, à mi coteau rit une foule étrange : C'est qu'alors dans la vigne, et non plus dans la grange, Maîtres et serviteurs, joyeux, s'assemblent tous. A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez- vous ? Le matin vous éveille, éveillant sa voix d'ange. Mon compère, chacun en ce temps-ci vendange : Nous avons une vigne — eh bien vendangeons-nous? Mon livre est cette vigne, où, présent de l'automne, La grappe d'or attend pour couler dans la tonne, Que le pressoir noueux crie enûn avec bruit. J'invite mes voisins, convoqués sans trompettes, A s'armer promptement de paniers, de serpettes. Qu'ils tournent le feuillet; sous le pampre est le fruit.

L'épithète n'est pas toujours rare et telle rime est

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clouée au vers à grand renfort de chevilles, ce n'en sont pas moins les plus agréables vers de Louis Bertrand.

Pour être poétique et discrète la mise en demeure n'en était pas moins pressante, mais l'éditeur à la mode, assailli de toutes parts, n'en tint aucun compte ; et le Gaspard de la Nuit était annoncé depuis 1834 !

Cependant la détresse augmentait, la mère et la sœur de Louis, ne comprenant rien à cette nature délicate et faible, lui reprochaient aigrement de ne pas savoir gagner sa vie. Il se produisit alors une crise que David nous laisse seulement soupçonner. « La seconde entrevue eut lieu chez moi, « il venait dans une circonstance désastreuse « faire appel à mon cœur, je ne l'ai revu que sur o son lit de mort (147). » Quelle circonstance ? David ne l'a jamais dit, plaie d'argent sans aucun doute, dette de jeu peut-être, rien à coup sûr qui pût toucher à l'honneur, car non seulement David secourut le pauvre enfant mais il demeura son ami. Or si une défaillance morale eût encore trouvé la main de David ouverte, son cœur se serait désormais fermé.

Tout du reste est obscurité dans cette vie volontairement cachée ; ainsi on a de Bertrand le manuscrit d'un sonnet à la Reine des Français, du 14 septembre 1837. Arriva-t-il à son adresse? Mais les puritains du Patriote jetteraient-ils la première pierre à Louis pour avoir tiré ainsi une lettre de change sur le cœur de cette noble femme, bien qu'elle fût la Reine, et la femme de ce Louis-Phi-

lippe dont les amis de Louis faisaient alors un tyran altéré de sang et de vengeance ? Un moment il avait semblé que cet agité allait s'asseoir enfin dans la vie, le baron Rœderer(448), Lorrain comme lui, à qui il a dédié la 41° des Sylves — Octobre, le prit pour secrétaire, mais Louis était toujours le même esprit sautillant, incapable de se plier à un travail suivi, qui avait irrité si fort les actionnaires du Patriote, puis sa fierté ne voulait voir dans ses fonctions qu'une domesticité déguisée, et il la rejeta loin de lui pour reprendre sa vie de misère, de songerie et d'indépendance.

Ce fut alors qu'il présenta à Harel (149), directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin, le grand impressario romantique, un drame fantastique, un drame-ballade, disait-il, dont le spirituel charlatan battu alors par tous les vents de la faillite ne voulut pas. On lui peut donner raison les yeux fermés, car personne assurément n'était moins fait pour le théâtre que Louis Bertrand ; ses qualités délicates de style et de forme sont en effet tout ce qu'il y a de plus incompatible avec le grossissement nécessaire à l'optique de la scène.

La santé n'avait jamais été bonne, dès son enfance il toussait et la surexcitation de ses nerfs n'était peut-être que l'effort constant de l'esprit pour commander à un corps épuisé. Le 15 mai 4839 il quittait le n° 40 de la rue de Beauce (450) et entrait à l'hôpital Saint-Antoine dans le service du docteur Serres. David d'Angers y vint plusieurs fois pour visiter un jeune sculpteur de son atelier, hôte de la salle Saint-Antoine où Louis occupait

le lit n° 19, mais chaque fois l'orgueilleux se cachait dans ses draps et David ne le vit jamais. Le 25 novembre seulement il sortait guéri en apparence, d'une bronchite chronique, porte le bulletin ; deux ans plus tard le mal devait reparaître, cette fois implacable sous la forme d'une phtisie laryngée. Il habitait alors avec sa mère et sa sœur une vieille maison encore debout, rue de Tracy, n° 14 (151), près de la rue Saint-Denis, et rêvait d'un mariage, vrai mariage de poète, c'est-à-dire n'ayant pas le sens commun, et auquel sa mère s'opposait de toutes ses forces. Ce qui valait mieux c'était l'espérance d'une sinécure de la liste civile, quelque emploi de bibliothécaire dans un château royal, Fontainebleau, croyons-nous ; enfin et nous retrouvons ici la main du bon et grand David, le 16 mars 1841, Villemain, alors ministre de l'Instruction Publique, lui accordait un secours — il faut bien appeler les choses par leur nom — de 300 fr. Mais depuis le 11 il gisait à l'hôpital Necker et ce devait être la dernière étape de sa vie ; David averti fut assidu à ce lit d'agonie et Bertrand lui avoua alors s'être caché de lui deux ans auparavant à l'hôpital Saint-Antoine, s La veille de sa « mort, a écrit David, j'ai passé plusieurs heures « près de son lit ; ses yeux quoique brillants a encore ne distinguaient plus les objets qu'avec « difficulté ; il cherchait à exprimer des idées qu'il « exprimait par des phrases fiévreuses et inache- « vées. Votre nom, mon cher Sainte-Beuve, était « souvent prononcé par lui. Il disait, puisque vous « tenez tant à ce que mon Gaspard de la Nuit soit

« imprimé, tâchez de le retirer des mains de « Renduel, mais hélas ! j'ai bien des choses à y « retoucher. Je ferai cela quand je pourrai me « lever, ce qui ne sera pas long, j'espère, dans tous « les cas quelques mots de Sainte-Beuve en tête « de mon ouvrage auraient sur son sort une « grande influence. Il voulait dire autre chose, « mais de pénibles idées semblaient retenir ses « paroles sur ses lèvres mourantes ; ensuite il me « disait : parlez-moi car je ne vous vois plus. » C'était le 28 avril 1841 ; ainsi la veille même de sa mort, avec ces illusions bénies qui sont le privilège des phtisiques, ce délicat rêvait toujours, pour la retoucher encore, à cette œuvre si patiemment ciselée depuis le collège. Pendant ces épanchements suprêmes David crayonnait le profil aminci du mourant.

Il revint le lendemain au matin. « Il est inutile « d'aller plus loin, monsieur, lui dit le concierge, « le n° 6 vient de mourir. » L'ami alla plus loin et suivit jusqu'à la salle des morts ce jeune corps amaigri ; là il fit un second dessin de cette tête renversée, la bouche entr'ouverte, les yeux vitreux, crayon admirable qui fait penser au Christ mort d'Holbein à Bâle, une des œuvres les plus foudroyantes de la peinture (152). Puis le corps fut enveloppé par ses soins dans un linceul décent et le lendemain 30, les garçons de salle transportèrent le léger cercueil à la chapelle ; il fallut traverser la cour des convalescents, les uns regardaient d'un air hébété, le plus grand nombre avec insouciance. « Cependant, dit David, j'ai vu avec

reconnaissance une jeune fille émue à l'aspect de « ce cercueil sans drap mortuaire, nu comme les « murs inflexibles d'un cachot, et quelques vieilles « femmes laisant un signe de croix. » On déposa la bière dans la chapelle, au fond une religieuse de l'hôpital décorait un autel pour la fête du lendemain, c'était la Saint-Philippe, fête du roi, et aussi l'ouverture du mois dit de Marie, non, comme l'a dit Sainte-Beuve, l'Ascension qui tombait cette année-là le 20 mai.

Le tonnerre grondait avec violence et l'orage éclata au moment où le corps s'acheminait vers le cimetière Montparnasse ; David suivait seul, au milieu des éclairs, des roulements de la foudre et sous des torrents de pluie. Une croix au nom du mort fut plantée sur la fosse ; cependant le ciel s'était rasséréné et les oiseaux recommençaient à chanter dans les grands arbres, la nature faisait à Louis un enterrement romantique.

David avait détaché du cou du mort une médaille de cuivre donnée naguère au malade par une des sœurs infirmières, et la porta lui-même à la mère du poète. Il revint plusieurs fois au cimetière et en 1846 constatait, non sans quelque amertume, que le nom s'effaçait de la croix délaissée. Cependant la mémoire de Louis n'avait pas péri chez les siens et en racontant ce que devint sa famille, nous constaterons qu'elle lui a élevé plus tard un monument convenable.

Les journaux de Dijon ne firent même pas mention de la mort de Louis Bertrand.

Ce même jour 30 avril, Victor Pavie arrivait à Paris et montait l'escalier de David (153) ; celui-ci rentra brisé, et dit à son ami les tristesses de ces derniers jours — « Que la mort toute cruelle qu'elle « soit lui soit meilleure que la vie, » se dirent-ils, et ils résolurent d'accomplir le désir suprême du mourant. David racheta de Renduel au prix coûtant le manuscrit retrouvé, non sans peine, sous un amoncellement de poèmes et de drames, la moisson romantique de ces dernières années ; il recueillit également quelques feuilles que Louis avait emportées ou écrites à l'hôpital ; sous le titre de Pièces détachées extraites du portefeuille de fauteur, elles devaient grossir le futur volume. Mais le tout fut réclamé par la mère de Louis. David pouvait sans doute, en pleine sûreté de conscience, conserver un manuscrit acheté et payé par lui au possesseur légitime, d'ailleurs il croyait peu à ces sentiments de tendresse exprimés après coup par la famille ; néanmoins un scrupule d'exquise délicatesse le fit renoncer à son dessein de donner le manuscrit autographe à la bibliothèque publique d'Angers, et il restitua le tout à la mère. L'impression eut lieu sur une copie faite par madame David (154).

Pavie se chargea naturellement de l'impression; le bénéfice de la vente, une fois les frais prélevés, devait être attribué à M*e Bertrand. Restait à ob-

tenir de Sainte-Beuve la notice souhaitée par le poète et David la demanda par cette lettre si pathétique — un peu trop romantique cependant pour nous autres lecteurs de 1888 — qui raconte l'agonie et les funérailles de Louis. Sainte-Beuve accepta le devoir légué à sa plume (155) ; sa nomination au poste de conservateur adjoint à la Bibliothèque mazarine lui faisait des loisirs; mais alors tout à sa grande œuvre de Port-Royal il revenait de Troyes et s'y était fort fatigué la vue à lire et à copier des manuscrits. Aussi la préface promise se fit- elle attendre ; elle fut écrite seulement en juillet 1842 et publiée d'abord dans la Revue de Paris ; enfin le Gaspard de la Nuit parut en septembre, imprimé avec goût mais sans les fleurons ni les vignettes promis par Renduel, ce à quoi il ne perdit probablement guère ; le libraire Labitte eut le dépôt général de l'édition à Paris, des exemplaires furent distribués à la presse et aux principaux adeptes de l'école, puis on attendit la fortune.

« Je vais visiter le tombeau du pauvre Bertrand, « écrivait David à Pavie, le 4 septembre, combien « je serais heureux si son ouvrage pouvait enfin « être connu. » Mais le succès espéré ne vint pas; ni les appels aux souvenirs faits par Bertrand luimême, qui avait dédié la plupart de ses petites œuvres à des amis, à Sainte-Beuve, à David, à Louis Boulanger, au baron Rœderer, à Antoine de Latour, ni les articles de G. de Molènes dans la Revue des Deux-Mondes et d'Emile Deschamps dans la France littéraire, ni la notice de Sainte-

Beuve ne purent sauver la fortune du livre dont il se vendit à peine vingt exemplaires.

Il méritait mieux pourtant, et la préface de Sainte-Beuve a pris place, sans les déparer, dans le recueil de ses œuvres critiques; à part certains traits fugitifs, qui sont comme un millésime, on y retrouve déjà tout Sainte-Beuve, avec ces sous-entendus redoutables qui mettent l'éloge à la surface et la critique dans les dessous ; il y faut regarder de près, vraiment, pour distinguer, sous la bienveillance apparente, ces réserves discrètes, mais formelles, sur l'homme et l'œuvre. En fait, le goût de plus en plus affermi de Sainte-Beuve pouvait se plaire un instant à ces « drôleries romantiques, » comme il les caractérise d'un trait de plume qui est un coup de griffe, mais demeuré assez classique au fond malgré ses attaches avec la nouvelle école, et en vrai Français, ayant peu de penchant pour la fantaisie pure, il ne pouvait méconnaître le vice indéniable de ces pages légères, l'absence de naturel et de sentiment humain.

Disons-le aussi , Sainte-Beuve n'a pas encore conquis à cette date toute l'autorité qu'il prendra plus tard ; on comprend peu ou mal sa méthode plus psychologique encore que littéraire, son style surtout est fort discuté. Peut-être, il est vrai, l'éclat grandissant de son nom, et l'habitude d'écrire dans les journaux lui donnèrent-ils une manière plus aisée et plus nette, puis il est en avance sur ses contemporains qui prennent pour de la préciosité ses explications délicates des faits humains ; ainsi Lamennais l'accuse de marivaudage et se mo-

que de ses phrases femelles, mais Lamennais est brouillé alors avec Sainte-Beuve. Enfin cette même année 1841, Balzac ira jusqu'à s'égayer du galimatias de Sainte-Beuve et on sait si l'auteur de la Comédie humaine se connaissait en galimatias (15b) !

Aujourd'hui Sainte-Beuve est classé à son rang, et le Gaspard de la Nuit, si dédaigné en 1842, compte parmi les romantiques les plus désirables. « Vers la moitié de sa course, devant l'Hôtel des « Monnaies, le bouquineur avait trouvé et acquis, « pour la somme de deux francs, un exemplaire « un peu piqué, mais très présentable encore du « Gaspard de la Nuit, d'Aloysius Bertrand, qui a comblait la plus importante lacune de sa collec- « tion de romantiques. » Ainsi raconte Coppée dans son agréable récit, le Coucher du Soleil (157). Est-ce à dire cependant que le livre unique de Louis Bertrand soit seulement une curiosité bibliographique? Non, à l'écrivain qui eut la sympathie littéraire et l'amitié de David d'Angers, que Sainte- Beuve a présenté au public et pour qui un nouvel éditeur, Charles Asselineau a écrit de sa meilleure plume une préface substantielle, on ne peut refuser une place, si petite qu'elle soit, dans l'histoire générale de la littérature de son temps. S'il a passé presque inaperçu parmi les contemporains, il a d'autant moins à craindre les rabais de l'avenir, et sans nous laisser égarer, nous l'espérons du moins, par la concentration prolongée de l'esprit sur un objet unique, nous allons essayer de placer Louis Bertrand au point perspectif.

Nous avons déjà dit ce que nous pensions du Moyen Age de l'école romantique et de Louis Bertrand, mais le jeune Dijonnais sait se préserver des extravagances que l'on prend alors pour du style, et dans la préface du Gaspard de la Nuit il a l'expression relativement sobre. Quant aux dessous historiques ils sont assez faibles (158), l'auteur ne connaît que des ouvrages de seconde main et c'est déjà beaucoup pour un amateur de ce temps-là. Nous ne reviendrons pas sur tout ce que nous avons dit et cité de cette préface dans un précédent chapitre, nous en ferons remarquer cependant l'accent tout spiritualiste, « l'art est au sein de Dieu, » conclut le mystérieux interlocuteur de Bertrand, c'est-àdire Bertrand lui-même, et ces mots sont une date, car le romantisme a commencé par être religieux, d'imagination plus que de foi bien entendu, et il relèvera longtemps de cette religiosité poétique mise à l'ordre du jour par Chateaubriand. N'est-elle pas à tout prendre, une forme de ce désenchantement, réel ou affecté, des choses de la vie qui est la marque originelle des enfants du siècle ?

Louis Bertrand a placé son livre sous la double invocation de Rembrandt et de Callot, rapprochement qui fait beaucoup trop d'honneur au second, et il faut être vraiment un poète de 25 ans pour annoncer que ce sont là « les deux faces anti-

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« téthiques de l'art. » Passe ici pour Callot, dont les petites compositions gravées d'une point fine, juste et sèche, illustreraient à merveille certaines fantaisies du Gaspard de la Nuit, le Raffiné, par exemple, mais dire de Rembrandt « qu'il est le « philosophe à barbe blanche qui s'encolimaçonne « dans son réduit, qui absorbe sa pensée dans la « méditation, qui ferme les yeux pour se recueillir, « qui s'entretient avec les esprits de beauté, de « science, de sagesse et d'amour et qui se consume « à pénétrer les mystérieux symboles de la na- « ture, » cela est à la fois vague, creux et passablement dur de style. Rembrandt ne fut ni un alchimiste de l'art, ni un Manfred et s'il se reflète dans son œuvre quelque chose du panthéisme spinozien, c'est bien par hasard que Louis Bertrand semble l'y retrouver. Au reste d'où aurait pu venir à cet enfant la révélation de ce pathétique puissant, le plus humain qui fut jamais dans les arts, et de cette beauté morale souvent associée à tant de laideur physique? On connaissait bien peu Rembrandt alors et pour le plus grand nombre, ce n'était qu'un bizarre, dont on racontait toutes sortes d'histoires drolatiques d'avare malicieux.

Mais les préférences de Louis sont précisément pour les minutieux et les bizarres, Lucas de Leyde, Albert Durer, les deux Breughel, d'Enfer et de Velours surtout, Gérard Dow, Peter Neff mis là en trop bonne compagnie bien qu'un peu mêlée, Fusely ce Suisse naturalisé Anglais auquel on fit au commencement de ce siècle la réputation d'un Milton et d'un Shakespeare de la peinture. Puis

il leur associe l'excellent Adrien Van-Ostade, Murillo, enfin Salvator Rosa qu'il prend bonnement pour un des grands Italiens. Singulier musée, en vérité, où les moines extatiques, les Vierges passionnées et les pouilleux fripons de Murillo coudoient les bonshommes en porcelaine de Gérard Dow, les bourgmestres sanguins d'Albert Durer dans les églises enténébrées de Peter Neff ! Est-ce éclectisme et l'intelligence de Louis s'ouvre-t-elle donc si largement compréhensive à toutes les manifestations de l'art? Il en faut rabattre et beaucoup car il connaissait probablement assez mal , et surtout par les gravuves et les jugements des autres — des jugements de 1840 encore — les maîtres dont il écrit les noms à la volée. Avait-il étudié du moins à Dijon les riches portefeuilles du Cabinet des Estampes qui lui auraient révélé nombre de pièces maîtresses de Durer et de Rembrandt? Peut-être, mais nous pensons qu'il y a là plus de littérature que d'esthétique, plus de phrases toutes faites que d'impressions directement reçues. Néanmoins, et c'est un éclair de goût dont il lui faut savoir gré, Rembrandt l'obsède visiblement, et un article du Patriote — 1er mars 1832 (159) — accentue déjà ces tendances de son esprit.

o II (mon oncle) préférait un Breughel à un Wat- « teau, un Albert Durer à un Delacroix, une eauce forte de Rembrandt ou de Callot à toutes « les pochades de Charlet à toutes les vignet- « tes de Tony Johannot. » C'est se faire trop beau jeu, vraiment, que d'opposer ainsi Rem-

branrit à Charlet et à ce très agréable illustrateur qui fut Tony Johannot, des préférences de cette sorte ne sont pas assez compromettantes. Que Louis Bertrand prenne Watteau pour un peintre d'éventails, c'est l'erreur non seulement de l'école mais de toute l'époque et il put voir chez un marchand du Carrousel le Gilles du Louvre exposé longtemps sans trouver d'amateur, jusqu'à ce que le docteur Lacaze l'eût acheté pour un prix qu'il faudrait multiplier par mille pour en obtenir la valeur actuelle, mais, et cela nous déroute au premier abord, il semble faire peu de cas d'Eugène Delacroix. Très probablement il ne s'agit ici que d'opposer les cuivres d'Albert Durer aux pierres de Delacroix et dans la hiérarchie des chefs-d'œuvre de l'estampe, les premiers dominent incontestablement les secondes, sans excepter les illustrations du Faust, tant admirées de Gœthe lui-même. Mais c'est prendre Delacroix par le moindre côté que de voir seulement en lui le lithographe et on s étonne que Louis paraisse tenir en si mince estime le terrible coloriste. Nous sommes en 1832, et si Delacroix n'a pas encore produit ses œuvres souveraines, Médée, la Liberté sur les barricades, V Entrée des Croisés à Constantinople, et ses grandes peintures décoratives du Luxembourg, du Palais- Bourbon, de l'ancien Hôtel de Ville et de Saint- Sulpice, il est déjà tout lui-même ; eh bien Louis Bertrand, qui a vécu dans le monde artistique et littéraire de Paris, semble ignorer ou méconnaître tant d'œuvres inégales il est vrai — Delacroix est le plus inégal des peintres — mais sinon belles,

du moins puissantes et toujours très personnelles, échelonnées de 1822 à 1831.

Disons-le d'ailleurs à la décharge du jeune écrivain, le romantisme, plus timide au fond en art qu'en littérature, n'a pas compris grand chose à ce talent heurté, brutal peut-être, encore plus créateur, débordant de vie, surtout si profondément humain, et le plus passionné, le plus shakespearien de l'école française. A l'artiste fier vivant à l'écart de tous les cénacles — il y a toujours de la coterie dans les sectes, même les plus élargies — il préféra, ô les jugements des contemporains ! Louis Boulanger, et s'écarta de l'œuvre où il aurait dû se reconnaître. Un délicat comme Louis Bertrand est donc excusable de ne pas voir plus loin que l'école et sachons-lui gré par contre d'avoir su atteindre l'un des premiers à la beauté des prophètes créés par Claux Sluter à la Chartreuse ; que le cri d'admiration jeté par lui dans ce même article du 1er mars, devant le chef-d'œuvre presque ignoré, lui soit compté plus que tout le reste.

Ces idées sur l'art, assez confuses mais dont la tendance générale peut être facilement déterminée, sont des documents pour reconstituer en Bertrand l'être moral. On pressent déjà en quoi il se séparera de l'école ; romantique, en effet, par le choix des sujets, l'amour du Moyen Age, le goût un peu puéril des épigraphes et des classifications trop amples pour le contenu, il ne l'est plus dans l'exécution. Le romantisme, cette révolte au nom de l'imagination et de l'éloquence contre la littérature trop raisonnable a naturellement prêché le dogme

de l'art facile, du droit supérieur de l'improvisation, exalté les livres écrits à la diable, tout redondants de mots sonores ou étrangers, les tableaux faits à coups de taches avec un peu de blanc, beaucoup de noir et du bitume à pleines mains, sous toutes les formes enfin, l'ébauche, où courent au hasard le pinceau et la plume. Bertrand au contraire pousse jusqu'à la minutie le respect du style et la caractéristique de ces petits tableaux à sertir dans la panse d'une onciale majuscule, est la vision très nette mais abrégée des choses et tandis que jamais le pur romantique ne croit en avoir dit assez, nous l'avons vu dès l'enfance procéder par des condensations successives et arriver ainsi à si bien identifier l'image et le signe que le style disparaît, ce qui est assurément le plus rare triomphe de l'art d'écrire. Puis son vocabulaire est très simple et sans faire fi des beaux mots, et de l'épithète rare il est certain que la poésie s'en peut passer comme la couleur des couleurs ; cette cristallisation lentement élaborée, mais parfaite d'une forme irréductible, cette transparence du langage, font à Louis Bertrand une place à part dans le clan romantique, et n'est-ce pas toujours une force que d'être soi-même au sein d'une école ?

« Chaque mot y est mesuré pour la justesse des « périodes, disait Saint-Evremond des traductions « de Perrot d' Ablancourt, sans que le style paraisse « moins naturel et cependant une syllabe de plus « ou de moins ruinerait je ne sais quelle harmo- « nie qui plaît autant à l'oreille que celle des « vers. » En tenant compte de la différence entre

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le genre oratoire et le genre descriptif, quelque chose de ce jugement peut s'appliquer à Louis Bertrand. Toutefois Saint-Evremond ne va-t-il pas trop loin en affirmant que certaine harmonie dans la prose peut plaire autant à l'oreille que celle des vers? On peut se demander au contraire, et la question se pose précisément pour Louis Bertrand, si même dans le rythme et le nombre, la prose ne doit pas conserver une allure plus aisée et s'il n'y a pas péril pour elle à rechercher ce qui fait la beauté propre de la poésie ; pour nous la réponse n'est guère douteuse et la prose fera d'autant plus regretter le vers qu'elle s'en rapprochera davantage. L'infériorité de Louis Bertrand serait justement de faire naître sans le satisfaire le désir de la poésie, on dirait la traduction d'un poète étranger et on rêve en le lisant de quelque original inconnu.

Mais pourquoi a-t-il cherché ainsi à être poète en prose, puisqu'aussi bien il rimait à ses heures ? on le comprendra, croyons-nous, en relisant ses poésies, et en effet son vers élégamment faible ne vaut pas sa prose, c'est comme un murmure d'orchestre agréable mais languissant, qui fait espérer jusqu'à l'accord final la mélodie toujours absente, il manque à Bertrand le trait vainqueur, comme disait Saint-Beuve, on l'attend, on croit qu'il va venir et il ne vient jamais. Voyez, par exemple, la pièce intitulée la Jeune fille (160), en bonne conscience, n'a-t-on pas publié et oublié par centaines, par milliers de ces poésies-là de 4830 à 1845? Le sonnet à Renduel, où déjà se fait sentir l'affine-

ment parisien, vaut mieux, mais nous sommes trop gâtés par les rythmes impeccables de certains maîtres sonnets contemporains pour y voir autre chose qu'un agréable morceau de valeur moyenne où dans sa lutte avec l'expression l'idée n'a pas été la plus forte. Si donc Louis a écrit en prose le Gaspard de la Nuit, c'est d'après nous parce qu'il ne se sentait pas assez maître de l'outil poétique pour s'élever plus haut ; Chateaubriand l'ancêtre du romantisme au début de ce siècle, n'avait-il pas érigé en dogme, et il avait ses raisons, l'égalité de la prose poétique et des vers ?

Comme exemple de la manière de Louis Bertrand nous prendrons la Messe de Minuit qu'il a dédiée à Sainte-Beuve (161) :

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