LE MAÇON
Le maitre-maçon, — « Regardez ces bastions, ces contre-forts ; on les dirait construits pour l'éternité." (Schiller, Guillaume- Tell}.
Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs échafaudé, si haut que lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle de ses pieds et l'église aux trente arcs-boutants et la ville aux trente églises.
Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises
ET LE ROMANTISME A DIJON 14i
dans l'abîme confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile échancrée et immobile du tiercelet.
Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui se rengorge comme une geline dans un tourteau, les cours du palais où le soleil tarit les fontaines et les cloîtres du monastère où l'ombre tourne autour des piliers.
Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg : Voilà qu'un cavalier tambourine là-bas, Abraham Knupfer distingue son chapeau à trois cornes, ses aiguillettes de laine rouge, sa cocarde traversée d'une ganse et sa queue nouée d'un ruban.
Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mât.
Et le soir quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit les bras couchés en croix, il aperçut de l'échelle à l'horizon, un village incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans l'azur.
On peuttrouver que le maçon Knupfer a de bien bons yeux, Victor Hugo n'en a pas tant vu du haut du munster de Strasbourg, d'où les canonniers au polygone lui paraissaient des pucerons bleus et rouges, un troupeau de bœufs des pucerons roux et blancs, et une diligence courant sur la route de Metz un gros scarabée noir. Les puristes du vocabulaire des armes pourront remarquer aussi qu'on n'avait plus d'arquebuses au temps oùles gens de guerre portaient la queue nouée d'un ruban.
Ce sont là des critiques infinitésimales et le
tableau a de l'étendue dans ses proportions de miniature, de la couleur dans un contour précis et net, l'imagination enfin y arrive à la vérité intense de la vision même ; toutefois en fait de rythme et de cadence, certains stylistes contemporains nous en ont fait voir bien d'autres. Catulle Mendès, par exemple, a placé dans le récit intitulé le Chemin du Paradis (162) des strophes en prose auxquelles il faut regarder de près pour s'apercevoir que ce ne sont pas des vers. Mais Catulle Mendès est un ciseleur aussi parfait en poésie qu'en prose.
Sainte-Beuve a recueilli, sans nous en dire l'origine, un fragment écrit peut-être à Paris dans une heure d'apaisement et de retour aux souvenirs de la première jeunesse, qui pourrait être intitulé la huit dans une Ferme, peut-être faisait-il partie des papiers que le pauvre poète avait emportés à l'hôpital Necker. Sait-on même s'il n'a pas été écrit dans une de ces heures rapides où ceux qui vont mourir embrassent d'un regard leur vie tout entière ? Quoi qu'il en soit nous devons le reproduire ici.
Je n'ai point oublié quel accueil je reçus dans une ferme à quelques îieues de Dijon, un soir d'octobre que l'averse m'avait assailli cheminant au hasard vers la plaine, après avoir visité les plateaux boisés et les combes encore vertes de Chambceuf. Je heurtai de mon bâton de houx à la porte secourable et une jeune paysanne m'introduisit dans une cuisine enfumée, toute claire, toute pétillante d'un feu de sarments et de chenevottes. Le maître du logis me souhaita une bienvenue simple et cordiale ; sa moitié me fit changer de linge et
préparer un chaudeau, et l'aïeul me força de prendre sa place au coin du feu, dans le gothique fauteuil de bois de chêne que sa culotte (milady me le pardonne) avait poli comme un miroir. De là tout en me séchant, je me mis à regarder le tableau que j'avais sous les yeux. Le lendemain était jour de marché à la ville, ce que n'annonçait que trop bien l'air affairé des habitants de la ferme qui hâtaient les préparatifs du départ. La cuisine était encombrée de paniers où les servantes rangeaient des fromages sur la paille. Ici une courge que la bonne Fée aurait choisie pour faire un carrosse à Cendrillon, là des sacs de pommes et de poires qui embaumaient la chambre d'une douce odeur de fruits mûrs, ou des poulets montrant leur rouge crête par les barreaux de leur prison d'osier. Un chasseur arriva, apportant le gibier qu'il avait tué dans la journée ; de sa carnassière qu'il vida sur la table, s'échappèrent des lièvres, des pluviers, des halbrans dont un plomb cruel avait ensanglanté la fourrure ou le plumage. Il essuya complaisamment son fusil, l'enferma dans une robe d'étamine et l'accrocha au manteau de la cheminée, entre l'épi rustique du blé de Turquie et la branche ordinaire de buis saint. Cependant rentraient d'un pas lourd les valets de charrue, secouant leurs bottes jaunes de la glèbe et leurs guêtres détrempées. Ils grondaient contre le temps qui retardait le labourage et les semailles. La pluie continuait de battre contre les vitres ; les chiens de garde pleuraient piteusement dans la basse cour. Sur le feu que soufflait l'aïeul avac ce tube de fer creux, ustensile obligé de tout foyer rustique, une chaudière se couronnait d'écume et de vapeurs au sifflement plaintif des branches d'etoc (163), qui se tordaient comme des serpents dans les flammes, c'était le souper qui cuisait. La nappe mise , chacun s'assit, maîtres et domestiques, le couteau et la fourchette en main, moi à la place d'honneur, devant
un énorme château embastionné de choux et de lard dont il ne resta pas une miette. Le berger raconta qu'il avait vu le loup. On rit, on gaussa, on goguenarda. Quelles honnêtes figures dans ces bonnets de laine bleue. Quelles robustes santés dans ces sayons de toile couleur de terreau ! Ah ! la paix et le bonheur ne sont qu'aux champs. Le métayer et sa femme m'offrirent un lit que j'aurais été bien fâché d'accepter; je voulus passer la nuit dans la crèche. Rien de rembranesque comme l'aspect de ce lieu, qui servait aussi de grange et de pressoir; des bœufs qui ruminaient leur pitance, des ânes qui secouaient l'oreille, des agneaux qui tétaient leur mère, des chèvres qui traînaient la mamelle, des pâtres qui retournaient la litière à la fourche, et quand un trait de lumière enfilait l'ombre des piliers et des voûtes, on apercevait confusément des fenils bourrés de fourrage, des chariots chargés de gerbes, des cuves regorgeant de raisins, et une lanterne éteinte pendant à une corde. Jamais je n'ai reposé plus délicieusement. Je m'endormis au premier chant du grillon, tapi dans ma couche odorante de paille d'orge, et je m'éveillai au premier chant du coq battant de l'aile sur les perchoirs lointains de la ferme.
Sans atteindre jusqu'à Rembrandt que Louis invoque encore, le tableau est vivant, coloré, et nous prononcerions volontiers le nom de Lenain. Sainte-Beuve rapproche de ce morceau le Samedi soir dans la Chaumière de Burns et même les Thalysies de Théocrite ; ce sont là des analogies ingénieusement cherchées. Mais le lecteur ordinaire sera frappé surtout d'un accent de bonne humeur, que pour la première et la dernière fois il rencontrera chez Louis Bertrand, la nature lui
eût été salutaire, à l'âme comme au corps. Par malheur le sentiment de la vérité vraie ne s'éveillera que pour un instant en ce songeur de la vie, et cette page, l'une des meilleures, la plus savoureuse à coup sûr de son œuvre, il ne semble pas l'avoir jugée digne du volume préparé.
Nous avons assez dit ce que nous pensions des articles politiques de Bertrand pour n'y plus revenir; constatons seulement que pensés par un rhétoricien ils sont écrits avec un respect de la forme auquel la presse provinciale de 1830 n'habituait guère ses lecteurs. Voici maintenant un article de critique littéraire, le plus important qu'il ait signé, sur un poème en prose, — Pelage ou les Asturies délivrées du joug des Mahométans — ce sont bien entendu les allures pontifiantes d'un échappé de collège — nous sommes au Provincial, c'est-à-dire en 1828 — que la préface de Cromwell empêche de dormir (164). Quand Louis écrit <c ce « qu'Homère pouvait naturellement, Virgile ne le « pouvait plus naturellement ou ne ne le pouvait « plus de la même manière, » on peut reconnaître le bon rhétoricien à qui deux ans plus tôt Daveluy a expliqué en quoi la naïveté mythologique d'Homère diffère du merveilleux convenu de Virgile, mais Bertrand va bientôt tout gâter par des aphorismes comme celui-ci : « L'épopée de la « barbarie doit être lyrique parce qu'elle célèbre « des combats, l'épopée de la civilisation doit être « dramatique parce qu'elle peint des sociétés.... « Les temps primitifs sont pleins de faits et les « temps civilisés sont pleins de paroles.... l'épo-
« pée lyrique doit être en vers, l'épopée clrama- « tique doit être en prose. » Ce n'est plus du Daveluy cela, mais du plus pur galimatias ; où Bertrand a-t-il vu qu'Homère était lyrique et que ses héros agissaient toujours au lieu déparier? Quant à l'épopée dramatique, est-ce le théâtre qu'il veut dire? Mais en ce cas M. Lysidas lui remontrerait doucement qu'il n'y a pas de drame sans action.
Si maintenant nous cherchons dans l'œuvre quelques documents intimes sur la vie de l'auteur, la moisson sera à peu près nulle ; sans doute la préface du Gaspard de la Nuit nous a fourni certains traits à demi fantastiques pour un portrait physique et moral, mais si nous interrogeons le livre même, rien ou presque rien de révélateur, de vécu, l'homme est absent de l'œuvre où seul l'artiste apparaît. Ce verset du gentil morceau Sur les rochers de Chèvre-morte.
Je n'ai plus de soleil depuis que sont fermés les yeux charmants où se réchauffait mon génie,
pourrait faire croire à quelque amour de la vingtcinquième année brisé par la mort, mais sait-on jamais à quoi s'en tenir avec les poètes, et un poète romantique encore? Ne lui faut-il pas l'amour qui sanglote au lit de mort, le gémissement du Lac ou du Crucifix ? Seulement Lamartine jette sur des réalités très humaines le vêtement d'or de sa poésie, tandis qu'il n'y a peut-être rien sous les désespérances de Louis Bertrand, sinon un élan vers la Sylphe idéale, comme disait Chateaubriand. En tous cas si nous prenions au sérieux cette autre
strophe de la pièce — Encore un printemps — 1836 (165)
Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femme ! s'il y a eu dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de trompé, ce n'est pas vous.
on en conclurait que le poète a oublié dans les liens de quelque amour parisien, et probablement des plus vulgaires, ses larmes plus pures de 1832. Mort à 34 ans, obscur et pauvre, Louis Bertrand avait-il en lui plus qu'il n'a donné? Question insoluble, nous ne croyons pas cependant, et c'était aussi l'opinion de son frère Frédéric, que cet esprit fragile eût pu agrandir ou renouveler sa manière, briser le moule délicat mais étroit d'où sa pensée ne semble avoir jamais débordé, atteindre enfin à ces efforts soutenus qui créent seuls les œuvres maîtresses. Du Provincial de 1828 — on peut même dire du collège — au Gaspard de la Nuit achevé vers 1836 et aux Pièces extraites du portefeuille de l'auteur, qui appartiennent à ses toutes dernières années, la trace des pas est effacée , Louis apparaît toujours semblable à lui-même, et Paris semble ne lui avoir rien appris. A trentequatre ans, d'ailleurs, l'homme est achevé et on ne saurait donner comme ayant été frappé en pleine espérance, un écrivain mort à l'âge où Lamartine, Hugo et Musset avaient déjà rempli le meilleur de leurs destinées. Une pensée toute littéraire, il est vrai, angoissait Louis dans les heures suprêmes de son agonie, mais ce n'était pas la
mais ce n'était pas la vision d'un idéal supérieur trop tard entrevu, il rêvait seulement de retoucher, de limer encore au risque d'en user le mince métal, cette œuvre unique et légère où il a mis toute sa vie. Peut-être eût-il étendu son horizon, cherché dans l'espace et le temps des sujets nouveaux, non pas modernes cependant car il est de son époque, et personne alors, même parmi les plus révoltés contre le convenu classique, n'a souci de ce qui se passe sous ses yeux ; le romantisme conduira cependant au naturalisme, mais c'est bien sans le savoir ni le vouloir.
De nos jours où le Moyen Age n'est plus à la mode, Bertrand cisellerait de petites pièces hindoues et japonaises dans lesquelles il serait beaucoup parlé de jade et de fleur de lotus; nous aimons autant le gothique du Gaspard de la Nuit.
Parfois, dans les rues banales d'une de nos villes modernisées à outrance, apparaît au fond d'une arrière-cour la courbure d'une ogive, on s'arrête, on s'engage dans le couloir obscur et on débouche dans un étroit préau silencieux et frais où rien n'est changé depuis le xvc siècle. C'est peu de chose il est vrai, de hauts murs percés de quelques baies à croisillons, une lucarne menuisée et fleurie d'un épi de plomb ouvragé, dans un angle se dresse la tourelle de l'escalier avec sa porte £n accolade scellée d'un écusson modestement marqué d'un monogramme roturier. Voilà tout, mais ce vestige du passé oublié au milieu de la végétation de moellons qui monte ensevelissant les uns après les autres les vieux monuments et les vieux souve-
nirs, produit une impression agréable, et plus tard la pensée, excédée de luxe vulgaire, revient avec plaisir au vieux logis un instant entrevu. Telle est l'œuvre de Louis Bertrand et si dans le grand naufrage du romantisme la légère épave a eu la fortune d'aborder au rivage, c'est qu'elle méritait vraiment d'être mise à l'abri des tempêtes.
Nous avons commencé cette étude en plaçant Louis Bertrand en pleine famille, nous la terminerons en disant quelle a été la destinée de ceux des siens qui lui ont survécu.
Quelques mois après sa mort, le 18 novembre 1841, sa sœur Isabelle épousait à Paris Laurent Coiret, né à Mâlain — Côte-d'Or — le 16 février 1804. C'était un inventeur, non de ces chercheurs à imagination nés pour la ruine des familles, mais un Bourguignon très pratique, inventeur de petites choses utiles et qui y gagna quelque fortune. La veuve Bertrand vécut avec sa fille et mourut aux Batignolles, rue Benard, 48, le 9 septembre 1854. Laurent Coiret mourut le 27 novembre 1859 et sa veuve, qui habitait alors rue du Bac, le 4 novembre 1871, laissant deux fils dont le plus jeune, Albert, mourut à 35 ans le 19 novembre 1879, l'aîné habite l'Amérique depuis plusieurs années. Tous les papiers de famille, états de services de Georges Bertrand, lettres, actes, autographes, manuscrits, etc., étaient demeurés en la possession de
Mme Coiret et on ne sait ce qu'ils sont devenus.
Le tombeau de Louis Bertrand existe encore au cimetière du sud ou de Montparnasse, 10e divison, 2e ligne nord, n° 2 par l'ouest. Le 22 mars 1847, une concession conditionnelle de deux mètres avait été acquise par la veuve Bertrand, elle fut rendue perpétuelle le 12 novembre 1854 par le versement de la somme complémentaire effectué par Mme Coiret qui voulait avoir une sépulture de famille. Le monument se compose d'un socle portant une grille en fer avec pommes de pin aux angles et une croix à la face antérieure, d'une pierre à deux pentes et à la tête d'une haute stèle arrondie dont la table a reçu les inscriptions commémoratives de Louis Bertrand, de sa mère, de Laurent Coiret, de Mme Coiret et d'Albert Coiret ; dans une corbeille ou jardinière en pierre carrée, lourde et massive posée aux pieds, se dresse parmi les orties et les mauvaises herbes un thuya décrépit ; tout porte l'empreinte du plus complet abandon. N'y aurait-il donc aucun moyen de préserver d'une ruine absolue cette tombe dont personne ne prend soin depuis bien des années, et ne serait-ce pas une œuvre digne de la Société des Gens de Lettres (167)?
Mme veuve Remond, née Bertrand, est morte à Dijon, rue des Godrans, 7, le 29 janvier 1845, laissant un fils Narcisse et une fille, Elisa, qui avait épousé M. Camus, négociant à Dijon, dont elle eut une fille Mme Héloïse-Eugénie Perronne et un fils Alphonse.
Françoise-Marguerite, la bonne tante Lolotte,
mourut à 83 ans dans sa maison de la rue Richelieu, le 17 mars 1848 (168), Mme Bonnet le 19 décembre 1864 ; d'une nombreuse descendance deux enfants lui survécurent Mmc Lacour-Bonnet encore vivante et M. Firmin Bonnet, artiste peintre, mort le 1er septembre 1887. Quant à M. Abel Bonnet, le beau-frère de Louis Bertrand, il a 93 ans et est en passe d'égaler M. Chevreul; toutefois il ne sort plus de la tranquille maison de la rue Porte-aux- Lions.
Après avoir parcouru la France, Jean-Balthazard- Laure Bertrand se fixa à Versailles et y épousa Mme Marie-Virginie Lamiot ; il travailla utilement et honorablement dans le commerce, fut exilé pendant quelque temps après le coup d'état de décembre et mourut à Versailles, rue au Pain, 16, le 12 avril 1869. Son fils Georges-Louis-Victor, horlogerbijoutier à Versailles, rue Duplessis, 14, continue le nom très honorable de Bertrand.
Quant à la famille maternelle du poète elle est représentée à Ceva par plusieurs membres entre autres par M. Annibal Davico, cousin issu de germain de. Louis.
Nous ferons une mention un peu moins sommaire de Frédéric Bertrand, le plus jeune frère de Louis et le chéri de la tante Lolotte ; il vécut sa jeunesse la bride sur le cou, chasseur déterminé et précoce — le cor de chasse qu'il portait volontiers en bandoulière est légendaire à Dijon — avec cela énergique, bruyant et bon. Gomme nous l'avons déjà indiqué, Frédéric eut aussi sa part de l'exaltation politique de son frère, mais
plus profonde et plus durable; la révolution de 1848 le trouva rédacteur-gérant du journal d'opposition républicaine, le Courrier de la Côte-d'Or (169), qui vécut du samedi 29 juillet 1839 au 2 décembre 1851, et il fut membre de la commission municipale mise à la place du conseil dissous. Le 4 mars le Courrier prenait le titre de Courrier républicain de la Côte-d'Or, mais Bertrand rêvait mieux encore et le mercredi 23 avril 1848, faisait paraître de concert avec son ami Langeron le Citoyen, journal démocratique de la Côte-d'Or, dont il fut directeur-gérant et Langeron rédacteur en chef (170).
Le premier n° portait en tête un manifeste signé Langeron, et comme on peut croire, ce n'était plus le langage de l'ancien Courrier «Fidèle aux prince cipes conservateurs et progressifs à la fois de la « Révolution de juillet..., » en qui, suivant l'étrange formule d'alors, le bonapartisme s'alliait au libéralisme bourgeois de 1830, mais une feuille de polémique enragée, se proclamant hautement « l'organe des prolétaires » et à allures de croquemitaine. Le 22 septembre 1848, au grand banquet fédératif de la rue des Moulins, Bertrand parla le dernier et porta un toast enflammé à la Révolution dont on célébrait un des anniversaires, celui de la proclamation de la République en 1792. Quant au Citoyen on pressent ce que sera sa courte carrière ; le jeudi 24 mai 1849 Frédéric était condamné par la cour d'assises de la Côte-d'Or en trois mois de prison et 2,000 fr. d'amende (171) pour un article le bourreau, publié dans le n° du 21 mars, sur l'exécution des assassins du général
de Bréa ; il parut monstrueux alors, on n'y ferait pas attention aujourd'hui. Déjà à cette date le total des condamnations cumulées par Frédéric Bertrand s'élevait à deux ans et trois mois de prison, sans compter les amendes et les dommages-intérêts, et ce n'était pas fini, car il avait encore reçu de nouvelles assignations pour le mois d'août. Frédéric n'eut pas même un instant la pensée de se soumettre à ce que Figaro aurait appelé « une « retraite économique, » et dans le n° 96 du dimanche 12 août, la signature de Langeron rédacteur en chef, gérant intérimaire, remplaçait la sienne. Mais à cette date il était déjà hors de France depuis près de deux mois ; il avait eu quelque peine à dépister la gendarmerie et la police, et pendant les trois semaines qui suivirent sa condamnation il vécut de la vie du fugitif et du proscrit ; un de ses amis, M. Welter, alors maire de Beaune, le cacha chez lui, puis il se lança à pied dans les montagnes du Jura et réussit enfin avec l'aide de contrebandiers à franchir la frontière si bien gardée qu'elle fût par la douane. Frédéric arriva ainsi à Genève, puis se fixa à Nyon, d'où il écrivit le 21 à sa sœur Isabelle Coiret une lettre dans laquelle il lui raconte les péripéties de sa fuite ; le langage en est parfois un peu romantique, mais il s'y rencontre des accents d'émotion tendre et grave, qui font aimer l'homme (172).
Cependant les choses suivaient leur cours à Dijon ; le 8 août la Cour d'Assises condamnait par défaut le gérant du Citoyen en 4,000 fr. d'amende et 2 ans de prison, le 9 une condamnation correc-
tionnelle frappait encore Bertrand de 6 mois de prison, 200 fr. d'amende, 4,000 fr. de dommagesintérêts et de l'interdiction des droits civiques pour six ans. Enfin le lendemain la Cour d'Assises le condamnait, toujours par contumace, en 3 ans de prison, et 6,000 fr. d'amende-, ce fut le coup de grâce et le Citoyen disparut le 26 pour faire place au Travail dont l'existence ne fut qu'un éclair.
Frédéric qui vécut d'abord en errant habita l'Allemagne après la Suisse, puis la Hollande, l'Angleterre et finit par se fixer en Amérique à New- York où il gagna honorablement sa vie jusqu'à ce que la révolution du 4 septembre lui eût rouvert la France, car il ne voulut jamais profiter des amnisties impériales. Il se présenta alors à ses amis politiques demandant un modeste emploi pour s'occuper et vivre, mais la mode était aux victimes du 2 décembre, on n'avait que faire de ce revenant de 4849. On donna bien à Bertrand de l'eau bénite démocratique, ce fut tout, et comme il était de ces fiers qui comprennent surtout ce qu'on ne leur dit pas, silencieusement, dignement, il se retira à Versailles auprès de sa belle-sœur et de son neveu. C'est là qu'il vécut ses dernières années en vieillard serein et gai, désabusé peut-être de bien des hommes et de bien des choses, mais ne se plaignant jamais. Le 45 avril 4886 il répondait à un appel fait à ses souvenirs en nous écrivant une longue lettre pleine de verve, de cœur et abondante en précieux renseignements sur son frère; connaissant notre dessein il s'y prêtait de la meilleure grâce, nous demandant toutefois de ne point parler
de lui et de ne pas troubler son parti pris d'obscurité et de repos.
Sa mort survenue le 28 juillet suivant nous a délié de notre promesse et cette étude nous paraîtrait incomplète si à côté de Louis Bertrand nous n'avions placé la figure plus bruyante, mais peutêtre plus sympathique du dernier de ses frères. Frédéric Bertrand ne fut jamais marié et passait dans la famille pour ressembler beaucoup à son aîné, ce que confirme la photographie d'un buste exécuté par le sculpteur Breuil de Dijon, et que nous avons vue chez M. Firmin Bonnet (173).