‹ Louis Blanc à la Commission du LuxembourgChapitre 18 sur 36 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Fondation et administration des ateliers sociaux

Ce système d'ateliers sociaux n’est que provisoire ; il est l’application d’une partie des idées de Louis Blanc, celles que celui-ci considère comme actuellement applicables. Loin de représenter l'idéal de société future, il n’est qu'une étape destinée à préparer les hommes à une révolution sociale bien plus profonde. Louis Blanc procède ainsi, car il connaît la difficulté de la tâche à entreprendre, et voit le danger et l'impossibilité qu’il y a à vouloir remanier trop brusquement un ensemble d’habitudes et de préjugés trop anciens. « L'histoire ne se fait pas en un jour. Tout siècle a sa besogne ; la nôtre n’est peut-être pas de réaliser le souverain principe d'ordre et de justice. Dans ce long voyage de l’humanité vers le bien, nous avons encore quelques étapes à fournir.

Mais s’il nous est refusé de toucher au but suprême, ayons du moins le mérite de l’apercevoir, et la gloire d'y marcher. Nous voici donc ramené à ce qui serait présentement applicable » (3 avril).

Louis Blanc construit son système en partant de l'état actuel des choses. L'Etat se servirait de sa puissance pour fonder les ateliers sociaux grâce auxquels tous les hommes auraient les instruments de travail à leur disposition.

Il procèderait ainsi : il rachèterait aux industriels leurs usines ; l'opération serait aisée à réaliser ; aucune résistance ne se produirait, car si les ouvriers ne veulent plus subir les anciennes conditions de travail, les producteurs sont dans une position trop précaire pour ne pas accueillir favorablement un pareil projet.

Dans son ouvrage Le Socialisme-Droit du travail, Louis Blanc nous expose en ces termes les doléances des industriels que ceux-ci lui avaient adressées dans de nombreuses lettres : « les uns offrent en pur don leurs établissements, qu'ils se déclaraient incapables de maintenir ; les autres, mettant à la disposition du gouvernement édifices, matières premières et machines, ne demandent en échange qu'une rémunération convenable comme directeurs : tous invoquent à grands cris l’intervention tutélaire de l'Etat dans l’industrie, qu’ils montrent perdue si l'Etat ne se hâte d’accourir » (Social. Droit au trav.

RTE

p. 7 et 8). D'ailleurs les industriels gagneraient à ce rachat, car l'Etat les indemniserait largement. On ne les paierait pas en argent comptant, car les sommes nécessaires ne pourraient être prises sur les ressources présentes, vu leur insuffisance ; on les demanderait aux ressources de l’avenir. L'Etat souscrirait «des obligations portant intérêt, hypothéquées sur la valeur même des immeubles cédés, et remboursables par annuités ou par amortissement » (Disc. du 20 mars).

C'est donc à un emprunt que l'Etat aura recours pour la fondation des ateliers sociaux. On est loin du projet de budget spécial, du projet de création d’un ministère du travail. Sans doute il sentait que cette idée était trop nouvelle pour avoir quelque chance d'aboutir, et plus on avance dans la lecture de ses discours, plus on sent que ses espérances faiblissent.

Pourtant il ne renonce pas tout à fait à son rêve. Pendant cette période qui va du 12 mars jusqu’en juin, il ne nous parlera qu’une seule fois de la question d’un ministère du travail, c’est à la séance de l’Assemblée nationale du 11 mars 1848. « Vous avez un ministère de la guerre, il vous faut un ministère de la paix, c’est le ministère du progrès et du travail, » Il ne s’agit pas dans l'espèce d’une expropriation de l’industrie privée, car la cession des établissements ne sera pas forcée : l'Etat n’usera pas de sa puissance pour obliger les. particuliers à céder leurs usines.

Fidèle à son principe de procéder par la persuasion, Louis Blanc veut réaliser son plan par opérations successives. & Il ne s’agit de violentes personnes », nous dit-il le 20 mars. L’achat ne se ferait qu'après entente avec les propriétaires, libre à eux d’accepter ou de refuser le marché ; il s’agit seulement pour l'Etat de créer un modèle et non pas d’absorber l’industrie tout entière ; à côté de ces ateliers sociaux subsisteront les ateliers privés qui continueront à lutter. C’est un gage de plus donné à la liberté ; seulement la lutte sera de courte durée, d’abord à cause de l’infériorité qu’auront les particuliers vis-àvis d'une force comme l'Etat, et en second lieu à cause des avantages indéniables que le nouveau régime d’association présentera et que nous avons déjà vus, notamment ceux inhérents aux économies résultant de la vie en commun.

Ces avantages seront tels que les ouvriers et les patrons demanderont à rentrer dans l’association. Les ouvriers verront la possibilité de travailler pour eux-mêmes, grâce à la suppression de la propriété privée des instruments de travail; ils pourront développer toutes leurs facultés et acquérir l’aisance. Les paroles de Vidal qui se faisait l'interprète de la pensée de Louis Blanc sont caractéristiques sur ce point. « Nous ne voulons point recruter de force les travailleurs et les enrôler malgré eux. Nous offrons aux ouvriers les moyens de s'associer, de travailler

Loustau 6

Page 1