CHAPITRE XII
Le capital et l'intérêt du capital
La question des salaires avec celle de l’intérêt du capital et des frais d’entretien est pour Louis Blanc d’une importance capitale. C’est le premier prélèvement à opérer sur les ressources de l’association, les autres opérations et dispositions financières étant subordonnées à celle-là. Après le prélèvement du prix des salaires, de l’intérêt du capital, des frais d'entretien et de matériel, le bénéfice serait ainsi réparti :
1/4 pour l’amortissement du capital appartenant au propriétaire avec lequel l'Etat aurait traité ;
1/4 pour l'établissement d’un fonds de secours destiné aux vieillards, blessés, malades, etc.
1/4 à partager entre les travailleurs àtitre de bénéfice, comme il sera dit plus tard ;
1/4 pour la formation d’un fonds de réserve dont la destination sera indiquée plus bas.
Ainsi serait constituée l’association dans un atelier (20 mars).
Dans ce chapitre nous ne nous occuperons que du paiement de l'intérêt du capital et de l’amortissement du capital, nous réservant d'examiner dans la suite la répartition des autres quarts.
L’association devra payer un intérêt aux industriels qui auront traité avec l'Etat pour l’achat des usines. Nous avons déjà vu que faute de ressources disponibles, les vendeurs auront hypothéqué sur leurs biens vendus, et qu’il leur sera servi un intérêt fixe. Il en sera de même des propriétaires de manufactures qui entreront par la suite dans l’association. Mais à côté de ces créanciers il en existe une seconde catégorie : ce sont les capitalistes que Louis Blanc invite à apporier des capitaux à l'association ; ceuxci recevront comme les autres un intérêt fixe, une rente, sans participer aux bénéfices à moins qu'ils n’entrent dans l'association en qualité de travailleurs. Si Louis Blanc fait appel aux capitalistes c’est qu'il estime que le capital est indispensable au travail, et que de cette façon il favorisera l'extension des ateliers sociaux. C’est une mesure qui s'impose.
Mais s’il en est ainsi, on esten droit de se demander pourquoi Louis Blanc du moment où il juge le capital tellement nécessaire aux besoins de sa cause, ne favorise pas son influence, en admettant les capitalistes au partage des bénéfices concuremment avec
les ouvriers. Une telle mesure semblerait être d’une politique avisée et d’une utilité incontestable. Pourquoi n’a-t-il pas procédé ainsi? C’est qu'il juge la participation du capital aux bénéfices inutile et injuste.
La participation du capital aux bénéfices serait inutile.
Sans doute, en admettant le capital aux bénéfices, l'attrait pour les particuliers serait plus grand, mais la question est de savoir si pour encourager ces derniers, il ne suflirait pas de leur offrir de leur argent un intérêt plus considérable que celui que l'Etat sert aujourd’hui aux rentiers. « Si oui, pourquoi devrait-on se montrer plus généreux ? Car si cela doit suffire, aller au delà serait une folie, puisque ce serait sacrifier sans utilité la rigueur des principes. (Louis Blanc. Organ. du trav. dans Quest. IV, p. 273-274.)
En outre, les capitalistes devront compter avec les difficultés toujours plus croissantes de placements autres que ceux que leur offre l'association, car les ateliers sociaux progresseront d’une façon intensive, et absorberont l’industrie privée ; ils deviendront ainsi les seuls débouchés, les seules sources de revenus. Louis Blanc nous dit même que le taux de l’intérêt du capital quoique fixe, ne serait pas invariable ; il serait uniforme pour un certain nombre d'années, mais rien n’empêécherait de le modifier
législativement à des époques déterminées. Mais alors, si cela doit se passer de cette façon, si les capitalistes n’ont pas le droit de disposer de leur argent, pourquoi les ménager en leur donnant un intérêt relativement aussi élevé ? Il semble que l'Etat pourrait fixer un taux inférieur à celui qu’il sert aux rentiers, sans avoir à craindre une influence néfaste sur le succès des associations. Pour justifier sa conduite, Louis Blanc va chercher des raisons dans le caractère provisoire des réformes proposées, dans le besoin et même dans le devoir qui s’impose « de réformer la société sans la bouleverser », de « préparer l’avenir, en un mot, sans rompre définitivement avec le passé». (Louis Blanc. Quest., IV, p. 273-274.) Ce sont des raisons bien vagues et par suite peu décisives ; on y sent l’hésitation du président de la commission, et son peu de confiance dans la réussite de son plan.
Passons à la deuxième partie de la démonstration : la participation des capitalistes aux bénéfices serait contraire à la justice.
La question peut se poser ainsi : du moment où le capital est indispensable au travail, ne serait-il pas juste que dans les bénéfices de l'atelier le capital ait sa part tout au moins sous le nom d'intérêt puisque l'intérêt est la récompense des services rendus par le capital ? Louis Blanc répond qu'admettre un pareil raisonnement est un pur sophisme, c’est aller à l’en-
contre de la justice. Il explique cette idée en faisant une distinction, dont la subtilité fait honneur à son esprit, entre le capital et le capitaliste, et cette distinction forme la base de sa théorie. «Il est très vrai que sans le capital, le travail serait impossible ; mais ce n’est pas au capital qu’on paie l'intérêt, c’est au capitaliste. Or, capital et capitaliste sont deux choses parfaitement distinctes ». (Louis Blanc, Social. Dans Quest., IV, p. 225-226.) Pour Louis Blanc, le capital peut très bien exister sans le capitaliste. IL explique cela en disant qu’au lieu d'imaginer le capital réparti en un très grand nombre de mains, on pourrait le supposer appartenant indivisément à une collectivité ; dans cette hypothèse, l'association propriétaire du capital, travaillerait sur ce capital, et n'aurait pas à en payer l'intérêt puisqu'il n’y aurait aucun intermédiaire entre elle et le capital, puisqu'il n’y aurait pas de capitalistes. Cette raison n’a pas grande force. En premier lieu, dans ce cas, la personne du capitaliste n’est pas supprimée ; le capitaliste ici, c’est l'association, si elle payait un intérêt ce serait à elle-même qu’elle le paierait, elle n'aura pas d'intérêt à payer, car ayant toutes les ressources disponibles entre ses mains, elle ne sera pas obligée de recourir à l'emprunt ; ce n’est que parce qu’on emprunte qu’on paie un intérêt, et si on paie un intérêt c’est à une personne et non à une chose ; du jour où le capital ne sera plus susceptible d’ap-