‹ Louis Blanc à la Commission du LuxembourgChapitre 30 sur 36 · I. — Somme totale des bénéfices de chaque industrie · texte numérisé non relu

I. — Somme totale des bénéfices de chaque industrie

De la phrase du discours de Louis Blanc, il résulte que les bénéfices de chaque atelier appartiendront non pas aux ouvriers qui la composent, mais à toute la société. Il semble qu'il y ait ici quelque chose d’impossible : l'existence des bénéfices : Si toutes les industries sont associées, comment peut-on parler de bénéfices ?

Dans toute production il y aun produit brut correspondant au prix de revient, et un produit net, correspondant au prix de vente. La différence entre ces deux produits constitue le bénéfice proprement dit. Ce bénéfice est dû à ce fait que l'acheteur subit une perte dont profite le vendeur, et il obéit à la loi de l'offre et de la demande ; il implique donc un rapport de rivalité et d’antagonisme. Dans l’association, les choses ne se passent pas ainsi: on ne saurait parler de produit net, mais seulement de produit brut. Comment, en effet, un associé pourrait gagner sur son associé puisque l'opposition entre eux, condition nécessaire de l’existence du gain, est rempla-

cée par la solidarité ? La loi de l'offre et de la demande est supprimée; son annulation doit donc entraîner celle du bénéfice ?

Louis Blanc reconnaît le bien fondé de cette objection. Mais il nous dit qu’elle s’appliquerait seulement dans le cas où tous les membres de la société, tous, sans en excepter un seul, seraient associés : l'intérêt, larente, seraient alors supprimés, et l'identité entre le produit brut et le produit net serait complète. « Pour que la société n’ait plus à faire de bénéfices, il faut qu’elle cesse d’être divisée en plusieurs sociétés dont l’une cherche à gagner sur l’autre. Jusquelà il y a un produit brut et un produit net ; jusquelà, il peut y avoir, et il y a nécessairement, des bénéfices à partager. » (Louis Blanc. Hist. de Revol. 1848, Il, p. 258.) Or, ne l’oublions pas, le système que Louis Blanc nous expose doit se développer dans un ordre de société, où les associations auront affaire pour un cerlain temps « à une société morcelée et en concurrence anarchique », et cela jusqu’à la complète transformation de la société. Tant que les ateliers sociaux lutteront contre les industries privées il y aura rivalité, d’où possibilité d'un profit à faire. Ceci est conforme au caractère provisoire de son projet, c'est uniquement à cette situation transitoire que cette répartition des bénéfices doit s'appliquer.

Il. — Fonds de mutuelle assistance

Les fonds de réserve dont nous parle Louis Blanc et qui doivent constituer pour les ateliers «un fonds de mutuelle assistance », ont en réalité un double but à remplir :

1° L'établissement d’un fonds de mutuelle assistance ;

20 La formation d’un capital collectif.

Fonds de mutuelle assistance. — 11 peut se produire dans l’œuvre de la production des engorgements, des crises qui pourraient compromettre le succès de l'association. C’est pour parer à de telles éventualités que le fonds de mutuelle assistance est institué. Telle industrie qui, une année, se trouverait en souffrance, serait secourue au moyen de ces fonds, c’est-à-dire avec l’aide des industries prospères ; leur assistance est essentielle dans le système de Louis Blanc.

La richesse du pays ne fera qu'y gagner, puisque l’on évitera les faillites et les banqueroutes. Elle facilitera la cohésion entre les diverses industries, et accroîtra considérablement leur puissance dans la lutte qu’elles auront à soutenir contre les usines non embrigadées dans l'association : ces derniers, en effet, il est à peine besoin de le dire, ne participeront pas à la jouissance de ce fonds de

mutuelle assistance qui doit être réservé aux seules industries & socialement organisées » ; le contraire serait une absurdité et irait à l'encontre de la justice puisque les ateliers sociaux seuls abandonnent une part de leurs bénéfices.

Formation d'un capilal collectif. — Les réserves accumulées formeraient aussi un capital; ce capital, inaliénable et sans cesse grossissant, appartiendrait, comme son nom l'indique, à tous collectivement ; il présenterait des avantages considérables : il serait une aide puissante pour l'extension de l'association et viendrait s'ajouter au capital apporté par les particuliers jusqu’à ce qu'il finisse par le remplacer tout à fait.

Nous savons que les associations ne sont point forcées : elles sont libres et doivent êlre ouvertes à tout le monde; ce capital facilitera l'accès de l’atelier en permettant l’achat d'instruments de travail toujours nouveaux qui seront fournis graluitement aux travailleurs. Instituer ce capital c'est donc faire un pas vers la liberté, puisque c’est fournir à l’homme les moyens de développer sa nature. C’est également un pas vers la gratuité du crédit ; dans le projet de loi qu'il devait soumettre à l'assemblée, Louis Blanc nous dit que ce capital « serait le seul moyen d'arriver à tuer l'usure, grande ou petite, et de faire que le capital ne fut plus un élément de tyrannie, la possession des instruments de travail

un privilège, le crédit une marchandise, le bien-être une exception, l’oisiveté un droit. »

À qui incomberait le soin de répartir ce capital ?

À un conseil d'administration placé au sommet de tous les ateliers. Tout porte à croire que ce conseil serait analogue à celui de l'association agricole dont Louis Blanc nous parle au tome IV de ses Questions d'aujourd'hui et de demain; il comprendrait sept membres qui seraient élus par les associés, comme les chefs d'ateliers ; le principe de l'élection ne fait aucun doute, il est conforme aux idées de Louis Blanc. Ce conseil, d’ailleurs, n'aurait pas que ces seules attributions ; il aurait encore à établir et à diriger les rapports entre les divers ateliers réunis; il serait le grand régulateur de la production et veillerait à l’observation des règlements des ateliers. « Dans ses mains, nous dit Louis Blanc, seraient réunies les rênes de toutes les industries, comme dans Ja main d’un ingénieur nommé par l'Etat serait remise la direction de chaque industrie particulière ». (Discours du 20 mars).

Il nous reste maintenant à voir le rôle de l'Etat dans l’association.

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