CHAPITRE XV
L'Etat dans la doctrine et le système de Louis Blanc
La part que Louis Blanc donne à l'Etat dans son œuvre de réorganisation de la société est des plus importants : c’est lui qui doit entreprendre cette œuvre, qui doit fonder l'association. Nous allons étudier la théorie de l'Etat dans la doctrine générale de Louis Blanc ; nous apprécierons son rôle dans le fonctionnement des ateliers sociaux ; nous avons déjà parié de cette intervention au cours de l’exposé du système en examinant les objections qui ont été soulevées.
L'intervention de l'Etat est nécessaire : lui seul peut, en établissant l'association, faire régner la liberté, permettre l’application de la formule « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins ». Nous savons que pour réaliser la liberté, qui consiste, répétons-le, non seulement dans le droit mais dans le pouvoir donné à chacun de développer com-
plètement ses facultés, il faut que la société fournisse à chacun de ses membres les moyens nécessaires à ce développement : ces moyens, nous l'avons vu, sont l'instruction et les instruments de travail. Comment ces moyens seront-ils mis à la disposition de l’homme ? Quel est l'organe qui se chargera de cette transmission ? C’est l'Etat. Le rôle de l'Etat semble tout indiqué : il doit servir d’intermédiaire entre la société et l’individu. Cela tient sans aucun doute à son essence même qui fait de lui l’unique représentant de la nation.
« Or, comment la société peut-elle procurer à chacun de ses membres l'instruction et les instruments de travail, si ce n’est par l'Etat qui représente la société et la résume? » (Louis Blanc. Catéch. social dans Quest. V, p. 223.) De plus, la raison d’être de l'Etat, son origine tiennent en entier dans ce fait : l’établissement de la liberté. L'Etat n’a été formé que pour empêcher l'oppression de J'individu.
« L'origine de l'Etat, en principe, se lie donc essentiellement au besoin de se garantir de la tyrannie, et il perd sa raison d’être quand il est autre chose que la société elle-même agissant comme société pour empêcher quoi ? L’oppression. Pour établir ou maintenir quoi ? La liberté. » (Louis Blanc, l'Etat et la Commune, p. 25.) C’est donc à l'Etat personnifié par le pouvoir exécutif — et ceci est un fait bien établi — qu’incombe le devoir de fournir
à l'individu les instruments de travail et l’instruction, conditions indispensables du règne de la liberté, de sorte que l’on peut dire que la doctrine de Louis Blanc repose sur une base formée par l’association et l'intervention tutélaire de l'Etat.
Pour que l'Etat soit susceptible de remplir le but indiqué par Louis Blanc, il faut qu'il soit organisé démocratiquement, Louis Blanc ne conçoit pas d’autre Etat que l'Etat démocratique, car tout pouvoir quin’est pas de cette nature est incapable d'assurer la liberté ; dans les autres régimes il n’y a place que pour la tyrannie concentrée, soit dans la main d’un seul homme, comme dans la monarchie, soit dans les mains de quelques-uns, comme dans l'aristocratie,
Bien au contraire «l'Etat dans un régime démocratique, c’est le pouvoir de tout le peuple, servi par ses élus, c’est le règne de la liberté. » (Louis Blanc. Hist. de Révolut. de 1848, II, p. 235.)
L'Etat démocratique c’est l'Etat serviteur par opposition à l'Etat maitre,c’est pourquoi Louis Blanc, avant les événements de 1848, préconisait la révolution politique qui devait être antérieure à la révolution sociale ; on devait avant tout s'emparer du pouvoir de façon à s’en servir comme moyen d'action. «€ Le pouvoir a des Chambres qui vous menaceront de leurs lois, des tribunaux qui vous atteindront de leurs arrêts, des soldats qui vous frapperont de leurs baïonnettes. Emparez-vous donc du pouvoir si vous
ne voulez pas qu’il vous accable. Prenez-le pour instrument, sous peine de le rencontrer comme obstacle ». (Louis Blanc, Revue du Progrès, no du 15 décembre 1839, p. 492.)
Il existe encore une autre raison pour justifier celle nécessité d’accaparer le pouvoir, c’est le caractère très compliqué que présente l’œuvre de l’émancipation du prolétariat ; cette émancipation exige un remaniement complet dans les habitudes, elle semble contrarier trop d'intérêts pour qu’elle puisse s’accomplir par des efforts isolés et partiels. Il faut opérer sur un plan d'ensemble, et ce n’est pas trop pour réaliser ce plan, que d'employer toute la puissance de l'Etat.
C’est pourquoi Louis Blanc ne demande pas seulement qu’on s'empare du pouvoir, mais il veut encore qu'on l’organise fortement ; un gouvernement fort peut seul assurer la liberté, car selon lui, dans une société où la force organisée n’est nulle part, le despotisme est partout.
De quelle façon l'Etat devra procéder dans son œuvre d'émancipation prolétarienne ? Il devra simplement créer le modèle de la société future au milieu de la société actuelle, de telle sorte que, graduellement et par le seul fait de sa puissance attractive, la première société arrive à absorber la seconde. Donner le type de l’association, là se borne son intervention.
Des critiques ont voulu voir dans cette intervention de l'Etat une atteinte à la liberté, un caractère de despotisme. 11 n’en est rien; tout d’abord, là où la démocratie est adoptée comme forme de gouvernement, il ne saurait y avoir despotisme; despotisme et démocratie sont deux expressions inconciliables, d’après leurs définitions ; pour qu'il en soit autrement, il faudrait qu’on puisse opposer l'Etat à l’individu, les considérer comme deux forces rivales ; cela ne peut pas être car dans une démocratie, l'Etat, ce n’est pas tel ou tel ministre, tel ou tel parti, c'est la société tout entière agissant en cette qualité dans tout ce qui a un caractère social, par des mandataires émanant du suffrage universel, c’est-à-dire responsables et révocables.
La notion de l'Etat est donc liée à la notion de l'individu. A l'appui de ceci, nous allons citer un passage probant d’un ouvrage de Louis Blanc : «Si par le mot Etat on comprend la société agissant en corps d’une part; et si, d’autre part, on veut le développement libre de l'individu, non point au profit de quelques-uns seulement, mais au profit de tous, les deux idées que, très mal à propos l’on oppose l’une à l’autre, loin d’être contraires sont corrélatives.
La seconde exprime le but, la première exprime le moyen. Imaginer un instant que la doctrine de non
intervention de l'Etat soit mise en pratique stricte-
ment, logiquement, rigoureusement, malheur au plus faible et place au plus fort ». (Louis Blanc. L'Etat et la Commune, 26, Paris 1866).
En considérant l’œuvre en elle-même, comment pourrait-il y avoir despotisme à l’accomplir ? On est d'accord pour reconnaître à une société le droit de modifier et d'améliorer sa constitution politique ; pourquoi en serait-il autrement quand elle veut changer sa constitution sociale, puisqu'elle agit, dans ce second cas comme dans le premier, en vertu d’un consentement émanant librement d'elle-même. Son attention s’est déjà portée sur des mesures moins intéressantes et moins libérales que la réforme actuelle, et cependant elle n’a pas été alors accusée de despotisme. « Eh quoi ! La notion résumée dans la réunion de ses mandataires peut améliorer le régime des prisons, et elle ne pourrait pas, sans encourir l’accusation de despotisme, améliorer le régime du travail ! Il y aurait tyrannie à fonder, au nom de la volonté générale, des associations de travailleurs, et il n’y en a pas à fonder au nom de quelques intérêts particuliers, des compagnies de capitalistes ! chose étrange ! » (Louis Blanc. ist. de la Révolut. de 1848, I, p. 271). D’ailleurs la réorganisation du travail, c’est-à-dire l'amélioration du sort de tous, rentre normalement dans les attributionsde l'Etat, et Louis Blanc invoque à l’appui de ceci le témoignage de Pitt. « L'Etat doit aux hommes du
peuple du travail ou du pain ». (Louis Blanc. Organis. du Travail, dans Quest., p. 268). En outre, il s’agit d’une œuvre, l’association, qui est reconnue salutaire, propre à élever le moral du travailleur et à avoir une influence heureuse sur le sort de la société ; c’est une raison de plus pour l'Etat, en tant qu'il représente la société, de ne pas rester inactif et de ne pas laisser à d’autres le soin d'une semblable initiative.
Nous avons rencontré à chaque pas dans l’exposé du système des ateliers sociaux, l’action de l'Etat : fondation, organisation, fonctionnement, sont autant de matières dans lesquelles il joue un rôle. Des critiques ont été adressées à Louis Blanc ; on lui a reproché de vouloir faire de l'Etat un accapareur d'industries, concentrer entre ses mains tous les monopoles, et de vouloir le charger de pourvoir aux besoins de la communation privée. C'est dénaturer les idées du président de la commission du Luxembourg que de lui adresser de semblables reproches. Si l'Etat entreprend, dans son système, de racheter les usines, c’est uniquement en vertu du nouveau rôle qui lui est dévolu. « L'Etat doit intervenir, ditil le 7 mai à l’Assemblée nationale, entre le faible et le fort, pour protéger le faible ». (Louis Blanc, discours du 5 mai. Droit au trav. au Luxembourg et à l'assemblée, p. 232). L'Etat a un devoir de tutelle à remplir envers tous ceux qui n’ont pas été favorisés
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par le sort. A ceux-là il doit fournir les moyens d’améliorer leur condition et de devenir complètement libres.
En intervenant dans l’industrie, l'Etat, loin de la désorganiser, d’y créer des monopoles à son profit, la règle, et chasse le principe d’antagonisme. C’est un but moral qu’il fournit et non un but bassement intéressé et cupide.
Quant au reproche de vouloir faire de l'Etat le pourvoyeur de la consommation privée, on ne saurait sincèrement le considérer comme sérieux. L'Etat seul producteur, seul pourvoyeur, est une utopie ; il y aurait une impossibilité à cela. Il lui faudrait connaître la somme de tous les besoins, tâche immense et impraticable, sous laquelle il succomberait avant d’avoir essayé de l’entreprendre. En laissant de côté toute considération pratique, il y aurait un réel danger à attribuer une pareille tâche à l'Etat, car on aboutirait rapidement au despotisme. & Je vais plus loin : en supposant qu'il y put suflire, ce qu’on risquerait de trouver au bout d’un pareil système, ce serait la tyrannie, la violence, exercée sur l'individu sous le masque du bien public, la perte de toute liberté, une sorte d’étouffement universel enfin ! » C’est une raison analogue à celle qu’il nous donne à propos du mode de recrutement des chefs d'ateliers.
Le rôle de l'Etat dans les ateliers sociaux, d’après Louis Blanc, se réduirait à ceci et serait encore con-
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sidérable. Au début son rôle serait essentiellement actif puisqu'il aurait à fonder l'atelier type, et à l’organiser. Une fois le mécanisme social mis en mouvement il n’aurait qu'une simple surveillance à exercer, surveillance à laquelle il a droit, en qualité de bailleur de fonds puisqu'il commandite l'atelier ; il porterait son attention sur la stricte observation des statuts, présiderait à la répartition des bénéfices, de manière à s'assurer qu'aucun membre de l’association n’est lésé ; cela en vertu de son rôle de tuteur que nous avons indiqué plus haut.
Pour terminer il est utile d'opérer un rapprochement entre Louis Blanc et Saint-Simon, autre représentant du socialisme, car la théorie du premier a des racines dans le Saint-Simonisme. Comme Louis Blanc, Saint-Simon appelle l'Etat à son aide dans la constitution de sa famille. Seulement ils diffèrent par le rôle qu’ils attribuent au Pouvoir. Dans le Saint-Simonisme, l'Etat c’est le pape de l’industrie ; il peut tout, il fait tout; il façonne la société à son gré ; il classe les capacités et établit la hiérarchie par l'élection d’en haut; ce sont les supérieurs qui choisissent les inférieurs ; il distribue les fonctions, préside au travail et pourvoit à la distribution des richesses. Ces fonctions, Louis Blanc les considère comme des écueils à éviter. L'Etat, dans sa doctrine, a un rôle entièrement opposé; il ne fait que donner au travail une législation en vertu de laquelle la produc-
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tion et la répartition devront s’accomplir en toute liberté ; l'association progressera par sa seule vertu ; l’action de la société reste intacte au lieu de s’effacer, comme dans le Saint-Simonisme, derrière le pouvoir. L'idée seule de faire intervenir l'Etat leur est commune ; le but et les moyens n’ont rien de commun.