CHAPITRE PREMIER
La Commission du Luxembourg
Avant d'aborder l'étude des théories de Louis Blanc, nous devons dire quelques mots des conditions dans lesquelles s’est opérée la création de la commission du gouvernement pour les travailleurs. La commission du gouvernement pour les travailleurs dite commission du Luxembourg, du nom de son lieu de réunion fut instituée par le décret du 28 février 1848 rendu par le gouvernement provisoire au lendemain de la proclamation de la République.
Lorsque les événements de février se produisirent, le peuple, imbu des théories prolétariennes soutenues par les représentants les plus autorisés du socialisme, comprit que le moment était venu de
demander la réalisation de ses revendications. Ces
revendications, quelles étaient-elles ? Elles pouvaient se résumer dans ces mots : « Organisation du travail. » C'était le titre d’un ouvrage de Louis Blanc dont le succès avait été considérable,et ce titre passé à l’état formule indiquait nettement la tendance organisatrice du mouvement populaire. Les événements poliliques semblaient favoriser le peuple : la proclamation de la République mit le comble à sa Joie et accrut ses espérances. Louis Blanc nous décrit l'enthousiasme du peuple quand sur la place de la grève il cria à la foule assemblée : « Le gouvernement provisoire veut la République. » «A ces mots un éclair de joie illumina les rudes visages qui m'entouraient et auxquels la Jueur des torches donnait quelque chose de terrible ; un grand cri s’éleva, le cri du triomphe. » (Louis Blanc. ist. de Rév. 48. 1, p. 85. Paris, 1870.)
Quelle était la raison de cet enthousiasme? C’est que le peuple voyait dans cette proclamation le synonyme de droit au travail et l’abolition du prolétariat. Le gouvernement actuel né de la victoire du peuple ne devait-il pas s'occuper avant toute autre chose d'améliorer le sort des salariés ? N’avait-il pas entre les mains pour atteindre ce but un instrument extrémement puissant : le pouvoir réglementaire ?
Quelques lignes à rédiger sur un papier, un décret, et l'avenir des travailleurs était assuré! Car, et ce fut là leur grande erreur, ceux-ci étaient persuadés
qu’une telle réforme pouvait s’improviser par décret. Ainsi s'explique l’acte du citoyen Marche demandant le 25 février aux membres du gouvernement provisoire réunis à l’Hôtel-de-ville la reconnaissance du droit au travail. Le gouvernement crut devoir céder devant la poussée populaire. Il rendit le fameux décret, capital en la matière, du 15 février 1848, par lequel il s’engageait à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail, par lequel il s’engageait (il allait encore plus loin) à garantir du travail à tous les ouvriers.
« Le gouvernement provisoire de la République Française s'engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail ;
« 11 s'engage à garantir du travail à tous les citoyens. » (Moniteur du 26 fév. 1848.)
Telles sont les parties essentielles de ce décret proclamant le principe du droit au travail.
Mais ce n’était pas tout que de poser ce principe, il fallait le réaliser, lui donner dela vie par la création d’un nouvel organe dont ce fut là l'attribution spéciale. Le peuple ne l’attendait pas autrement ; la meilleure preuve en est la manifestation qu'il fit le 28 février sur la place de la Grève, portant des bannières où étaient écrits ces mots : Ministère du Travail. Organisation du Travail. Il associait ainsi l’idée à son moyen d'exécution et traçait implicitement aux membres du Gouvernement provisoire leur ligne de
conduite. Le prolétariat trouva au sein du Pouvoir un défenseur ardent dans la personne de Louis Blanc. Celui-ci n’hésita pas à se prononcer pour qu’on fit droit au vœu populaire. « La Révolution venait de révéler le vrai souverain, et ce souverain, le Prolétariat, le retenait esclave : que tardait-on à le reconnaitre? Créer un ministère qui fut celui de l’avenir, rempiacer par une organisation fraternelle du travail l’anarchie qui couvait sous son vaste désordre l’oppression de la multitude et faisait hypocritement porter à son esclavage les couleurs de la liberté, voilà ce qui était à faire. » (Louis Blanc, Histoire de 48,1,p. 134.)
Cette idée rencontra une vive opposition au sein du gouvernement : nous en verrons plus loin la raison. Elle fut finalement repoussée. Louis Blanc menaça de seretirer. Les membres de la majorité furent atterrés en songeant aux conséquences que pouvait avoir la démission d’un homme qui incarnait à un tel degré les aspirations du prolétariat : le peuple pouvait croire que l’abandon du pouvoir par leur chef était motivé par le refus du gouvernement de s'occuper de l’amélioration du sort des travailleurs ; c'était l'insurrection, l'effondrement de la République dans le sang. Malgré les prières pressantes de ses collègues, Louis Blanc ne paraissait pas disposé à revenir sur sa détermination. Cruel embarras ! Garnier Pagès sauva la situation. Comme « concilia-
Loustau 2
tion » il mit en avant l’idée « d’une commission qui présidée par Louis Blanc serait chargée de préparer pour l’Assemblée nationale le plan complet d’une organisation nouvelle de l’industrie » (Stern. Hist. de Rév. de 48, I, Paris, 1862). Pour mieux affirmer son importance Marrast proposa de lui donner comme résidence le Luxembourg. Louis Blanc refusa toujours, mais devant des considérations basées sur les nécessités présentes et aussi sur les instances d'Arago qui s’employa de son mieux à le fléchir, il se décida à accepter ce projet. Il rédigea le décret suivant que le Moniteur publia le lendemain avec les signatures de tous les membres du gouvernement provisoire :
« Considérant que la Révolution faite par le peuple doit être faite pour lui ;
« Qu'il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs ;
« Que la question du travail est d’une importance suprême ;
«Qu'il n’en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations d’un gouvernement républicain ;
« Qu'il appartient surtout à la France d'étudier ardemment et de résoudre un problème posé aujourd’hui chez toutes les nations industrielles de l’'Europe ;
«Qu'il faut aviser, sans le moindre retard, à
garantir au Peuple les fruits légitimes de son travail ;
« Le gouvernement provisoire de la République arrête :
«Une commission permanente, qui s’appellera Commission du gouvernement par les travailleurs, va être nommée avec mission expresse et spéciale de s'occuper de leur sort :
4 Pour montrer quelle importance le gouvernement provisoire attache à la solution de ce grand problème, il nomme président de la Commission du gouvernement pour les travailleurs, un de ses membres, M. Louis Blanc, et pour vice-président un autre de ses membres, M. Albert ouvrier :
« Des ouvriers seront appelés à faire partie de la Commission.
« Le siège de la Commission sera au Palais du Luxembourg. » (Moniteur, 1°* mars 1848.)
Ce décret fut salué par des acclamations populaires, car pour la première fois le peuple était appelé à la discussion de ses intérêts. Selon Louis Blanc, il donnait une importance capitale à la question de l’abolition du prolétariat, question que le Gouvernement provisoire semblait considérer comme « la grande affaire du moment ». (Louis Blanc. Révolution de
“N'ilbes,
Nous avons vu que la majorité du gouvernement provisoire avait nettement refusé la création d’un ministère du travail. Quels étaientles motifs de son refus ?
Dans son Histoire de la Révolution de 1848, Garnier Pagès nous expose les raisons que la majorité opposa à Louis Blanc, raisons qui peuvent se résumer ainsi : la création d’un ministère du travail n’est pas un moyen de résoudre les questions de l’avenir et des besoins des ouvriers; une telle institution n'aurait rien à administrer, à diriger, car elle ferait pour ainsi dire double emploi avec le ministère des travaux publics ; elle ne serait qu’un nom, qu'un titre, qu’un bon vouloir, toutes choses inadmissibles pour en justifier la nécessité.
Ce ne sont pas à vrai dire les motifs susceptibles de justifier la conduite de la majorité, il ne s'agissait pas d’une question de mots, de définition, comme voulait le faire entendre Garnier Pagès ; car entre le ministère des travaux publics et le ministère du travail de par leur appellation même la différence est assez grande pour ne pas les taxer de vouloir faire double emploi. Certains membres étaient-ils embarrassés pour dire quels services administratifs ren-
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treraient dans le nouveau ministère ? Peut-être, car, ne l’oublions pas, certains d’entre eux connaissaient mal la question de l’organisation du travail. Lamartine par exemple déclarait l’ignorer totalement. C’est donc vers d’autres considérations touchant davantage les personnes que les choses qu'il faut se tourner. Le gouvernement était effrayé à la vue du flot sans cesse grossissant des revendications qui s’élevaient de toutes parts. Ce n'étaient pas seulement les ouvriers, mais la nation tout entière, banquiers, commerçants, producteurs, consommateurs, qui s'emparaient de la Révolution pour arracher des concessions. Mais plus haut que les autres s’élevaient les plaintes des travailleurs ; ceux-ci, réduits à ne gagner que péniblement un salaire insuffisant même pour vivre, ne voyaient qu'une chose, surtout après les années de misère qu’ils venaient de traverser : leur impuissance à subvenir aux besoins de leur famille avec le prix de leur travail. La Révolution avait été faite par eux; le pouvoir qui en était sorti devait avant toutes choses s'occuper d’améliorer leur sort. Le gouvernement sentait bien l’importance du problème à résoudre, et la politique semblait, depuis le décret du 25 février, suspendue toute entière à cette redoutable question : l’organisation du travail. Cependant il ne tenait à mécontenter personne, et voulait satisfaire patrons et ouvriers. Que faire en présence d’une semblable situation ?
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Garnier Pagès nous l'indique « le premier devoir du gouvernement était du moins de chercher la voie, d’adoucir les transitions, et de concilier les intérêts opposés. Repousser l’exagération, le faux, l’injuste, appliquer l’utile sur les bases de la vérité et de la justice, apaiser les esprits, calmer les souffrances, limiter les prétentions, telle fut sa volonté. Le salut de la France était là. » (Garnier Pagès. Histoire de la Révolution de 1848, 1. LI, Paris. Pagnerre, 1866, 2° édition, p. 158.)
On voit dans ces lignes, comme nous le disons plus haut, le souci du gouvernement de rester fidèle à cette idée de concilier les intérêts de toutes les classes de la société.
En votant la création du premier ministère du travail, la majorité croyait déroger à cette règle. Elle craignait d’exalter les prétentions ouvrières et de paraître vouloir donner une importanee exclusive à la question du prolétariat; c'était le triomphe des idées socialistes consacré par une institution d'Etat, un lustre nouveau donné à la popularité de Louis Blanc. Cela la majorité ne le voulait à aucun prix ; aussi son refus fut formel.
Le projet de Garnier Pagès, au contraire, ralliait tous les suffrages. Il évitait une scission au sein du gouvernement et prévenait l'insurrection populaire qui en serait résultée. Une commission du travail, sans provoquer la défiance des autres classes de la
société, assurait la confiance du peuple dans le dévouement du gouvernement à sa cause. C’était le moyen de conciliation cherché. Quant à son objet, il devait être d’une certaine utilité selon Garnier Pagès, utilité consistant dans « une enquête sérieuse, sollicitée depuis longtemps par les économistes sur l’état de lindustrie, sur les modes divers de production, sur les rapports des patrons et des ouvriers, sur les salaires comparés avec les besoins des travailleurs. » (Garnier Pagès, op. cit., p. 166.)
La majorité selon son désir se déchargeait sur cette commission de toutes les questions concernant le problème du travail, du règlement des conflits entre employeurs et employés et se réservait uniquement la politique.
Mais ce n’était pas là la partie la plus importante du but que poursuivait le gouvernement. À part la question de scission, ce qu'il voulait principalement c'était détourner l’activité des socialistes dont les idées faisaient des progrès qui l’effrayaient ; il espérait que les discussions du Luxembourg montreraient les utopies cachées sous leurs doctrines, que l’inapplicabilité de leurs théories rabaïisserait aux yeux du peuple le prestige de Louis Blanc, et qu’ainsi la force de celui-ci cesserait à jamais d’être un danger. Sur ce point nous avons les témoignages concordants de Dupont de l’Eure dans sa déposition à la commission
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d'enquête sur l'insurrection de juin, de Lamartine, de Marie et de Garnier Pagès.
Il nous reste à examiner comment Louis Blanc si fermement résolu au début à exiger la création du ministère du travail fut amené à accepter la présidence de la Commission du Luxembourg.
Louis Blanc avait toujours considéré le ministère du travail comme le complément de son système social. Que lui manquait-il pour donner une vie à ses idées ? Des moyens d’application et des ressources. Les éléments ne pouvaient lui être fournis que par un organe jouissant d’un pouvoir effectif, c’est-àdire par « un ministère ayant sous sa main des bureaux, des agents, un budget, des ressorts administratifs » (Louis Blanc. Hist. de Révol. de 1848, 1, p.134). Au lieu de ceci, que lui offrait-on ? L'ouverture d’une commission d’études, sans pouvoir effeclif, sans ressources, sans budget, une école dans laquelle seraient exposées et débattues publiquement des théories, dans laquelle il serait appelé à faire, suivant son expression, un cours sur la faim, devant un peuple affamé » ; comme résultat de ces discussions futures, de timides vœux émis, de simples projets de lois préparés pour être soumis à l’assemblée nationale. Les espérances étaient loin d’être réalisées.
Cependant il crut devoir se rendre à l’avis de la majorité. Ce ne fut pas sans hésitation, ainsi que nous l’avons vu dans la première partie de ce chapi-
tre. Il se trouvait en effet en présence d’une cruelle alternative. En acceptant la création du Luxembourg, il s’attirait la défiance de la multitude des travailleurs qui, s’attendant à des réformes immédiates et se voyant déçue dans ses espérances, allait l’accuser de lavoir trompée. En la refusant il suscitait une scission au sein du gouvernement, faisait naître l’émeute populaire, provoquait l’effondrement de la République. Entre ces deux responsabilités, il choisit celle qui « ne lui apparaissait pas dans le sang ».
D’autres considérations vinrent renforcer sa décision. Homme d’une conviction inébranlable, il avait foi dans son système qui devait libérer l’homme du prolétariat, c’est-à-dire de l’esclavage. et il espérait par le moyen de cette commission assurer le triomphe de ses doctrines, &« une occasion souveraine, écrit-il, se présente pour le socialisme d’avoir à sa disposition une tribune d’où il parlerait à l'Europe ». (Louis Blanc, ist. de 1848, I, p. 175.) Peut-être aussi y avait-il dans son acceptation une certaine part donnée à la satisfaction d’une ambition personnelle. Malgré ses craintes de défiance de la part des ouvriers, énoncées plus haut, il sentait que le Luxembourg allait augmenter sa popularité, qu’il devenait le chef du prolétariat puisque le gouvernement provisoire venait de remettre entre ses mains le sort des travailleurs, qu’il lui était enfin donné de pouvoir mettre au service de cette noble cause son grand talent
d’orateur, et la perspective des ovations ne devait pas lui être indifférente.
En somme, il semble ressortir de ce qui précède que la création de la commission du Luxembourg fut en premier lieu un expédient politique destiné à faire face aux nécessités présentes, et en second lieu une sorte de complot organisé par la majorité dans le but de montrer l’inanité des revendications ouvrières et de ruiner la popularité de Louis Blanc dont les théories allaient être réduites à néant par l'exposition nette des voies et des faits praticables. C’est ce qu'il advint. La Commission du Luxembourg n’a pas donné les résultats que le peuple en espérait, et dès les débuts, quoique animée d’un amour sincère du bien, elle s’est heurtée à des difficultés telles que ses résultats pratiques ont étéinsignifiants, pour ne pas dire inexistants.