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et sa profession de journaliste. Mais malgré un travail
opiniâtre, l'Histoire de la Révolution françaisene pourra
| être achevée avant 1848. C'est sur la terre d’exil qu'elle
verra le jour.
En 1846, il fut sollicité par les républicains de Ville-
franche qui avaient à élire un député, mais il refusa la
candidature qui lui était offerte. Le moment n'était point
encore venu pour lui d'entrer dans l'arène politique. D'ailleurs il ne tarda pas à arriver.
Vers la fin de l’année 1847, Duvergier de Hauranne, Odilon Barrot et leurs amis de l'opposition décidèrent d'agiter la France par des banquets de façon à demander et obtenir un changement de ministère.
« Les yeux fixés sur le pouvoir à conquérir, la main déjà tendue vers des portefeuilles depuis longtemps convoilés, et l'âme remplie de petits désirs, de petits soucis, de vulgaires pensées, ils s'étaient imaginés follement que la France se tourmentait... à cause d'eux. »
Le mouvement commencé, ils ne purent l'arrêter.
« Ils comptaient seulement émouvoir la bourgeoisie ; le peuple s'ébranla. Exclu du banquet de Lille pour avoir voulu en exclure M. Ledru-Rollin, M. Odilon Barrot dut bientôt s’effrayer de l'excès de son imprudence : la démocratie montait sur la scène et il devenait manifeste qu'elle allait l’occuper tout entière. »
A Lille, Ledru-Rollin avait dit : « Au mal quia pour longtemps empoisonné le pays légal, quel antidote pro-
pose-t-on ? Des demi-mesures, des petits moyens, des
étais vermoulus déjà et qui ne peuvent faire digue. On me découvre avec indignation des plaies honteuses : où est le fer puissant qui va les cicatriser ? Parfois aussi les flaques d’eau du Nil desséché, les détritus en dissolution sur ses rivesapportent la corruption et l'épidémie ; mais que l'inondation arrive, le fleuve dans son cours impétueux balayera puissamment toutes ces impuretés et sur ses bords resteront déposés des germes de fécondité et de vie nouvelle. »
Nous avons cru devoir citer ces allusions audacieuses, car au banquet de Dijon qui eut lieu peu de temps après, fin décembre 1847, Ledru-Rollin et Flocon les reproduisirent en la présence de Louis Blanc qui, pour la première fois, prenait une part active aux événements poliiques.
Tandis que les parolesde Ledru-Rollin'etde Flocon ne contenaient que des allusions, le discours que prononça Louis Blanc joignait la prophétie à la menace: « Le pouvoir, disait-1l, qui semblait naguère si vigoureux, s'affaisse sur lui-même, sans qu'on l'attaque. Une invisible volonté va semant dans les hautes régions d’humiliantes catastrophes. Des actes inattendus de démence, de honteuses chutes, des crimes à faire dresser les cheveux sur la tête, des suicides inexpliqués viennent frapper coup sur coup l'opinion publique de stupeur. Alors cette société, si prospère en apparence, s'agite ; elle s'interroge avec inquiétude sur je ne sais quel venin
caché qu'elle sent courir dans ses veines. Corruption,
voilà le mot du moment et chacun de s'écrier: Impossible que ces choses durent; que nous apportera la Journée de demain? Messieurs, quand les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du vent pour se détacher de l'arbre ! »
Louis Blanc qui s'était révélé antérieurement journaliste de premier ordre, historien de grand talent, se révéla ce jour-là orateur politique. L'avenir démontrera que ceux qui fondèrent sur lui, en ces heures d’attente anxieuse. de grandes espérances, ne furent pas déçus.
Sa vie va être désormais intimement liée aux événements politiques qui vont se dérouler rapidement.
Au début de 1848, le parti politique avancé avait deux organes : le National et la Réforme ; il infusait par leur intermédiaire les idées nouvelles dans la masse du peuple. Le National jadis dirigé par Armand Carrel, avait alors comme directeur Armand Marrast. A la tête de la Réforme étaient Flocon et Ribeyrolles.
A cemoment-là, Louis Blanc écrivait dans ce dernier Journal et y exposait les théories du parti démocratique et radical en voie de formation.
A la veille de la Révolution, 1l avait même été chargé par la direction de rédiger un programme de réformes et d'organisation sociales. Le programme parut ; il contenait la plupart des idées émises dans l'Organisalion du Travail, et préconisées plus tard, à la tribune du
Luxembourg.
Survint le 22 février ; le ministère Guizot en s'opposant au banquet du xu° arrondissement, mit le feu aux poudres. Le 23, les barricades s'élèvent, le sang du peuple rougit le pavé et le 24, tandis que « Louis-Philippe s'enfuit, laissant son palais vide et sa couronne par terre », Louis Blanc apparaît à une fenêtre des bureaux de la Réforme lisant à la foule compacte, qui répond par des acclamations d’un enthousiasme délirant, la liste, à l'instant établie, des membres du Gouvernement Provisoire.
Cette liste, à laquelle le peuple fit ajouter le nom de l'ouvrier Albert, portait les noms de Louis Blanc, Garnier Pagès, Dupont de l'Eure, Lamartine, Arago, Crémieux, Marie. Ledru Rollin, Flocon, Marrast et Albert. Elle fut proclamée à nouveau, le soir même, à l'hôtel de ville, aux cris de : Vive la République !
Au sein du Gouvernement Provisoire, Louis Blanc jouera un rôle excessivement important et contribuera puissamment aux diverses réformes démocratiques qui seront élaborées.
Le 25 février, au lendemain de la Révolution, une rumeur formidable enveloppa tout à coup l'hôtel de ville, et, devant les membres étonnés du gouvernement, se présenta un ouvrier, nommé Marche, qui l'œil farouche, heurtant le sol avec la crosse de son fusil, vint demander, au nom du peuple, la reconnaissance du
droit au travail.
C'était là une des idées les plus chères à Louis Blanc,
aussi, ayant recueilh l’assentiment de ses collègues, il sempresea de rédiger le décret suivant qui parut le lendemain dans le Moniteur officiel : « Le Gouvernement Provisoire de la République Française s'engage à garantir l'existence de l’ouvrier par le travail. Il s'engage à fournir du travail à tous les citoyens. Il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail. »
Ledru Rollin fit ajouter la clause finale : « Le Gouvernement Provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile, »
Une scène analogue se produisit trois jours après, le 28 février. Une foule énorme se réunit à nouveau sur la place de Grève, et envoya à l'hôte] de ville, une délégation qui vint réclamer la création d’un ministère du Progrès. C'était là encore une idée préconisée par Louis Blanc : « Créer un ministère qui fût celui de l'avenir, remplacer, par une organisation fraternelle du travail, l’abominable anarchie qui couvrait sous son vaste désordre l’oppression de la multitude et faisait hypocritement porter à son esclavage les couleurs de la liberté ; voilà ce qui était à résoudre » (Pages d'histoire sur la Révolution de 1848). Aussi insista-t-1l vivement pour qu'il fût fait droit au vœu du peuple. Mais Lamartine combattit avec véhémence la proposition, alléguant que le Gouvernement n'avait pas le droit constituant. La majorité se rallia à son avis et rejeta la proposition.
Devant cet échec, Louis Blanc fil ce que lui com-
mandait l'honneur et la fidélité aux principes. Îl pria ses collègues du Gouvernement Provisoire d'accepter sa démission ; car disait-il : « Représenter dans un gouvernement autre chose que son idée, c'est la dernière des humiliations, et désirer le pouvoir pour le pouvoir luimême, c’est être le dernier des hommes. »
Sa démission fut repoussée très énergiquement,mais comme Louis Blanc maintenait avec fermeté sa décision, on calma ses scrupules en proposant une transaction. On allait créer une commission du travail qui aurait pour objet l’étude de la question sociale, et on lui en donnerait la présidence.
N'’était-ce point là, donner l'ombre pour la proie ! Louis Blanc en eut immédiatement l'intuition. Ses premières paroles furent des paroles de protestation ; cependant son refus ne fut pas de longue durée.
Nous reviendrons plus tard, lorsque nous aurons à parler des attaques dont 1l fut l'objet, sur les raisons qui le décidèrent à accepter. Pour l'instant nous nous contenterons de dire que l'insistance émouvante et l'amitié sincère de François Arago y contribuèrent pour beaucoup.
Il prit une résolution, et sur-le-champ, rédigea un décret qui,signé aussitôt par les membres du Gouvernement Provisoire, parut le lendemain 29 février au « Moniteur ».
L'exposé des motifs ne laissait planer aucun doute sur la façon dont Louis Blanc appréciait les faits. Pour
lui, les événements de 1848 avaient et devaient avoir une portée sociale en même temps que politique :
« Considérant, que la Révolution faite par le peuple doit être faite pour lui ;
« Qu'il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs ;
«Que la question du travail est d’une importance suprême :
« Qu'il n’en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations d'un gouvernement républicain ;
« Qu'il appartient, surtout à la France, d'étudier ardemment et de résoudre un problème posé aujourd'hui chez toutes les nations industrielles d'Europe.
« Qu'il faut aviser sans le moindre retard à garantir au peuple les fruits légitimes de son travail ;
«Le Gouvernement Provisoire de la République arrête :
« Une commission permanente, qui s'appellera Commission du gouvernement pour les travailleurs, va être nommée avec mission expresse et spéciale de s’occuper de leur sort.
« Pour montrer quelle importance le Gouvernement Provisoire de la République attache à la solution de ce problème, il nomme président de la Commission du gouvernement pour les travailleurs,un de ses membres, M. Louis Blanc, et pour vice-président, un autre de ses membres, M. Albert, ouvrier (1).
(1) Ce dernier paragraphe fut ajouté par le Gouvernement. LE 2
« Des ouvriers seront appelés à faire partie de la Comnussion.
« Le siège de la Commission sera au palais du Luxembourg. »
Tel fut Le rôle joué par Louis Blanc dans cette journée importante.
Au lendemain du 28 février, le cœur de la démocratie fut envahi par un espoir enthousiaste et une joie débordante. Désormais,en effet, les questions sociales allaient pouvoir être étudiées, le peuple allait pouvoir poser le problème de sa destinée! Le Luxembourg ne serait-il pas la tribune du socialisme naissant? Ne devait-1l pas fournir les moyens de combattre et d'anéantir le prolétariat ?
Louis Blanc fut plus circonspect. Il comprenait très bien que sans pouvoir effectif, sans bureaux, sans agents et surtout sans budget,la Commission du Luxembourg ne devait être qu’une école du socialisme sans portée pratique. Malgré tout, 1l se résigna et avec Albert se mit résolument à l’œuvre.
Il convoqua les patrons, les ouvriers, fit nommer des commissions, et dans celte salle du Luxembourg où naguère encore siégeait « une aristocralie en cheveux blancs », siégea bientôt un peuple en haillons. Le Luxembourg eut l'apparence d'un Parlement du Travail, Louis Blanc appela à lui des hommes fort instruits el éclairés, tels que Jean Reynaud, Pierre Leroux, Duveyrier, Emile de Girardin, Victor Considérant,
Proudhon, Wolowski, Vidal; la plupart répondirent à son appel.
Toutes les questions sociales furent étudiées soigneusement; chacun apporta ses idées personnelles. Ouvriers, patrons, n’hésitèrent pas à monter à la tribune el pour sa part Louis Blanc prononça un grand nombre de discours remarquables.
Il fut vraiment l’âme de la Commission du Luxembourg et sa popularité s’en accrut d'autant.
Personnellement, il fut à maintes reprises choisi comme arbitre dans les différends qui s’élevaient entre patrons et ouvriers et les solutionna à la satisfaction de tous. Il contribua pour beaucoup à la formation de l’association des ouvriers selliers et de celle des ouvriers tailleurs. Cette dernière s'établit dans l’ancienne prison de Clichy.Une fois créées, 1l leur fit avoir de fortes commandes en pantalons, capotes, selles, brides, pour le compte de l'Etat.
Au Luxembourg enfin, Louis Blanc collabora au projet, qui, destiné à être soumis à l'approbation de la future assemblée, devait contenir les diverses réformes sociales à réaliser. La Constituante, plus tard, ne devait pas faire à ce malheureux projet l'honneur d’une discussion |
Tandis que la Commission s’organisait, un arrêté pris par Marie, ministre des travaux publics, membre du Gouvernement Provisoire, et signé par lui seul, pa-
rut dans le Moniteur le 7 mars. Cet arrêté disait, qu'il
serait établi à Paris « un bureau central pour l'organisation des ateliers nationaux du département de la Seine »,
Louis Blanc n'avait pas été consulté, il n'avait pas donné sa signature, il n’écrivit jamais une seule ligne que l'on pût prendre pour une approbation, et cependant, longtemps on déclara que les ateliers nationaux étaient son œuvre, qu'ils avaient été organisés par application de ses doctrines, et que sur lui seul devait tomber la responsabilité d'une telle création. Qui plus est, ses ennemis firent tout ce qui était en leur pouvoir pour accréditer une idée qui en portant coup à sa renommée réalisait leur désir et leur vœu le plus cher. Les ateliers nationaux avaient été créés en haine des doctrines de Louis Blanc. Ils avaient surtout pour but de ruiner son influence et de démontrer que ses théories étaient inapplicables dans la pratique.
Malgré les protestations de Louis Blanc, malgré les déclarations de certaines personnes dignes de foi, la version émise par ses ennemis prévalut longtemps et actuellement encore, tout au moins dans l'esprit de ceux qui n'ont pas étudié spécialement la question, le nom de Louis Blanc évoque aussitôt le souvenir des ateliers nationaux.
Nous reviendrons ultérieurement sur ce point, et démontrerons en nous appuyant sur des textes, que notre affirmation est en tous points conforme à la vérité.
Au sein du Gouvernement Provisoire comme au sein
de la Commission du Luxembourg, Louis Blanc consacra toute son énergie et son talent à faire aboutir immédiatement les réformes sociales les plus urgentes. C'est ainsi qu'il contribua pour beaucoup à l'abolition du marchandage et à la réduction des heures de travail. La journée de l’ouvrier fut désormais de dix heures à Paris et de onze en Province au lieu de douze.
Les réformes purement politiques elles-mêmes ne le laissèrent point indifférent ; avec Lamartine, il proposa l'abolition de la peine de mort en cette matière. Avec Ledru-Rollin, il demanda l'établissement du suffrage universel. Ces deux propositions furent acceptées par le Gouvernement Provisoire et firent l'objet de deux décrets qui parurent à l’Officiel.
Tandis que se poursuivait ainsi une œuvre féconde et paisible, survinrent des journées fiévreuses sur lesquelles nous passerons rapidement, malgré le grand rôle joué par Louis Blanc, ne voulant pas sortir du cadre de notre travail.
Le 17 mars, la présence des troupes dans Paris, l’ajournement des élections de la Garde nationale et de l'Assemblée motivèrent un immense mouvement populaire. Louis Blanc s'empressa d’user de l'influence exercée par son nom el sa personne sur les ouvriers pour arrêter les conséquences de ce soulèvement. Il y réussit et fut secondé dans cette intervention délicate par Lamartine et Ledru Rollin.
Les adversaires de Louis Blanc se firent contre lui
une arme de cette journée du 17 mars. Alors qu'il avait fait l'impossible pour éviter la manifestation, ils lui reprochèrent de lavoir suscitée pour affermir son pouvoir et son influence au détriment de ses collègues.
Bien plus, dans le parti républicain il se trouva des personnes qui lui imputèrent à crime de n'avoir pas saisi l'occasion qui s’élait présentée, pour renverser les autres membres du Gouvernement et exercer la dictature.
Injustice des passions politiques ! Ecœurement des fonctions publiques ! puisque les actes les plus louables et les plus dignes d'honneur finissent par être blâmés et désapprouvés aussi bien par les amis que par les ad versaires.
Le 23 avril eurent lieu les élections pour siéger à l’Assemblée nationale. Louis Blanc qui faisait partie d’une liste de trente-quatre candidats présentée par le Euxembourg, arriva en tête avec 121.000 voix, et dès l'ouverture de l’Assemblée, le 4 mai, vint siéger à l’extrême-cauche.
Peu de temps après, le 15 mai, Paris fut encore agité par un grand mouvement populaire. La foule envahit l’Assemblée nationale et vint pétitionner en faveur de la Pologne.
Il se produisit dans la salle des représentants un désordre inouï, et le vacarme fut brusquement dominé par ces paroles fatales : « L'Assemblée est dissoute ».
Louis Blanc, à trois reprises différentes, s'était efforcé
de maintenir la foule en usant de son ascendant sur le peuple, ses efforts avaient été vains, et our à tour porté en triomphe et mis en lambeaux, il fut, le soir même, de la part de gardes nationaux exaltés, victime d’une nouvelle tentative d’assassinat.
Douloureuses tristesses des mœurs politiques qui, en un même jour, font du même homme un héros le matin et un martyr le soir |
Ses ennemis se hâtèrent de répandre le bruit qu'il avait tenté de s'emparer de la dictature en se rendant à l'hôtel de ville et, le 31 mai, le procureur général Portalis demanda à l’Assemblée l’autorisation d'exercer des poursuites contre lui.
Louis Blanc se défendit dans un discours fort élevé, mais il avait affaire à des esprits si prévenus, que malgré sa démonstration très claire, le réquisiloire n’en fut pas moins renvoyé à une commission spéciale. Deux jours après, Jules Favre, au nom de cette commission, concluait, dans un discours que l’on compara à une jatte de lait empoisonné, à l'autorisation des poursuites. Ce faisant, il exerçait une rancune personnelle contre celui qui, dans l'Histoire de Dix ans,avait fait de certains de ses actes une critique sévère.
Mais Dupont (de Bussac) écrasa Jules Favre, tandis que le ministre Flocon le flétrit publiquement.
Louis Blanc échappa aux poursuites.
Entre temps, survinrent les journées déplorables de juin et avec elles l'insurrection de la faim. Elles furent
occasionnées par la fermeture intempestive et maladroite des ateliers nationaux. Les cent cinquante mille ouvriers qui depuis deux mois travaillaient pour le compte de l'Etat et étaient payés par lui, réduits à la misère par la perte subite de tout travail et de tout salaire, se soulevèrent impétueusement. Leur rébellion, au reste, avaient été encouragée par les partis monarchique et bonapartiste qui voyaient en elle le moyen de renverser le gouvernement républicain.
Bientôt les barricades s’élevèrent dans tous les quartiers de Paris et le sang souilla les pavés de la capitale.
La cérémonie funèbre en l'honneur des victimes était à peine terminée, que déjà l'Assemblée nationale, sur la demande du gouvernement, nomma une commission d'enquête sur les événements de juin. Odilon Barrot en fut nommé président et Quentin-Bauchart rapporteur.
La discussion du rapport eut lieu le 25 août, et après de basses intrigues, de fausses attestations, malgré la noble et digne défense de Louis Blanc, le vote autorisant les poursuites fut arraché à l’Assemblée.
Ses amis lui persuadèrent de quitter la France pour éviter la prison et sans doute une condamnation inique. Louis Blanc partit secrètement, gagna la Belgique pour se réfugier définitivement en Angleterre.
C'était l'exil ! Ce devait être un long exil, mais, reconnaissons-le, il devait être adouci par l'hospitalité bienveillante et généreuse que le peuple anglais ne cessa de témoigner à l'ancien membre du Gouvernement Provisoire.
Nous passerons rapidement sur ces vingt-deux années de la vie de Louis Blanc, car elles furent surtout consacrées à l'étude, et aucun fait saillant ne vint troubler l'écrivain dans sa retraite. |
Ainsi, à la période agilée comprenant les quelques mois qui précédèrent et qui suivirent la Révolution de février 1848, va succéder une longue suite d'années occupées exclusivement à un travail aussi fécond qu’assidu.
À Londres, son labeur sera facilité par les ressources précieuses que fournit le British Museum et successivement vont paraître, jusqu’à l'achèvement de l’édifice, les douze volumes qui constitueront l'Histoire de la Révolution Française.
C’est l'une des œuvres capitales de l’auteur, celle peut-être qui est destinée à lui survivre le plus longtemps.
Tandis que Louis Blanc gagnait la terre d’exil, on s’occupait en France de poursuivre ceux que le rapport Quentin-Bauchart avait dénoncés, et pour arriver plus sûrement à une condamnation, on substitua au jury un tribunal d'exception : la Haute-Cour de Bourges.
Devant une telle façon de procéder, Louis Blanc qui voulait des juges et non des ennemis refusa de comparaître devant cette Haute-Cour. Louis Blanc fut condamné par contumace à la déportation ainsi que ses amis Caussidière, Seigneuret, Houneau.
Barbès et Albert qui avaient assisté aux débats fu-
rent condamnés à la même peine.
Quelque temps après,les condamnés politiques furent amnistiés, mais Louis Blanc, plutôt que de venir vivre en France sous un gouvernement contraire à ses principes politiques, préféra endurer les tristesses souvent bien cruelles de la vie d'exil.
Tandis qu'il achevait son Histoire de la Révolution Francaise, il publiait deux brochures intitulées : La République une et indivisible et Plus de Girondins ! dans lesquelles il s'élevait contre la théorie du gouvernement direct du peuple par le peuple, c’est-à-dire contre la décentralisation absolue.
Il écrivait aussi les Pages d'Histoire de la Révolution de février 1848, qui étaient une vive et éloquente réponse aux attaques qui l'avaient conduit en exil.
Mais il ne faudrait pas croire qu’éloigné de la France, il l'oublia et se désintéressa de ce qui s’y passait. Le souvenir de la patrie absente fut, au contraire, toujours vivace dans son esprit et toujours il consacra à ses concitoyens une partie de ses heures de travail.
A peine installé à Londres, il rédigea et fit publier à Paris un journal intitulé /e Nouveau Monde. I y pril très vivement à partie Proudhon, combatlit sa théorie de l'anarchie, c’est-à-dire du non gouvernement et étudia les diverses questions politiques.
Il collabora en même temps au journal français Le Temps et lui adressa périodiquement ses Lettres de
Londres. Elles traitaient de la politique, des mœurs, de
la vie de nos voisins et contribuèrent pour beaucoup à faire la fortune de ce journal.
Ces lettres réunies depuis en dix volumes, ont formé une œuvre fort originale et importante intitulée : Dix ans de l'histoire d'A ngleterre.
Enfin nous devons indiquer que, de loin, Louis Blanc prit encore la défense des intérêts de la démocraüe. Un seul exemple suffira pour le prouver. Lors de la discussion de la nouvelle loi restreignant la liberté de la presse, il répondit au discours de M. Thiers par un article qui parut dans le Nouveau Monde. Il y proteslait énergiquement contre les prescriptions sévères de la loi proposée. C'était généreux de sa part, mais sa générosité n’eut pas d’écho: la loi fut votée le 27 juillet
Un événement particulièrement grave marqua ce séjour en Angleterre. Ce fut le mariage de Louis Blanc. Il eut lieu en 1865. Louis Blanc épousa une noble et courageuse femme qui sut se montrer la digne compagne de l'illustre proscrit, et qui sut lui témoigner dans les moments d'amertume et de désespoir cet attachement fidèle qui seul relève les cœurs abattus.
Elle devait le précéder de peu dans la tombe, laissant dans l'âme de l'époux éploré une de ces blessures profondes que l'on ne guérit pas.
Au lendemain du 4 septembre 1870, Louis Blanc, qui depuis le début des hostilités suivait avec angoisse les
désastres de sa malheureuse patrie, s'empressa de ga-
gner Paris. Il venait, oublieux des rancunes du passé, offrir à son pays sa grande science et son sang généreux. On ne les dédaigna point. Le gouvernement, mettant à profit les sympathies suscitées par son nom en Angleterre, le nomma ministre plénipotentiaire à Londres, et le chargea plus particulièrement de plaider la cause de la France auprès du ministère Gladstone.
Mais, n'ayant pu obtenir un sauf-conduit et sortir de Paris, il eut la douleur de ne pouvoir se dévouer comme 1l l'aurait voulu pour le salut de la jeune République.
Bientôt le gouvernement appela à Bordeaux une Assemblée nationale ; elle se réumit le 13 février. Parmi les représentants de Paris, Louis Blanc avait été élu le premier par un chiffre considérable de 216.000 voix. «II les devait autant à la bourgeoisie — ayant constaté avec surprise qu’elle ne se trouvait pas en présence d’un agitateur jacobin, mais en face d’un philosophe pacifique — qu'aux ouvriers qui lui étaient reconnaissants de son rôle en 1848 et de sa fière protestation contre l’iniquité consommée (1). »
Au 31 octobre et au 18 mars, l'insurrection ayant éclaté, le premier sentiment du comité central triomphant fut d'aller trouver Louis Blanc et de lui offrir la diclature. Il refusa comme il avait refusé en 1848,
d’abord, parce que ses principes lui en faisaient un de-
(4) Bibliothèque socialiste, Louis Blanc, par J. Tchernoff.
voir ; ensuite, parce qu'il voyait dans le mouvement de la Commune une véritable révolte contre une Assemblée, considérée par lui comme librement élue et devant laquelle il fallait s'incliner puisqu'elle incarnait la volonté du peuple.
À l’Assemblée nationale, il siégea à l’extrême-gauche, fut le chef reconnu du groupe intransigeant, et exerça une grande influence. Avec Schœælcher, Quinet et quelques autres grands citoyens, il mitson éloquence persuasive au service d'une politique d’apaisement, de conciliation et de concorde. Pour la faire triompher, il plaida la cause de l’amnistie, et entreprit, dans le Midi, vers la fin de 1879, un long voyage, « qui ne fut pour lui qu’une longue série d'ovations populaires ».
En 1875, lorsque l’Assemblée nationale commença l'élaboration des lois constitutionnelles qui nous régissent encore aujourd'hui, il prononça divers discours qui furent contre elles de véritables réquisitoires. IL contesta à l'Assemblée le pouvoir constituant qui ne lui avait jamais été donné par le véritable souverain : le peuple. Lorsque les lois furent mises aux voix, il vota contre elles, car la nouvelle constitution, présentée comme elle l'était par une Assemblée monarchique et cléricale, ne pouvait, pensait-il, être républicaine. Au reste, il n'avait jamais été d’avis de créer une Chambre des députés, un Sénat, et un Président de la République. Il était partisan au contraire d’une assemblée un1-
que et d’un pouvoir exéculif confié à plusieurs mem-
bres. C'était, selon lui, la seule constitution capable de prévenir et d'empêcher les Coups d'Etat. Après la dissolution de l'Assemblée nationale, 1l fut porté, dans le département de la Seine, candidat aux élections séna toriales. Il ne fut pas élu ; sans doute parce que les électeurs du deuxième degré étaient les trop fidèles représentants des tendances monarchiques qui perçaient de toute part.
Le peuple de France fit de cet échec le sien propre, etaux élections législatives qui suivirent, on parla de porter Louis Blanc candidat dans vingt départements. Il refusa et ne brigua les suffrages que du V°, du XIIT° arrondissement à Paris et ceux de Saint-Denis.
Honoré par une triple élection, il opta pour le V° arrondissement. « C’est comme homme de lettres, écrivail-il, que j'ai accepté la candidature du V*° arrondissement, quarlier des études et de la jeunesse. »
Au 16 mai 1877, il blâma ouvertement la conduite du Président de la République, Mac-Mahon et celle de ses ministres, De Broglie et de Fourtou. Il fit partie des 363 députés qui votèrent l’ordre du jour de défiance contre le ministère, et la Chambre ayant été dissoute, il fut réélu le 14 octobre suivant dans le V: arrondissement par 12.333 suffrages.
À la Chambre des députés comme à l’Assemblée naüonale, 1l continua à siéger à l’extrême-gauche, ne laissant discuter aucune question importante sans pré-
senter à la tribune sa façon de voir, et sans traiter la
LOUIS BLANC. —— SES ORIGINES — SA VIE a1
question et l’éclairer à l’aide de son magistral talent oratoire.
Les réformes qu’il demanda personnellement étaient celles que désirait le parti radical : l'instruction gratuite, obligatoire, laïque, le service obligatoire et universel, la suppression de la peine de mort, la gratuité de l'administration de la justice, la décentralisation administrative, la liberté de la presse, la liberté de conscience et de suffrage, la liberté de réunion et d’association.
Il demandait aussi la séparation de l'Eglise et de l'Etat, parce que l'Eglise, étant dotée de privilèges et. ayant son clergé payé par des hommes qui ne partagent pas toujours ses croyances, luttait à armes inégales contre la libre-pensée. « Il n'y a de loyales, disait-il, que les luttes à armes égales, et c’est l'égalité dans la liberté qui constitue la liberté véritable ; la liberté sans l'égalité n'étant que l'hypocrisie dans l'oppression. »
Pour propager ses idées politiques et économiques, et en particulier ses idées sur les associations, Louis Blane avait fondé un journal auquelil donna pour titre : L'Homme Libre. Dans les articles qu'il publia, on put constater que l’auteur de l'Organisation du travail avait perdu beaucoup de la confiance placée jadis dans l’action de l'Etat ; il reconnaissait lui-même que l'initiative ouvrière devait suppléer à la défaillance de l'Etat.
C'est dans l'Homme Libre qu'il proposa, en janvier 1871, la constitution d’une société de crédit fondée sur
l'Union des locataires, société destinée, « par l’associa-
tion et la combinaison du loyer et de l’amortissement du capital, à permettre aux locataires de devenir, à la longue, propriétaires de tout ou partie des maisons qu'ils occupent. » Cette idée, généreuse et pratique, a depuis donné des résultats très heureux ; elle est appelée à rendre à la classe ouvrière de très importants services.
A la même époque, il préconisa la création d’un grand bazar coopératif reposant sur l'union du producteur, du consommateur et du commerçant, Ce dernier participerait aux bénéfices, et se rallierait ainsi au système.
Cette tentative n'aboutit pas. « Les ouvriers continuaient néanmoins à considérer Louis Blanc comme un des initiateurs du mouvement coopératif, et 1l fut appelé à présider un certain nombre d'associations en formation. On peut dire que si son influence ne s’exerça pas d’une façon visible, c’est que ses idées, dans leur dernière forme, commençaient à recevoir une application dont l'utilité n'était guère contestée par personne (1). »
Durant cette période, Louis Blanc, en même temps qu'il collaborait à l'Homme Libre, collabora au Temps, au Courrier Français, au Rappel et à la Démocratie de L. M. Chassin.
Les dernières années de sa vie furent attristées par deux pertes cruelles. Ce fut d’abord celle de l'épouse
aimante et fidèle, puis celle du frère bien-aimé.
(4) Louis Blanc, 1. Tchernoff, p. 102.
Brisé par l'émotion, épuisé par une vie de travail et d’études, accablé par une cruelle maladie, Louis Blanc s’alita à Cannes et y rendit le dernier soupir le 6 décembre 1882.
Le jour même, M. Henri Brisson, président de la . Chambre des députés, qui présidait déjà à cette époque, annonça, en ces termes, le triste événement à ses collègues : « Je viens de recevoir une douloureuse nouvelle. La Chambre des députés, les sciences morales et historiques, le pays viennent de faire une grande perte : M. Louis Blanc est mort à Cannes, suivant de près un frère qui avait emporté la moitié de sa vie. »
Le conseil des ministres décida que les funérailles de Louis Blanc seraient célébrées aux frais @& l'Etat : « Le gouvernement de la République, disait le projet de loi voté par les Chambres, ne fait qu'acquitter une dette et remplir un devoir en demandant d'accorder à Louis Blanc la récompense réservée aux citoyens quiontà un aussi haut degré honoré le pays. »
Les obsèques eurent lieu le 12 décembre, à midi, au milieu d’une foule recueillie et dont Victor Hugo résuma les sentiments dans cette partie de son éloge funèbre. « La mort d’un homme comme Louis Blanc est une disparition. C’est une lumière qui s'éteint. On est
saisi d’une tristesse qui ressemble à de l’accablement. »
On a prétendu que la doctrine économique de Louis Blanc, notamment celle exposée dans son Organisalion du travail était absolument originale, et ne se rattachait en rien aux doctrines exposées avant lui.
I n’en est rien cependant. Louis Blanc a eu des précurseurs ef son système doit beaucoup à leurs œuvres.
Nous l’étalirons dans le présent chapitre et nous nous efforcerons de rapprocher les divers points communs.
Parmi ces précurseurs il en est deux, Simonde de Sismondi et Buret, que nous citerons sans crainte d'erreur, car Louis-Blanc lui-même les nomme dans son œuvre et vise leurs écrits.
À Sismondi, Louis Blanc empruntera sa façon nouvelle de comprendre l’économie politique. Celle-ci ne doit pas avoir exclusivement pour but le développement des richesses existantes, mais encore la recherche des moyens propres à répandre une plus grande égalité parmi les hommes et plus de bien-être dans les classes laborieuses.
Cette interprétation nouvelle donnée à l'économie po-
ltique a été exposée par Sismondi dans ses Nouveaux principes d'Economie politique, elle lui a été inspirée par ses longues méditations et par l'évolution sociale qui a commencé de se dessiner au début du siècle. Louis Blanc la fera sienne, ets’efforcera dans son Organisation . du travail, de réparer le plus possible les inégalités sociales et d'accroître le bonheur général. Ce sera entre le ystème de Louis Blanc et celui de Sismondi un premier point de commun, ce ne sera pas le dernier.
Comme Sismondi, Louis Blanc montrera les vices de l’organisation sociale actuelle.Il dépeindra « l'opposition flagrante » qui existe entre le capital et le travail, le développement croissant de la grande industrie et de la concurrence 1limitée.Mais il insistera surtout sur les méfaits d’une telle organisation, et le tableau qu'il en tracera, sera aussi sombre que celui tracé dans les nouveaux principes.
Nous verrons les ouvriers, expropriés par les machines, travailler pendant de longues journées et obtenir un salaire à peine suffisant pour leur entretien. Nous apprendrons à connaître la folie de la production, les crises qu’elle entraîne, les faillites et les ruines qu’elle sème sur son chemin. Enfin, nous comprendrons les cris douloureux arrachés par la misère au prolétariat des villes et des campagnes.
Tant qu'il s’agit d'attaquer et de critiquer l’organisation présente, Louis Blanc est d'accord avec Sismondi et
invoque la plupart de ses arguments ; mais, lorsqu'il
36 CHAPITRE il
s'agit d'apporter un remède aux maux existants, il se sépare de lui.Sismondi s’en tient à des lois protectrices des classes déshéritées. Louis Blanc élabore une organisalion nouvelle.
Buret, qui n’était lui-même qu'un disciple de Sismondi, alla plus loin que son maître. Selon lui,puisque les institutions existantes n'avaient rien de naturel et de nécessaire et étaient le résultat historique d'une longue évolution, elles pouvaient être modifiées et corrigées. Dans son livre intitulé : Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, il indiquait le moyen. Il proposait de laisser subsister les successions en ligne directe et de supprimer les successions en ligne collatérale. De cette façon l'Etat acquerrait de nombreuses terres, les vendrait à bas prix aux familles paysannes. La misère et les inégalités qui existent dans la répartition des richesses seraient ainsi atténuées.
Louis Blanc connaissait Buret, 1l connaissait son livre, il est donc certain que c’est chez lui qu’il puisera l'idée relative à la suppression des successions en ligne collatérale. Nous verrons en effet que, sous le régime de l’organisation nouvelle, c’est à celte suppression que sera demandé l'accroissement des terres possédées par l'atelier social agricole.
En dehors de Sismondi et de Buret, Louis Blanc a ei de nombreux précurseurs. Mais, tandis que l’on a une preuve matérielle et indiscutable de l'influence exercée par les deux premiers, on est obligé de fonder
sur des conjectures l'influence des autres.
Parmi ceux-c1 nous citerons d’abord Babeuf.
Babeuf, on le sait, avait sous le Directoire avec ses amis : Darthé, Buonarotti, Antonelle et Sylvain Maréchal, fondé un Comité insurrectionnel dont Sylvain Maréchal avait exposé la doctrine dans le Manifeste des Egaux. Un complot avait eu lieu, et comme ilavait échoué, les conjurés avaient été conduits à l’échafaud. Buonarotli avait eu la bonne fortune d'échapper à la mort par la fuite, et quand après un long exil il était revenu en France, en 1830, 1l s'était fait un devoir de répandre dans les sociétés secrètes, nombreuses à cette époque, les doctrines socialistes et notamment celles professées jadis par le maître.
Louis Blanc connut très bien Buonarotti et fut en relations avec lu. Le portrait remarquable par la précision des détails qu'il en trace dans l'Histoire de Dix ans, le prouve surabondamment. « Né à Pise, Buonarotli descendait de Michel-Ange. La gravité de son maintien, l'autorité de sa parole, toujours onctueuse quoique sévère, son visage noblement altéré par l’habitude des méditations et une longue pratique de la vie, son vaste front, son regard plein de pensées, le fier dessin de ses lèvres accoutumées à la prudence, tout le rendait semblable aux sages de l’ancienne Grèce. Il en avait la vertu, la pénétration et la bonté. Son austérité même était d’une douceur infinie... Pauvre, et réduit pour vivre à donner quelques leçons de musique, du
fond de son obscurité 1l gouvernait de généreux esprits,
faisait mouvoir bien des ressorts cachés, entrelenait avec la démocratie du dehors des relations assidues, et dans la sphère où s’exerçait son ascendant, secondé par Voyer, d’Argenson et Charles Teste, tenait les rênes de la propagande, soit qu'il fallût accélérer le mouvement ou le ralentir (1). »
Buonarotti exerça sur Louis Blanc, comme sur tant d’autres démocrates, une influence incontestable, et, tout en lui faisant connaître ses anis regrettés, Antonelle, Darthé, Babeuf, lui exposa le système du maître.
Ainsi s'expliquent les ressemblances nombreuses qui existent entre la doctrine de Babeuf et celle exposée dans l’organisation du travail, ressemblances que nous allons exposer. Nous croyons bon toutefois de donner auparavant l'opinion d’une personne autorisée, opinion qui corrobore notre assertion. Voici en effet comment s'exprime M. Anton Menger : « Louis Blanc appartenait à un groupe de jeunes hommes qui s'étaient réunis, après la Révolution de juillet (1830), autour de Buonarotti Philippe, le compagnon et l’histrien de la conjuration de Babeuf. Les relations de Louis Blanc avec le vieux Jacobin communiste n’ont pas été sans influence sur ses ouvrages socialistes (2). »
Babeuf, comme le: fera plus tard Louis Blanc, avait,
avant de donner les bases de l'organisation du travail
(1) Histoire de Dix ans. Edition Jeanmaire, 1882, €. IT, p. 684. (2) Droit au produit intégral du travail, p.159.
La
commun égalilaire, pris très vivement la société à parti.
Louis Blanc connut ces attaques, s'en inspira dans maints passages, et si nous devons reconnaître que ses critiques présentent avec celles de Babeuf des ressemblances parfois frappantes,nous ne saurionsaller jusqu'à dire, comme le fait Sudre, que Louis Blanc s'est contenté de paraphraser Babeuf. « Les cent pages que M. Louis Blanc a consacrées à la critique de la société ne sont que la paraphrase de ces passages de Babeuf : « Quoiqu'il y ait, dit Babeuf, de mauvais sujets qui doivent imputer à leurs propres vices la misère où ils sont réduits, il s'en faut de beaucoup que tous les malheureux puissent être rangés dans cette classe. Une foule de laboureurs et de manufacturiers, que l’on ne plaint point, vivent au pain et à l’eau, afin qu'un infâme libertin jouisse en paix de l'héritage d'un père inhumain, et qu'un fabricant millionnaire envoie à bas prix des éloffes et des joujoux dans les pays qui fournissent à ces sybarites fainéants les parfums de l’Arabie et les oiseaux du Phase. Les mauvais sujets eux-mêmes, le seraient-ils sans les vices et les folies dans lesquelles ils sont entratnés par les institutions sociales, qui punissent en eux les effets des passions dont elles provoquent les développements.. Les malheurs de l'esclavage découlent de l'inégalité, et celle-ci, de la propriété. La propriété est donc le plus grand fléau de la société. C'est un véritable délit public. » « Toutes les déclamations de M. Louis
Blanc contre l’ordre social, ajoute M. Sudre, se trouvent résumées dans ces lignes avec plus d'énergie, de nettetéet de franchise.Imputation à la société des crimes et des misères particulières ; négation de la responsabilité de l’homme : condamnation du régime industriel ; anathème contre la propriété, rien n'y manque. L’auteur de l'Organisation du travail n’a fait qu'orner ce canevas de théories d'économie politique et de documents statistiques ; il a substitué au mot propriété qui a l’avantage d'exprimer clairement la pensée, celui d'individualisme qui la dissimule (1). »
Nous n'entreprendrons pas de montrer les exagérations et les erreurs contenues dans cette critique, ce serait là sortir du plan que nous nous sommes tracé. Nous dirons seulement qu’elle corrobore dans son principe le rapprochement que nous avons fait entre Louis Blanc et Babeuf.
Tous deux attaquent la société, tous deux également parlent d'organiser des ateliers: afeliers communaux chez l’un, afeliers sociaux chez l’autre. Ils seront dirigés par des chefs électifs, de plus, chez Babeuf, ils seront sous la surveillance des municipalités et comprendront des travailleurs, qui ne pourront, sans autorisation, se déplacer d’un lieu à un autre.
Les vastes magasins qui doivent recevoir les divers
produits de l’agriculture et de l’industrie, existent déjà
(1) Sudre, Histoire du communisme, p. 332.
dans le système de Babeuf. Les repas sont communs et nous voyons le territoire divisé en vastes régions, el l'administration chargée de combler le déficit dans Ja production des uns, par l'excédent des autres. C’est la mise en pratique de la solidarité que Louis Blanc établira entre les divers ateliers sociaux de la même industrie et entre les diverses industries entre elles.
Disons enfin que l’un et l’autre repoussent l'intérêt personnel comme stimulant unique de l’activité humaine et que peut-être les divers arguments de Louis Blanc ont été inspirés par ce passage de Babeuf: « Que deviendront, objectera-t-on, les produits de l'industrie, fruits du temps et du génie ? N’est-il pas à craindre que n'étant pas plus récompensés que les autres, ils ne s’'anéantissent au détriment de la société? Sophisme ! C’est à l'amour de la gloire, et non à la soif des richesses, que furent dus, dans tous les temps, les efforts du génie. Des millions de soldats pauvres se vouent tous les jours à la mort pour l’Aonneur de servir les caprices d'un maître cruel, et l’on doutera des prodiges que peuvent opérer sur le cœur humain, le sentiment du bonheur, l’amour de l'égalité et de la patrie et les ressorts d’une sage politique ? Aurions-nous d’ailleurs besoin de l’éclat des arts et du clinquant du luxe, si nous avions le bonheur de vivre sous les lois de l’égalité. »
Par Buonarotti, Louis Blanc se rattache à Babeuf, et par Babeuf et Bodson il se rattache à Morelly et à
Mably. « Il y avait, parmi les prisonniers de la République sanglante, un certain Bodson, jacobin forcené, qui s'était nourri du Code de la Nature de Morelly, ouvrage que l’on attribuait à Diderot; Bodson avait adopté complètement les idées développées dans ce livre. Il les exposa à Babeuf, comme lui ancien jacobin et à quelques autres membres du parti, qui se décernait à lui-même le titre exclusif de patriote (1). »
Mably et Morelly sont en réalité les deux chefs d'école de Louis Blanc, ceux qu'il reconnaît tout au moins tacitement. Dans Les origines el les causes de la Révolution française, il analyse leur doctrine avec amour, il leur prodigue des éloges flatteurs. « Mably avait un grand cœur... Aussi le trouverez-vous, si vous interrogez les souvenirs de sa vie, fier avec mesure, brusque par honnêteté, méprisant les distinctions vaines, se défiant du poison des richesses, tantôt répondant aux avances d'un haut personnage : « Je le verrai quand il ne sera plus en place » ; Lantôt refusant un fauteuil à l'Académie pour n'avoir point à prononcer un éloge menteur, arrivant enfin sans fortune, mais sans reproche, à un âge avancé (2). »
Louis Blanc au reste ne cache pas que toutes ses sympathies vont vers eux. Il les oppose à Mercier de la Rivière, à Turgot, à l'école entière des économistes « qui donnaient l’âpreté du gain comme unique aiguillon de
1) Sudre, Histoire du communisme.
2) Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, préface p. 162.
l'activité humaine ». Morelly et Mably sont pour lui ces « hommes courageux et convaincus » qui ont repris l'impérissable tradition de la fraternité, conservée à travers les siècles « par la philosophie platonicienne, par le christianisme et par les Albigeois, les Vaudois,
les Hussites, les Anabaptistes ».
Après eux, Louis Blanc reprendra à son tour la tradition-de la fraternité, et les emprunts qu’il leur fera seront nombreux el importants. Pour nous en rendre compte, nous reproduirons les principes exposés par les deux communistes. « Conformément au système de Morelly, son devancier, Mably proposait à la société, la famille pour modèle, la famille où la répartition des charges se fait selon les forces et celle des fruits selon les besoins, la famille où il y a commandement désintéressé de la part du père, obéissance volontaire de la part des enfants, surcroît de sollicitude et de dépenses pour l'être infirme et malade. »
« Quant à la famille elle-même, il va sans dire que, dans ce système, elle est religieusement maintenue. Le mariage, dans le code de Morelly, n'est à la vérité n1 une affaire de convenance sociale, ni un marché d’argent ; c’est une sainte et inviolable union de deux âmes l’une vers l’autre attirées. Toutefois le divorce est permis... 91 les enfants reçoivent une éducation commune, c'est à l’âge où 1il devient nécessaire de les former aux devoirs de la société... Morelly et
Mably étaient d’ailleurs convaincus, que loin de ren-
dre la hiérarchie impossible, leur système de fraternel accord était le seul moyen de l’asseoir sur des fondements solides inattaquables. Quel intérêt la médiocrité aurait-elle à briguer les premiers emplois, lorsque le commandement aurait cessé d'être une source de privilèges et sans rapporter plus de profit, imposerait de plus grands devoirs ? Nul doute que chacun ne tendfît à se classer lui-même, d'après sa vocation particulière et ses aptitudes... Que ne faisait-on du travail un plaisir en le dégageant du caractère odieux que lui impriment, l’excès, l'interdiction du choix et la contrainte ?...….. Le point d'honneur si efficace sur un champ de bataille, était-il impossible à introduire dans un atelier ? On avait amené les hommes à sacrifier à l'honneur le plus cher des biens : la vie, ne les pouvaiton amener à sacrifier à l'honneur quelques heures d’un lâche repos (1)? »
Nous avons tenu à reproduire l'analyse, donnée par Louis Blanc lui-même, de la doctrine de Mably et de Morelly pour mieux nous convaincre qu’il connût parfaitement cette doctrine et pour mieux signaler les emprunts qu'il lui fera,
À Mably et Morelly, Louis Blanc empruntera d'abord le principe fondamental sur lequel repose leur système, à savoir le principe de fraternité.
(4) L. Blanc, Histoire de la Révolution française. Origine et causes, p. 162.
Dans la société il n’y a pas et il ne saurait y avoir aucune opposition d'intérêts entre les divers membres qui la composent. Tous naturellement sont et doivent être unis entre eux, car ils sont solidaires les uns des autres comme les membres d’une même famille,comme des frères.
La famille sera donc le modèle de la société, et de même que dans une famiile, les charges de chacun des membres sont réparties proportionnellement à ses aptitudes et à ses forces, de même que dans une famille, les fruits sont consommés proportionnellement aux besoins de chacun, de même, dans la société,les charges seront proportionnées aux capacités, les fruits aux besoins.
Cette proportionnalité nous la retrouverons intégralement dans la doctrine de Louis Blanc. Nous y retrouverons aussi la règle relative à la hiérarchie.
La hiérarchie aura pour base la capacité et le mérite, mais elle ne crééra aucun privilège. Quiconque se signalera par ses aptitudes aura des devoirs plus grands, il n'aura pas de plus grands droits.
Comme Mably et Morelly, Louis Blanc conservera le mariage, le divorce, se déclarera partisan de donner aux enfants une éducation commune, et fera des mobiles purement moraux, tels que le besoin d’esfime, d'amour et de gloire, les principaux stimulants de l’activité humaine.
Disons enfin que la sollicitude témoignée par les deux
46 CHAPITRE Il
communistes aux malades, aux infirmes etaux vieillards, se retrouvera chez Louis Blanc. Il organisera, nous le verrons, un fonds de réserve destiné à les secourir. ©
Après Mably et Morelly, nous citerons encore parmi les précurseurs de Louis Blanc, Jean-Jacques Rousseau et Brissot de Warville.
Nous savons par l'étude sur la philosophie du xvin‘ siècle, insérée sur l’ordre d’'Armand Carrel dans le National, que Louis Blanc connut à fond, de bonne heure, les théories professées par l’auteur du Contrat social. Elles laissèrent chez lui une empreinte profonde, et arrivé en pleine maturité d'esprit, 1l subira les effets d’une influence qui se fera inconsciemment sentir.
A Rousseau, il devra son amour ardent pour le peupie, la plupart de ses idées sur l'éducation des enfants, et surtout sa thèse sur la bonté naturelle de l'individu. L'homme naît bon, compatissant, et si par la suite 1l devient méchant, pervers et égoïste, la faute n’en est point au créateur, mais plutôt aux institutions sociales mauvaises. La nature humaine n’a pas besoin d'être modifiée, seule l’organisation sociale doit l'être.
Quant à la filiation qui existe à notre avis entre Brissot et Louis Blanc, nous l’expliquons par les relations amicales et sympathiques qui s’établirent entre ce dernier et la veuve du conventionnel.A ces relations, Louis Blanc dut de connaître de bonne heure l’œuvre de Brissot el de pouvoir s’en inspirer ; personnellement nous
leur devons une lithographie représentant Brissot,et au
ds d-
EE 70 f-
bas de laquelle est écrit à la main cette dédicace : « A Louis Blanc. La veuve d’un grand républicain à plus grand que lui. »
Lorsque nous parlons de Brissot comme précurseur de Louis Blanc, c’est le Brissot du pamphlet intitulé :
. Recherches philosophiques sur le droit de propriété et
le vol, que nous entendons désigner et non le collaborateur de Vergniaud, car avec l’âge ses idées se modifièrent sensiblement.
Dans ses Recherches philosophiques il combat le système de l'égalité des propriétés, et partant de ce principe que les hommes ont des besoins différents en qualité et en quantité, alors même qu'ils ont une organisation semblable, 1l déclare : « Que la mesure de nos besoins doit être celle de notre fortune » et aboutit ainsi à la théorie de la Proportionnalité des droits aux besoins. Brissot ne la devait-1l pas en partie à Morelly ? Quoi qu'il en soit, elle sera chère à Louis Blanc, et formera avec la proportionnalité des devoirs aux facultés, et l'association, le fond de sa doctrine.
Aïnsi, les œuvres de Morelly, Mably, Rousseau, Sismondi, Buret, Babeuf et Brissot, inspirèrent le système préconisé par Louis Blanc dans son Organisation du (ravail.
Certains principes, certaines théories semblent même avoir été empruntées de toutes pièces. Est-ce à dire cependant que le mérite de Louis Blanc doive être dimi-
nué et que tout en le traitant de plagiaire, Sudre soit en
48 CHAPITRE Il
droit d'écrire : « Toutes ces prétendues découvertes, destinées à doter l'humanité d'une incomparable félicité, ne sont que la servile reproduction des plus déplorables monuments du communisme, de ces odieux manifestes d'une conspiration vouée au mépris et à l’'exécration de l'humanité (1). »
Ce n'est point notre avis. Louis Blanc n'a plagié personne, pas plus librement que servilement. Il a repris des idées déjà aperçues avant lui, mais en les refondant, et en y ajoutant une partie personnelle, 1l a pu construire une théorie qui, dans sa forme scientifique et systématique reste originale.
D'ailleurs l’idée n’est à personne,elle est à l'humanité. Sans cesse reprise, elle se développe chaque jour et tend vers la perfectibilité. Nous sommes ses soldats, nous devons lui apporter notre part de labeur et de même que nous sommes solidaires du passé dans l’œuvre de la nature, nous sommes solidaires du passé dans l’œuvre de la pensée.
S'1l sacrifia à cette loi, Louis Blanc, avouons- Li mérita plutôt nos louanges que notre blâme.
Quant à Sudre, il eut bien fait, croyons-nous de méditer avant d'écrire les belles paroles de Louis Reybaud : « L'esprit humain enfermé dans sa prison terrestre, a de tous les temps cherché une issue et aspiré à des découvertes dans les champs de l'idéal. De là ces analo-
(1) Sudre, Histoire du communisme, p. 342.
LES PRÉCURSEURS DE LOUIS BLANC a)
gies, ces similitudes. La continuité des mêmes efforts ne prouve qu'une chose, l'utilité de la poursuite et la grandeur de son objet. C'est le problème de la vie, pôle où tend la pensée, même quand elle désespère de l’atleindre. Sachons donc gré aux hommes qui se dévouent . à la tâche de sonder les abîmes et de s’élancer vers l'inconnu ; respectons-les, même quand ils se trompent, jugeons-les sans esprit de système, sans esprit de dénigrement, car il est possible que l’un d'eux rapporte enfin à nos sociétés flottantes, la branche d’olivier, le rameau de paix, gage d'alliance entre la Lerre et les cieux (1). »
Avant d'aborder l’organisation économique proposée par Louis Blanc, nous dirons quelques mots de deux écoles célèbres : le saint-simonisme et le fouriérisme, qui s'étaient formées vers le début du siècle et qui avaient elles aussi proposé un plan d'organisation sociale.
En 1828, après de longs débats, Enfantin, disciple de Saint-Simon, fit la première exposition de la doctrine nouvelle.
Tous les hommes étaient déclarés libres et égaux. Ils avaient droit aux mêmes prérogatives et aux mêmes jouissances. La femme était légale de l'homme, elle pouvait devenir artste, savant, magistrat, prêtre. La nouvelle religion devait émanciper la femme comme le
christianisme avait émancipé l'homme.
(1) Louis Reybaud, Les Réformalteurs, liv. I‘, p. 81 et 82.
ere
50 CHAPITRE Il
A l'injustice, à l'isolement de la société actuelle devait succéder l'association et tous les avantages qu'elle comporte.
Tous les membres de la société devaient recevoir une éducation commune, égale, sociale et professionnelle.
L'union était libre, l'homme et la femme pouvaient sequitter et se reprendre librement. La propriété ellemême et l’hérédité étaient supprimées, car elles étaient incompatibles avec l'égalité. Un sacerdoce puissant détenait les capitaux de toute nature et devait confier gratuitement aux plus laborieux, aux plus habiles, aux plus dignes les instruments de travail, sans avoir au reste, le droit d’en retirer aucune rente ni aucun fermage. La répartition était faite par le sacerdoce, à la fois chef spirituel et temporel, législateur et juge, suivant la formule : à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. Le salariat était ainsi aboli.
Quant à la doctrine fouriériste, elle était basée sur la loi universelle d'attraction qui se traduit dans le monde moral par l'aftraction passionnelle. Au lieu de réprimer les passions, il fallait, selon Fourier, s’abandonner à leur tendance, car les passions sont des impulsions divines et leur libre essor est seul susceptible de nous procurer le bonheur. C'était sur les passions qu'il fallait modeler l'organisme social. Elles étaient au nombre de douze, dites les douze passions radicales, et par les diverses combinaisons dont elles étaient suscep-
üibles, elles produisaient un clavier de 810 caractères.
En réunissant 810 individus on était donc à peu près certain de réunir tous les caractères possibles. Mais. pour plus de précautions et pour opérer sur lé clavier général, 1l fallait multiplier le nombre par deux.
La phalange unité sociale de la société future comprenait donc environ 1.620 personnes. Elle devait s’installer dans un manoir appelé phalanstère, au milieu d'un terrain réservé. Chacun choisissait librement son travail et pour le rendre attrayant on l’organisait par série et groupes passionnés. L'élection désignait les chefs de groupe, mais les chefs faisaient partie de plusieurs séries, et tandis que dans une série ils étaient chefs, ils étaient simples ouvriers dans l’autre. Le pouvoir était ainsi dépouillé de tous les inconvénients et dangers qui l'’accompagnent chez nous.
Attirées par des sympathies ou desintérêts communs, les phalanges devaient se grouper, former des provinces, des royaumes, et le groupement des royaumes devait former l’empire unitaire du globe.
Par le seul fait de sa présence dans la communauté, chaque membre de la phalange avait droit à un mainimum en nourriture, logement et vêtements, et était ainsi à l'abri du besoin.
Le surplus divisé en trois lots était attribué : 5/12 au travail, 4/12 au capital, 3/12 au talent. Le travail était de cette façon encouragé.
Toutes les propriétés individuelles devaient former une masse indivise, sur laquelle chaque individu avait
droit à un minimum de jouissance.
Nous avons tenu à parler du Saint-Simonisme et du Fouriérisme, pour montrer qu'avant Louis Blanc l’on s'était déjà efforcé par des projets d'organisation sociale, d'améliorer le sort des classes ouvrières.
Dans le système de Saint-Simon et de Fourier, plusieurs réformes économiques importantes étaient déjà réalisées. L'individu choisissait librement le genre de travail conforme à ses aptitudes et à ses capacités, le salariat était supprimé, le travail élait encouragé, les instruments de travail eux-mêmes étaient accordés à l’'ouvrier sans qu'il ait à payer une rente ou un fermage, l'exploitation de l’homme par l’homme était supprimée, enfin les associations ouvrières élaient créées.
Mais c’est à Buchez, l’un des disciples de Saint-Simon que revient l’honneur d’avoir le premier conseillé et décrit l'association ouvrière telle qu’elle devait être établie plus tard.
Il en exposa les principes et les détails dès 1831 dans son journal intitulé l'Européen.
L'association se composait d’un nombre d'ouvriers déterminé, tous de la même profession, se liant entre eux par un contrat dont voici les principales disposiüions : à
Les associés se constituaient entrepreneurs et choïsissalent parmi eux, un ou plusieurs représentants qui avaient la signature sociale. Ils continuaïent à être soldés, suivant les usages, soit à la tâche, soil à la journée.
Ce qu'aurait gagné un entrepreneur intermédiaire, était
prélevé chaque soir et cette somme formant le bénéfice net était partagée en deux parties : 20 0/0 venaient accroître le capital inaliénable, le reste était distribué en secours ou distribué entre les associés au prorata de leur travail. L'association était ouverte à de nouveaux membres.
Sur ce modèle Buchez fonda, en 1834, l'association des bijoutiers, dont la raison sociale était : Leroy Thibault et Cie, association qui existait encore en 1849 et qui était prospère.
Buchez et ses disciples, par des discours, par des réunions, par le journal l’Afelier et même par des prospectus glissés dessous les portes, se firent un devoir de répandre leurs idées.
Louis Blanc, qui était alors publiciste, fut sûrement amené à les connaître, et dut s’en inspirer lorsqu'il éla-
bora le plan de ses ateliers nationaux
Comme nous l'avons indiqué, c’est dans la Revue du progrès, que Louis Blanc publia en 1839 une série d’articles dont la réunion forma, l’année suivante, l'ouvrage
3 ’ le) ayant pour titre l'Organisation du travail.
Cette œuvre contenait l’ensemble des doctrines so-
ciales de l’auteur.Elle avait été inspirée, d’une part, par
le malheur, la misère, les souffrances cruelles de la classe ouvrière et prolétarienne ; d’autre part, par le sensualisme, le luxe, les raffinements inouïs de la classe privilégiée. Son but était d'indiquer le remède destiné à faire disparaître les inégalités sociales si contraires aux principes les plus élémentaires d'équité et de justice.
Le système préconisé était simple ; il consistait à organiser le travail et la répartition des produits du travail d’une façon judicieuse.
L'on comprit tout de suite la portée de cet ouvrage, et si certains critiques prononcèrent le mot « d’utopie », les esprits avisés, durent reconnaître qu’il ne devait pas être mis au rang des œuvres purement spéculatives
qui l’avaient précédé.
Sans doute, en évoquant une organisation sociale nouvelle, basée sur l'association, l'égalité, la solidarité et la fraternité, Louis Blanc semblait suivre la voie tracée par Morus, Campanella, Harrington, Bacon, Fénelon et Morelly ! Mais en réalité quelle distance n’y avait-il pas entre l'Ufopie, la Civitas Solis, l'Oceana, la Nova. Atlantis, la Salente, la Bastliade et l'Organisation du travail!
La différence fut rapidement saisie. Chose bizarre | elle n’échappa point au monde ouvrier. En la circonstance, son appréciation fut peut-être plus intuitive que raisonnée, elle n’en fut pas moins sensée. Le monde des travailleurs salua avec un enthousiasme délirant l’œuvre nouvelle, et dès ce jour, mit en Louis Blanc toutes ses espérances. Peut-être n’auraient-elles pas été trompées, si, -ainsi que nous le verrons, le futur membre du Gouvernement Provisoire avait pu mettre ses doctrines en pratique.
L'Organisation du travail constitue au point de vue économique le grand travail de Louis Blanc, c'est cette
organisation que nous allons étudier (1).
(1) Nous avons cru bon de nous servir dans cette étude de l’édition de 1882, insérée dans la publication intitulée : Questions d’aujourd'hui et de demain. Cette édition est l’une des dernières parues. Elle contient le système définitif de Louis Blanc et notamment ses théories sur l'organisation du travail agricole et du crédit que ne renfermait pas encore la 5° édition publiée en 1848.
90 CHAPITRE II A. — Organisation du travail industriel.
« Les codes en vigueur oppriment le pauvre. Ils sont le compromis qui a clos la guerre sociale du capitalisme naissant avec la propriété foncière à la fin du dernier siècle. Ils ont laissé en dehors de leurs préoccupations les classes non possédantes.» Ainsi s'exprimait en 1900, M. Charles Andler, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, dans sa préface écrite pour le livre du D' Anton Menger, Le droit au produit intégral du travail.
Cette idée émise par M. Charles Andler était celle qui avait déjà inspiré à Louis Blanc son livre sur l'Organisalion du travail. Chez ce dernier elle était complétée par l’idée suivante extraite des premières pages de l'œuvre. « Ah! Dieu merci, il n’est pour les sociétés ni progrès partiel, ni partielle déchéance. Toute la société s'élève ou foute la société s’abaisse. Les lois de justice sont-elles mieux comprises? Toutes les conditions en profitent. Les notions du juste viennent-elles à s’obscurcir ? Toutes les conditions en souffrent. Une nation dans laquelle une classe est opprimée ressemble à un homme qui a une blessure à la jambe: la jambe malade interdit tout exercice à la jambe saine. Ainsi, quelque paradoxale que cette proposition puisse paraitre, oppresseurs et opprimés gagnent également à ce que l'oppression soit détruite ; ils perdent également à ce qu'elle soit maintenue. »
La Révolution française de 1789 et le premier Em-
pire, en donnant à la France une législation intéressant exclusivement la classe capitaliste et bourgeoise avaient laissé de côté la classe ouvrière et prolétarienne. Ces dernières en avaient subi une bien vive oppression, et la société tout entière, par répercussion, s'était trouvée -opprimée.
Le mal avait été aggravé par les dix années du règne de Louis-Philippe. Durant ce laps de temps,la bourgeoisie s'était établie en maîtresse absolue, et seule la finance était à l’ordre du jour. Enrichissons-nous ! tel était le cri qui partait de presque toutes les poitrines, tandis que dans toute la France les théories effrénées du « laisser faire » rendaient sans cesse plus dures, à la classe pauvre, les conditions de la vie.
Le capitalisme progressait chaque jour, tandis que le prolétariat devenait de jour en jour plus misérable. De grandes maisons s’élevaient sur les ruines des maisons plus modestes. Les salaires diminuaïient sans cesse ; les denrées de première nécessité, au contraire, surenchérissaient rapidement. Ici, c'étaient des milliers d'ouvriers jetés sur le pavé par la chute d’une maison ! Là, c'étaient des faillites retentissantes ! Ailleurs, c'était le chômage forcé ! Plus loin, c'était l'insurrection de la faim et ce cri déchirant de détresse : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! »
Devant ce malaise général, Louis Blanc se demanda s’il n’y aurait pas de remède, et pour le trouver 1l résolut d'étudier le mal jusque dans ses racines les plus
profondes.
SECTION I. — La concurrence est cause de la misère de la classe ouvrière.
Pour Louis Blanc,la concurrence illimitée est la cause principale de la misère sociale.
Elle met le travail aux enchères. Les derniers arrivés dans ce monde, où tout est occupé, où tout est objet de propriété, n’ont que leur travail pour vivre. Ils sont obligés de l’offrir à un entrepreneur, et si un ouvrier est nécessaire, Lrois se présentent. Celui qui travaille pour le prix le plus bas est le préféré ; les autres sont éconduits, même s'ils ont une femme, des enfants, des charges de famille. La compétition est grande, le salaire diminue sans cesse el l’on voit,à Paris, des femmes gagner soixante et quinze centimes par jour, pendant neuf mois de l’année et chômer le reste du temps, ce qui réduit leur salaire journalier à cinquante-sept centimes. Poussée à ce point, la concurrence illimitée « n'est qu’un procédé industriel au moyen duquel les prolétaires sont forcés de s’exterminer les uns les autres ». Les malheureux qui survivent volent leur idéal réduit « au morceau de pain dontils ont besoin pour leur famille, et à la bouteille de vin qui doit leur ôter un instant la conscience de leurs douleurs ».
La libre concurrence engendre une misère déplorable, cette dernière elle-même engendre d’effroyables
conséquences.
La faim est mauvaise conseillère, aussi à Paris il y a 33.000 individus, qui « précipités dans les bas-fonds du vice par la misère et l'ignorance, s’agitent et pourrissent dans un désespoir forcené ». A ce chiffre-là, 1l faut ajouter les 30.072 misérables, voleurs, receleurs, es- -crocs, filles publiques, ce qui « fait monter à plus de 63.000 individus, de tout âge et de toutsexe,cette armée du mal que Paris contient et alimente ».
C'est dans les quartiers infects, logés non point dans des maisons,mais dans des « repaires », que se vautrent ces habitués du vol et de [a prostitution.
« Là, viennent s’entasser dans un abominable pêlemêle, les lépreux de notre monde moral et perdues dans leur foule hideuse quelques pauvres créatures auxquelles l'excès de la misère tient lieu de vice ! Là se passent des scènes à faire frémir ! Les visages qu'on y rencontre n'ont rien que de farouche et de bestial. La langue qu'on y parle est une langue funeste, inventée pour couvrir la pensée. On y exagère jusqu’à l'orgie, et il arrive chaque jour aux habitués, de mêler le sang de leurs querelles au vin bleu où leur abrutissement se ravive et s'épuise.
« Aussi est-ce de là que sortent quelquefois ceux qui, au travers de la société qu'ils remplissent d'horreur et d'épouvante, font route vers le bagne ou vers l’échafaud. »
Il y a mieux, les meurtriers et les assassins ne se con-
tentent plus d'agir individuellement, « ils s'enrégimen-
tent ; ils obéissent à des règles disciplinaires, 1ls se sont donnés un code, une morale ».
Ce ne sont plus des personnalités distinctes qui défilent devant les tribunaux, ce sont des bandes: Bande Charpentier, Bande Gauthier Perez, Bande des Endormeurs, Bande des Etrangleurs ; et tandis que l’on ne peut organiser l'association des travailleurs, celle des malfaiteurs s'organise.
Pour Louis Blanc, la cause de tous ces maux effroyables est la misère. Disciple de Rousseau et de Morelly, il ne peut admettre que l’œuvre de Dieu soit mauvaise. L'homme naît bon, et s'il devient pervers par la suite, la faute en est aux institutions sociales.
« Voici un malheureux qui a pris naissance dans la boue de nos villes. Aucune notion de morale ne lui a été donnée. Il a grandi au milieu des enseignements et des images du vice. Son intelligence est restée dans les ténèbres : la faim lui a soufflé ses ordinaires tentations. La main d’un ami n’a jamais pressé sa main. Pas de voix douce qui ait éveillé dans son cœur flétri les échos de la tendresse et de l'amour. Maintenant, s'il devient coupable, criez à votre justice d'intervenir : notre sécurilé l'exige ! Mais n'oubliez pas que votre ordre social n’a pas étendu sur cet infortuné la protection due à ses douleurs. N'oubliez pas que son libre arbitre a été perverti dès le berceau, qu'une fatalité écrasante et injuste a pesé sur son vouloir, qu'il a eu faim, qu'il a eu froid,
qu'il n’a pas su, qu'il n'a pas appris la bonté... bien
L'ORGANISATION DÜ TRAVAIL 61
qu'il soit votre frère et que votre Dieu soit aussi celui des pauvres, des faibles, des ignorants, de toutes les créatures souffrantes et immortelles. »
La misère engendre fatalement Le vol, le meurtre ou le suicide. Grâce à elle, Léon Faucher pouvait constater que le nombre des individus arrêtés et interrogés au petit parquet de la Seine s’élait accru de l’année 1832 à l’année 1842, de 28 0/0, et le procureur du roi, M. Boucly, dans son discours de rentrée, était obligé de constater que dans les villes, à côté de la richesse, du luxe, de l'élégance et du bon ton des uns, se déroulaient chez d’autres, les actes les plus inhumains et les plus immoraux, « La répression a beau grandir, le mal grandit encore plus vite. » Il se développe surtout dans les centres industriels, dans les départements manufacturiers, où la misère est plus grande que dans les régions agricoles.
Les meilleures lois pénitentiaires, pense Louis Blanc, n’arrêteront pas le fléau, c’est dans sa racine qu'il faut attaquer le mal. Pour cela, point n’est besoin de moraliser des scélérats à cheveux blancs, il faut éviter que les jeunes enfants ne sucent « le venin du vice, dans la misère. » Le seul système pénitentiaire efficace et raisonnable, c’est une saine organisation du travail.
La caisse d'épargne n’est pas même un palliatif dans ce désordre. Receleuse de tous les profits, aussi bien légitimes qu'illégitimes, elle garde l'argent sans se sou-
cier 8 1] provient du vol ou de la prostitution. À ce point
de vue elle en devient le complice et en être le complice n'est-ce point les encourager ? Au reste l'épargne pour soi et exclusivement pour soi, ne développe-t-elle pas l'égoïsme, ne tarit-elle’ pas les sources de la charité et de l'aumône? Elle permet de combattre l'alcoolisme, dira-t-on ! Sans doute ! Mais ne vaudrait-il pas mieux rendre la vie moins pénible et moins triste à ceux qui cherchent l'oubli dans l’alcoo!l !
La concurrence illimitée, c’est la misère ; la misère c’est le vol, le suicide, l’assassinat, c’est encore la dissolution de la famille.
« Tout mariage est un accroissement de charges ! pourquoi la pauvreté s'accouplerait-elle avec la pauvreté ? Voilà donc la famille faisant place au concubinage. Des enfants naissent aux pauvres. Comment les nourrir ? De là,tant de malheureuses créatures trouvées mortes au coin des bornes, sur les marches de quelques églises solitaires, et jusque sous le péristyle du palais où se font les lois. »
Que dire du nombre des infanticides et du nombre des enfants trouvés. L'un et l'autre ont augmenté dans des proportions considérables, surtout dans les centres industriels. Le nombre des enfants trouvés en 40 ans s'est élevé de 40.000 à 130.000. Il a triplé. Au lieu d'enrayer le mouvement, la création des hospices publics l’a peut être développé, et l’on a pu voir, cruelle ironie, servir de stimulant à l'immoralité ce que la mo-
rale donnait comme un remède et comme un frein.
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C'est encore la misère qui jette dans les fabriques, où ils viennent s’entassser, des enfants de 5 et 6 ans. Ils y deviennent pâles, chétifs, rabougris, et comme résultat final, on a constaté que, sur 10.000 jeunes gens appelés à supporter les fatigues de la guerre, les dix départements les plus manufacturiers de France, en présentaient 8.980 infirmes ou difformes, landis que les départements agricoles n’en présentaient que 4.029. « Ainsi, le travail sous l'empire du principe de concurrence, prépare à l'avenir une génération décrépite, estropiée, gangrenée, pourrie. »
Encore s'il n’y avait que les facultés physiques d'anéanties ! Mais il y a malheureusement aussi les facultés intellectuelles. Poussé à la fabrique, l'enfant déserte l'école. C'en est fait alors dans son instruction, du développement de son intelligence et de ses sentiments moraux ! Si au moins la classe pauvre n'était pas prolifique ! Hélas lil en est tout autrement ; chez elle la population s'accroît plus rapidement que dans la classe riche. A Paris, les naissances dans les quartiers aisés sont du 1/32° de la population, dans les autres quartiers, elles s'élèvent au 1/26°. Il en résulte un accroissement constant du nombre des malheureux, accroissement que la maladie ne réussit point à enrayer et qui laisse entrevoir un avenir bien douloureux.
Tels sont, d'après Louis Blanc, au sein de la classe industrielle et ouvrière les effets désastreux de la con-
currence illimitée. Résumons-les en disant que la con-
64 CHAPITRE Ii
eurrence y engendre la misère la plus horrible, la plus hideuse et la plus immorale.
SECTION II. — La concurrence est une cause de ruine pour la hourgeoisie.
De tels méfaits devraient faire condamner à jamais la concurrence et l'organisation sociale actuelle, par la bourgeoisie aussi bien que par le prolétariat, si la bourgeoisie elle-même n'y était directement intéressée.
Le régime de la concurrence illimitée est, en effet, une cause de ruine pour la bourgeoisie. Sans doute, il entraîne souvent le bon marché, véritable bienfait selon les économistes de l’école de Smith et de Say ! Sans doute, le bon marché profite surtout à la classe bourgeoise qui consomme beaucoup! Mais le bon marché « n’est qu'un bienfait provisoire et hypocrite. »
Il se maintient jusqu’au jour où les adversaires que l’on veut anéantir tombent et ne peuvent soutenir la lutte. À partir de cet instant, le monopole remplace la concurrence el les prix des objets s'élèvent. La bourgeoisie est alors atteinte, et ainsi « ce qui a été une arme de guerre parmi les producteurs, devient tôt ou tard, pour les consommateurs eux-mêmes, une cause de pauvreté ».
Est-ce là à l'égard de la bourgeoisie le seul méfait de la concurrence ? Non assurément. Il ÿ a lieu de citer
encore « la confusion produite par l’antagonisme uni-
versel qui dérobe à chaque producteur la connaissance du marché ».
Gagnant peu sur chaque objet, le producteur cherche à vendre beaucoup de façon à réaliser quelques bénéfices. Il produit immodérément, et ne trouvant pas de débouchés à sa marchandise, il en est réduit à vendre à perte et à faire supporter à ses ouvriers une partie de celle-ci.
Ce n’est pas tout, le plus souvent l'industrie bourgeoise devra succomber devant les entreprises plus puissantes.
À la campagne, sa situation n’est pas plus favorable qu'à la ville. La propriété bourgeoise y est ruinée par l’usure et par la dette de treize milliards qui l’accable. Mise en infériorité par la grande culture, elle doit être fatalement absorbée par cette dernière. « De sorte que la bourgeoisie marche à sa dissolution,et dans les villes et dans les campagnes. Tout la menace, tout la mine, tout la ruine. »
Chez les Anglais auxquels nous avons emprunté ce déplorable système, les résultats avaient été les mêmes. L’Angleterre avait élaboré le projet de rendre tous les Etats du monde tributaires de son industrie. Acheter ailleurs les matières premières, produire sans relâche et exporter les objets manufacturés, tel était le plan, aussi égoïste que gigantesque, conçu par celte puls-
sance et suivi pendant deux siècles.