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Mais à combien de tyrannies, de violences, d'iniquités ne dut-elle pas avoir recours !
Encore si les résultats avaient été heureux pour l’Angleterre ! Hélas ils furent par trop funestes !
À acheter sans cesse et à ne jamais produire, les peuples finirent par se ruiner. L’Angleterre perdit des débouchés, tandis que dans son imprévoyance elle activait sans relâche la production. Ce fut alors des crises terribles, des faillites retentissantes, la ruine de nombreuses manufactures.
Ainsi, chose incroyable et vraiment étrange, F'Angleterre en arriva à trouver « deux causes de ruine également actives, et dans le travail des peuples, et dans leur inertie : dans leur travail qui lui erée des concurrents qu'elle ne saurait toujours battre ; dans leur inertie qui lui enlève des consommateurs dont elle ne sauralt se passer ».
Arrivée à son plein développement, la politique du « laisser faire » et de la concurrence 1ilimitée a donné des résultats déplorables.
« Tandis que l'Angleterre, au dehors, s'épuisait en efforts à peine croyables pour rendre l'univers entier tributaire de son industrie, quel spectacle offrait-elle à l'observateur attentif ? Les ateliers succédant aux atehers ; l'invention du lendemain, succédant à Fimvention de la veille ; les fourneaux du Nord ruinés par ceux de l'Ouest, la population ouvrière s’accroissant hors de
toute mesure sous les mille excitations de la concur-
rence illimitée ; le nombre des bœufs qui servent à la nourriture de l'homme, restant bien loin de celui des chevaux que l'homme est obligé de nourrir ; le pain de l’'aumône remplaçant peu à peu celui du travail: la taxe des pauvres introduite et faisant pulluler la pauvreté ; l'Angleterre enfin, présentant au monde surpris et indigné le spectacle de l'extrême misère couvée sous l'aile de l'extrême opulence : tels sont les résultats que devait donner la politique qui était partie de ce principe d’égoïsme nalional : il faut que l'Angleterre cher-
che partout et à tout prix dés consommateurs. »
SECTION II. — Organisation proposée.
« Destruam et œdificabo » ,telle est la devise que Louis Blanc semble avoir prise et à laquelle il conforme sa conduite. Aussi après avoir fait de la société actuelle le tableau sévère que nous venons de voir, après avoir attaqué avec la plus grande fougue la concurrence 1llimitée, la seule et véritable cause de la misère et des iniquités sociales, après avoir détruit, sinon en fait,tout au moins en principe, ce qui existe, 1l va donner les bases d’une organisation nouvelle. Ses principaux fondements seront l'association et la solidarité.
Ce qu’il faut créer tout d’abord, dit Louis Blanc, c'est un ministère du Progrès. Il aura pour mission de réa-
gir contre la politique de résistance des gouvernements
68 CHAPITRE li
passés et d'inaugurer une politique nouvelle : la politique du mouvement. Le monde évolue, des idées neuves sont émises, l'on doit conformer sa manière d’être à celles-e1.
Pour faire de la bonne besogne, ce ministère du Progrès devra être constitué comme ils le sont tous, 1l devra avoir son budget.
Celui-ci sera alimenté par les bénéfices réalisés en remplaçant la Banque de France par une banque nationale, en faisant entrer dans le domaine de l'Etat les chemins de fer et les mines, en centralisant les assurances, en ouvrant des bazars et entrepôts au nom de l'Etat, «en appelant, pour tout dire,à l’œuvre de la Révolution, les puissances réunies du crédit, de l’industrie et du commerce... ». Tous ces bénéfices ne servent à l'heure actuelle qu’à garnir la bourse de quelques r1ches actionnaires ; il n’est que juste de les faire contribuer au bien-être de tous.
Le budget du travail une fois établi, les fonds dont il permettra de disposer, serviront à la création d’ateliers sociaux, dans les diverses branches de l’industrie. L'on commencera par s'occuper des branches les plus importantes, et au fur et à mesure que les ressources disponibles le permettront, l’on s'intéressera à celles qui le sont moins.
L'on pourvoira ces ateliers sociaux de tout l’outillage nécessaire, on les dotera des machines les plus per-
feclionnées inventées par la science. On les mettra à
même, en un mot, de rivaliser avec les ateliers de l'industrie privée les mieux organisés.
La vie intérieure et les détails de l’organisation seront réglés par des statuts, votés et délibérés par la représentation nationale. Ils auront « forme et puissance de loi ».
La hiérarchie des fonctions sera déterminée par l'Etat la première année, puis, par les ouvriers eux-mêmes, car au bout d’un an ils auront fini par se connaître et s’apprécier. À ce moment là, ce sera l'élection qui déterminera la hiérarchie,
Pour faciliter le développementdel’organisation nouvelle, on mettra en pratique le principe de l'intégration. L'on groupera autour de l'atelier social, les diverses professions qui en dépendent et qui sont « les parties différentes d’un même tout ». De plus, l’on appellera à l'association les capitalistes. Ils toucheront l'intérêt de leur capital, mais toutefois ne participeront aux bénéfices qu’en qualité de travailleurs.
L'ouvrier disposera du fruit de son travail ; « mais l’évidente économie et l’incontestable excellence de la vie en commun ne tarderont pas à faire naître de l’association des travaux, la volontaire association des besoins et des plaisirs ».
Le bénéfice net obtenu sera divisé en plusieurs parts ; l’une servira à créer un fonds de secours destiné à venir en aide aux vieillards, aux malades et aux infirmes ; une autre permettra d'organiser un fonds de réserve
ayant pour but de venir en aide aux industries peu pros-
pères ; une troisième sera partagée entre les membres de l'association. Mais, quelles seront les règles de la répartition ?
On a prétendu, que sur ce point, le système de Louis Blanc avait varié et que, après avoir prôné le partage égal, il en était arrivé à conseiller le partage proportionnel aux besoins.
L'auteur de l'Organisation du Travail s'en est défendu énergiquement, et à l'appui de ses dénégations formelles, il eite certains passages de l'Histoire de Dix ans el de ses discours prononcés au Luxembourg.
« Mon opinion est donc, et elle est demeurée, dit-il, absolument invariable :
« 1° Que l'égalité des salaires n’est pas un système applicable au régime actuel d’individualisme et de concurrence.
« 2° Que ce système n'est applicable, même au régime
d'association et de solidarité, que comme procédé transitoire. .
‘ «3° Enfin que la véritable égalité, celle qui a la fraternité pour sœur immortelle, est l'égalité qui proportionne les travaux aux facultés et les fruits aux be- Soins. »
L'Etat, d'après Louis Blanc, doit être une grande fanulle, et de même que dans une famille l’on lient compte, lors du partage des fruits, non point des services rendus par chacun des enfants, mais de leurs besoins,
de même dans la société future la véritable formule de
réparlition doit être : « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins.» Avec le principe de l’association, cette formule constitue la clef de voûte du système de Louis Blanc. Elle le distingue nettement du Saint- Simonisme, et résume d’une façon courte el précise les nouveaux devoirs et les nouveaux droits de l'individu.
L'atelier social une fois organisé, la concurrence va s'établir entre l'atelier privé et lui. La lutte cependant ne sera pas subversive, grâce à l'Etat, qui amortira ses effels en intervenant et en empêchant la valeur des produits, sortis des ateliers sociaux, de descendre à un niveau trop bas. Ainsi insensiblement, sans brutalité, sans secousses, les ateliers individuels seront absorbés par les ateliers sociaux.
Mais, dira-f-on, ceux-ci ne vont-ils pas avoir à lutter entre eux ? Non certainement. La concurrence est appelée à disparaître complètement et à faire place à la solidarité. Tous les ateliers de la même industrie seront reliés entre eux par des liens étroits, de plus, 1l y aura un atelier central duquel relèveront tous les autres en qualité d'ateliers supplémentaires. « De même que M. Rothschild possède, non seulement en France, mais encore dans divers pays du monde, des maisons qui correspondent avec celle où est fixé le siège principal de ses affaires, de même, chaque industrie aurait un siège principal et des succursales. » Dès lors, plus de concurrence. Entre les divers centres de production
appartenant à la même industrie, l'intérêt serait com-
mun, et l'hostilité ruineuse des efforts serait remplacée par leur convergence. »
La solidarité existera entre tous les travailleurs du même atelier, elle existera entre les ateliers de la même industrie, et elle existera enfin entre les diverses industries.
Son premier effet sera de rendre les crises et les maux qu'elles enfantent moins nombreux. Désormais, il n'y aura plus de luttes si ce n’est avec les industries des nations étrangères, el encore pourra-t-on les rendre plus rares et plus humaines par un système d'alliance « fondé sur les nécessités de l’industrie et les convenances réciproques des travailleurs dans toutes les partes du monde ».
Grâce à l'association et à la solidarité, les découvertes de la science ne seront plus une calamité. Une nouvelle machine ne sera plus une arme meurtrière à l’aide de laquelle un industriel s’efforcera d’accabler ses adversalres.
À l'avenir, plus de brevets d'invention, plus d’exploitation exclusive ! Toute découverte sera mise à l’instant au profit de tous. « Ainsi, ce qui est aujourd’hui un moyen d'extermination, deviendrait l'instrument du progrès universel ; ce qui réduit l’ouvrier à la faim, au désespoir et le pousse à la révolte ne servirait plus qu'à rendre sa tâche moins lourde et à lui procurer assez de loisir pour exercer son intelligence ; en un mot ce qui permet la tyrannie aiderait au triomphe de la fraternité. »
Ajoutons à tous ces effets heureux ceux qui résulteraient de la suppression des falsifications, des fraudes, des magasins de commerce remplacés par des entrepôts et des bazars, et de la possibilité pour les enfants de fréquenter les écoles et de s’instruire.
En résumé, une révolution sociale doit être tentée :
« 1° Parce que l’ordre social actuel est trop rempli d'iniquités, de misères, de turpitudes pour pouvoir subsister longtemps ;
« 2° Parce qu'il n’est personne qui n’ait intérêt, quels que soient sa posilion, son rang, sa fortune, à l'inauguration d’un nouvel ordre social ;
« 3° Enfin parce que cette révolution si nécessaire, il est possible, facile même, de l’accomplir pacifique-
ment. »
B. — Organisation du travail agricole.
SECTION I. — Méfaits de la petite culture, avantages de la grande culture.
Dans cette partie de son ouvrage, comme dans la première que nous venons d'étudier, Louis Blanc avant de construire, commence par détruire. Il fait la critique de l’organisation agricole actuelle, et après avoir montré qu’elle ne peut donner de bons résultats, 1l expose le système qu'il préconise.
Dès que l’on tourne son regard sur l'agriculture, 1l
est un fait qui frappe aussitôt, c’est l'abandon complet dans lequel l'ont laissée les divers gouvernements qui se sont succédé depuis la Révolution. Aucun ne s'est intéressé à elle, aucun n'a fait le moindre effort pour améliorer son état, cependant peu brillant. Accablée par la dette foncière, par les lourds impôts qu'elle paie au fisc, en France, l’agriculture se meurt,
Cela ne peut durer, il faut la sauver, car c’est d'elle que dépendra la vie de vingt-cinq millions de cultivateurs el celle de la nation tout entière,
Le régime de la petite culture est la cause du mal.
La petite culture, en effet, c’est la disparition des prairies et des troupeaux qui fertilisent le sol, c'est la culture du grain qui épuise la terre, c’est la bêche remplaçant la charrue et usant les forces de l'homme, c’est les champs eux-mêmes réduits en poussière, c’est le cultivateur habitant le village, loin du lopin qu'il cultive et qui n'est pas assez vaste pour contenir son habitation. La petite culture enfin, c’est l’enchevêtrement infini des parcelles, c’est son cortège de servitudes, d’ennuis et de procès ! c'est l’agriculteur pauvre ! Or qui dit : agriculteur pauvre, dit, selon l’adage, pauvre agricuiture.
Ce régime date de longtemps. Il existait en France bien avant 1789 et c’est au moyen-âge qu'il faut rattacher ses origines. Mais depuis cette époque reculée, il s’est sans cesse développé. La grande Révolution lui a donné un nouvel essor par la vente des biens du clergé,
et le Code Napoléon en généralisant la propriété a fini
de la mettre en lambeaux. Sur 5 millions de familles en France, on en compte 2.600.000, dont le revenu maximum s'élève à peine à cinquante francs. Encore, que serait-ce si le mal n’empirait pas? Malheureusement, le morcellement augmente chaque jour, et chose plus désastreuse, chacune des petites propriétés se divise en parcelles infimes, souvent très éloignées les unes des autres |
« Le principe du « chacun pour soi,chacun chez soi »,a imprimé à « l'esprit de propriété » la direction la plus fausse et la plus dangereuse.On a beau être misérable ,on a beau s’épuiser à cultiver un lambeau de terre,qui,faute de ressources suffisantes, ne rapportera jamais en bienêtre ce qu'il coûte en mortelles fatigues, on brûle de s'étendre, de s’arrondir ; on le veut à tout prix. » On va alors trouver l’usurier du village voisin, on emprunte à gros intérêts, et à tous les maux de la petite culture vient s’en ajouter un nouveau: l'usure. « Etonnez-vous, après cela, que ceux qui produisent le blé soient réduits à manger du pain noir et que la vigne n'ait pas de vin à promettre à ceux qui la eultivent ! »
….… Nous venons de parler des paysans propriétaires, que dire des journaliers campagnards ! Ils vivent au jour le jour, n'étant jamais sûrs même d'être mal nourris.
À la campagne l'on ne mange presque pas de viande, et s’il faut en croire ce que dit Malte-Brun dans la Description de la France, il faut évaluer à 20 millions le
nombre des Français qui n’ont de la viande sur leur
table que les jours de fête. La raison en est, que chez nous, le règne animal ne prospère pas. Nous en sommes réduits à importer un nombre considérable de bœufs, moutons, porcs et chevaux. Or comme le règne végétal dépend du premier, car là où les engrais manquent les céréales ne peuvent être abondantes, il en résulte que ceux qui ne mangent pas de viande, ne disposent pas de beaucoup de pain. Ce qu'il y a de pire, c’est que cette ration est appelée à devenir de plus en plus faible, la population augmentant sans cesse, tandis que la production reste stationnaire.
De même que la concurrence faisait le malheur de l'industrie, de même la petite culture fait le malheur de l’agriculture.
Pour nous en assurer, voyons ce qui se passe en Angleterre. Là grâce au droit de primogéniture et de substitution, la presque totalité du sol appartient à trente mille familles. La grande culture y domine aussi les pâturages abondent. Bœufs, chevaux, moutons sont élevés en grand nombre et fertilisent le sol. Le résultat est frappant ; eu égard au nombre d’hectares ensemencés, la production des céréales est au moins deux fois plus considérable qu’en France.
« D'où vient cette différence si poignante en faveur de l'Angleterre ? De ce que la propriété du sol y esl constituée féodalement ? Non, non, car pour que la terre soit cultivée d’une manière convenable, il n’est pas du
tout nécessaire, nous le verrons, qu’elle apparlienne à
une poignée de privilégiés. D'où vient donc cette différence ? Uniquement du système de la grande culture. »
Il faut donc installer en France le système de l’exploitation en grand. Mais comme l'esprit de propriété ou, pour employer le mot de Michelet, le mariage de l'homme avec la lerre, produit des effets heureux, tout en rendant l’homme aussi indépendant et aussi actif que possible, 1l faudra combiner la grande culture avec le mariage de l'homme et de la terre. Mais le moyen, dirat-on ? Louis Blanc l'indique : on y réussira grâce à
l’associalion.
SECTION II. — Les ateliers sociaux agricoles.
Nous avons déjà vu que les ressources du budget des travailleurs serviraient à créer les ateliers sociaux industriels.Ce sont elles encore qui permettraient d’organiser les ateliers sociaux agricoles.
Il en serait créé, progressivement, un par département « pour l'exploitation unitaire du sol en grand, par familles associées ».
En tenant compte du nombre d'hectares cultivables en France, et du nombre de familles, l’on pourrait former chaque association agricole de cinquante familles. Elle comprendrait 250 individus et disposerait d'une étendue de 500 hectares. L'Etat ferait les avances, achèterait les terrains et les objets mobiliers agricoles
nécessaires. Elles lui seraient remboursées par la suite,
78 CHAPITRE Ill
et dans tous les cas, son fardeau pourrait être allégé par l'abolition des successions.en ligne collatérale.
Tout propriétaire qui désirerait faire parte de l’association devrait lui vendre ses terres et ses instruments aratoires.
Chaque atelier agricole posséderait des ateliers de tissage, de serrurerie, de menuiserie, de couture, etc., De cette façon, l'hiver on utiliserait le temps que les intempéries empêcheraient de consacrer aux travaux des champs.
A la tête de l'atelier serait un directeur nommé par l'Etat, au début, puis, élu dans la suite par ses co-assoclés.
Un Conseil de l'association, composé de sept membres et présidé par le directeur, aurait pour mission de « distribuer les travaux selon les aptitudes, de fixer la durée du travail, de surveiller la comptabilité, de pourvoir aux transactions à faire pour le compte de l'atelier agricole ». Il serait nommé de la même façon que le directeur. |
Le vote déciderait de toutes les admissions à l’atelier et de toutes les exclusions qui seraient prononcées.
Les repas pourraient être préparés en commun, sauf, pour chacun, la liberté de consommer en famille la part lui revenant.
Les vêtements, le logement, les objets mobiliers seraient fournis par l'associalion, « sauf à en fournir la valeur représentative à ceux qui l’aimeraient mieux ainsi ».
Les besoins de tous seraient satisfaits au moyen des produits du travail de tous.
L'on paierait d’abord l'intérêt du capital avancé par l'Etat ; puis les frais d'entretien et du matériel réglés, l'excédent serait réparti comme suit :
«Un quart pour l'amortissement du capital fourni par l'Etat.
« Un quart pour la formation d'un fonds de secours destiné aux vieillards, aux malades, aux blessés, etc.
« Un quart à partager entre les travailleurs, proportionnellement au nombre des journées de travail.
« Un quart enfin pour la formation d’un fonds de réserve affecté à la réalisation du principe de mutuelle assistance et de solidarité entre les divers ateliers so- Caux. »
Chacun de ceux-ci aurait une école, dans laquelle on élèverait les enfants. On développerait chez eux les principes de solidarité, de justice et de fraternité. On léur enseignerait qu'ils doivent plus tard faire partie dg l'association, et qu’à ce titre ils devront accomplir à peiné d'exclusion, leur tâche de travailleur et leur devoir d’associé. On ne leur laisserait pas ignorer que, dans l'atelier, la propriété des divers objets mobiliers et du capital immobilier appartient à la collectivité et que, quiconque abandonne cette dernière perd tous ses droits à l’actif social.
Un tel système ne saurait manquer d'exercer une
grande force morale et d'absorber insensiblement et
sans secousse les diverses exploitations, grâce aux avantages incontestables qu'il présenterait.
Ces avantages seraient multiples et leur valeur ne saurait faire aucun doute.
Désormais, les travaux agricoles pourraient, par suite de l'étendue de chaque exploitation, être répartis selon la spécialité des aptitudes. Le résultat serait un accroissement de richesse.
Chacun ayant sa part dans les jouissances aurait intérêt à travailler, et « l’ardeur qui naît des excitations, de l'intérêt personnel, se combinerait avec les avantages propres au système de la grande culture ».
Le logement, par suite des bâtiments qui seraient construits, serait sain, convenable, et à bon marché.
La vie elle-même, ayant lieu en commun, serait facilitée par les économies réalisées sur l'alimentation, l'éclairage et le chauffage.
La culture prospérerait grâce à une direction intelligente et éclairée, et à l'envoi des travailleurs là où leur activité serait plus directement utile et nécessaire. Les enfants profiteraient de la surveillance, de l'éducation, des ressources et des soins qui résulteraient de la vie en commun. Ils ne seraient plus éloignés de l’école et pourraient développer librement leurs facultés et leurs aptitudes.
I faut enfin ajouter à tous ces avantages, celui qui résulterait de la consülution d’un fonds de mutuelle assistance el qui permeltrait de venir en aide à toute
association en souffrance.
« Tel est, présenté sèchement et d’une manière succincte, le tableau des heureux effets qu’on aurait à attendre du système proposé. Et comment, dès lors, n'y aurait-il pas rayonnement et absorption volontaire ? Lorsqu'on verrait se produire au sein des associations agricoles tout ce que la propriété collective comporte de fécond et d'attrayant ; lorsque, au lieu de cette foule de chaumières sales, obscures, infectes, où le régime d'individualisme parque une à une ses victimes, on verrait s'élever de vastes et somptueux bâtiments, pleins d'air, accessibles au soleil, distribués en autant de logements particuliers qu’il y aurait de familles, avec salle de lecture et de réunion, cuisines et buanderies communes, bibliothèques, salle d'asile, école, riants jardins ; lorsque, au lieu de se harasser et de se ruiner à cultiver des graines de qualité inférieure, des choux, des haricots, des pommes de terre, la population agricole serait distribuée et employée de manière à tirer du sol le meilleur parti possible ; lorsque ces infortunés paysans, au chevêt desquels vient s'asseoir chaque nuit le fantôme du percepteur, hommes libres, qui ont la pauvreté pour tyran, propriétaires, qui sont la propriété vivante d’un prêteur sans entrailles, se trouveraient transformés en cultivateurs indépendants, par cela seul qu'ils ne seraient plus isolés et deviendraient riches par la fraternité, vraie science de la richesse ; lorsque, en un mot, les exploitations par familles associées, montre-
raient réunis, le mode de culture le plus favorable à Le — 6
l'essor de la production et le mode d'encouragement le plus propre à stimuler en le moralisant, le zèle du producteur, la Révolution aurait-elle beaucoup de peine à se faire accepter par ceux qui, aujourd’hui, faute de la connaître, calomnient d'avance son avènement et renvoient dans la région des chimères, les esprits avides de
ses bienfaits ? »
SECTION III, — Rapprochement entre l'atelier social industriel et l'atelier social agricole.
Si l’on rapproche l'atelier social industriel de l'atelier social agricole, l’on constate que leur organisation, quoique fondée sur les mêmes principes et sur les mêmes bases, n’est pas en tous points identique.Tandis que les bénéfices nets réalisés dans l’industrie, sont divisés en trois parts, dans l’agriculture au contraire on en compte quatre. La quatrième portion doit servir à l'amortissement du capital avancé par l'Etat.
C'est là un premier point de dissemblance, 1l y en a un deuxième.
Dans l'atelier social industriel, la répartition des bénéfices entre les ouvriers, sera, au moment où le système aura reçu son développement, proportionnelle aux besoins ; dans l'atelier social agricole, elle sera proportionnelle au nombre de journées effectuées.
Ces nuances ont été corrigées par Louis Blanc. Dans
le projet de loi qui résume et codifie son système, il
adopte pour l’industrie et l’agriculture la division des bénéfices en quatre parts, et leur répartition proportionnelle aux besoins de chacun.
Disons en terminant cet exposé que c'est dans ce projet de loi que Louis Blanc explique le fonctionnement des entrepôts et des bazars dont il n'avait fait que parler antérieurement.
Les producteurs et les manufacturiers pourront déposer leurs marchandises et leurs denrées dans de vastes entrepôts, dirigés par des fonctionnaires responsables. Il leur sera remis des récépissés qui auront une valeur négociable et pourront faire office de papier monnaie ; papier monnaie garanti par une marchandise déterminée et experlisée.
Quant aux bazars, ils correspondront au commerce de détail, de même que les entrepôts correspondront au commerce en gros. Ils remplaceront nos magasins actuels, et c’est à eux que l’on devra s'adresser pour se procurer les divers objets nécessaires à la vie de chaque
jour.
CG. — Organisation du travail littéraire.
SECTION I, — Mal dont souffre la littérature.
Le travail littéraire comme le travail industriel et le travail agricole est atteint d’un mal qui le mine. Mais
tandis que c’est la petite culture et la concurrence 1lli-
mitée qui font le malheur de l’agriculture et de l'industrie, c’est la passion de la finance qui fait le malheur de la littérature. L'écrivain ne publie pas des livres pour instruire, être utile ou gouverner moralement ses semblables, il fait des livres uniquement pour amasser des capitaux. C’est un véritable métier qu'il exerce, et dans l'exercice de ce métier rien ne lui répugne. Il s'asservira au goût du public, il alimentera son ignorance, il excitera ses passions, même les plus perverses, si ses livres doivent être vendus plus facilement.
Avant 1789, ce déplorable état de choses n'existait pas. Sans doute certains écrivains, comme Racine, Molière et Mairet étaient patronnés par le monarque ou par de grands seigneurs, sans doute aussi, Diderot fut le favori de Catherine IT, Voltaire l’ami du Grand Frédéric, mais alors les écrivains n’aliénaient souvent que leur dignité d'hommes. Aujourd’hui, voulant plaire non plus à un seul, mais à tous ceux qui les lisent, ils font trafic de leurs idées.
À ces inconvénients funestes sont venus s’en ajouter d’autres. |
La littérature n’est pas plus tôt devenue un métier lucratif, que tous ceux-là, qui trouvaient les autres carrières encombrées, s'y sont précipités en foule. Il en résulle des luttes sans fin, un désordre inouï, un avilissement incroyable, en un mot tous les maux que la concurrence entraîne avec elle. L'écrivain veut écrire
beaucoup et plaire malgré tout. Situations forcées, sen-
timents exagérés, enseignements pervers, tout lui paraît bon pour poursuivre ses fins, rien ne le rebute. « Au sein d’une profusion de livres toujours croissante, le public est resté ‘sans direction, et n'ayant plus, ni la possibilité ni le temps de choisir, il a fermé sa bourse ‘aux écrivains sérieux et jelé son âme en pâture aux charlatans. »
Pour comble de malheur, des spéculateurs ont soumis les gens de lettres par des artifices nouveaux d’exploitation, si bien que les écrivains en sont venus à mendier le concours de ces gens-là.
À cette affluence trop grande d'écrivains inutiles, mauvais ou dangereux, et à cette exploitalion exagérée de la propriété littéraire,quel remède doit-on apporter ? On a proposé de prolonger l'exploitation des livres, même après la mort de leur auteur, comme si le droil de propriété n'était pas condamnable dans son principe et dans ses conséquences.
Il est condamnable dans son principe, car il ne repose sur rien. L'écrivain ne peut revendiquer la pensée, car la pensée comme l'air que nous respirons, appartient à tout le monde, elle est du domaine de l’humanité, et ce qui accroît sa valeur, c'est le nombre de personnes qui lui rendent hommage. Le droit de propriété littéraire ne peut donc porter sur le fond de l'œuvre ; 1l ne peut pas davantage porter sur sa forme. En décider autrement, ce serait admettre que des écrits comme ceux
émanant de Fourier, formulés à dessein par l’auteur,
86 CHAPITRE Ill
en termes bizarres et peu intelligibles, doivent appartenir au premier « badigeonneur littéraire », qui, s'emparant du système de Fourier, le rédigera en un style clair et élégant.
Le droit de propriété littéraire est de plus condamnable dans ses conséquences. L'admettre, c’est d’abord le déclarer perpétuel, car si l’on en consacre le principe, ilne faut pas en limiter l’usage, c'est ensuite porter atteinte à l'intérêt général. Une fois propriétaire de son œuvre l'écrivain pourra en faire ce que bon lui semblera Il sera libre de la détruire, véritable malheur si l'œuvre a de la valeur. Il sera libre d'en faire une exploitation funeste, de l’échanger, de la donner, de la vendre. Il sera libre enfin, si l’œuvre est mauvaise, de concurrencer avec elle les œuvres bonnes et morales pour le plus grand pervertissement des esprits el des cœurs.
Consacrer le principe de la propriété littéraire, c'est faire la fortune de ceux qui publient plusieurs livres par an, c'est condamner à mourir de faim les écrivains qui consacrent une partie de leur vie à l'achèvement d'une œuvre longtemps méditée et sagement mûrie.
Ainsi le remède proposé pour améliorer le sort de l'homme de lettres, et pour faire cesser le désordre qui existe dans le travail littéraire, remède qui consiste à reconnaître le droit de propriété de l'écrivain, pour lui et ses représentants, pendant toute sa vie, et pour ceuxci pendant trente ans après sa mort, ne fera au contraire
qu'aggraver le mal. Il faut donc l'abandonner et décla-
rer que le véritable remède, consiste à organiser une librairie sociale.
SECTION II. — Organisation du travail littéraire.
C’est dans le budget des travailleurs alimenté, comme nous l'avons vu, par les ressources provenant de l’exploitation des chemins de fer, des assurances et de la banque que l’on prendrait les fonds nécessaires pour la création d’une librairie sociale. Elle s’administrerait elle-même, mais les statuts rédigés par l'Etat en forme de loi, seraient suivis strictement sous sa surveillance.
La librairie n'aurait pas de droit d'auteur à payer, elle éditerait les livres des membres qui en feraient partie. Le prix de chacun serait déterminé par l'Etat. Il serait calculé en vue du meilleur marché, et de façon à ce que les livres les plus utiles à la société, soient ceux qui coûtent le moins cher.
Avec le produit du travail des membres associés, l’on paierait les frais occasionnés par le fonctionnement de la librairie. Le bénéfice net serait réparti dans les mémes conditions et proportions que celui des ateliers so- CIAUX. |
L’admission d'une œuvre à l'impression aurait lieu par un comité d'hommes éclairés choisis et rétribués par la librairie. Le grand avantage de ce premier con-
trôle, serait de repousser tout travail qui ne serait pas
88 CHAPITRE lit
sérieux, et d'encourager les littérateurs jeunes ou pauvres. Contrairement à ce qui a lieu maintenant, ceux-ci n'auraient plus à mendier les faveurs de quelques spéculateurs dispensateurs de la gloire. Ils n'auraient plus à subir les humiliations d’un refustoujours à craindre, ils seraient assurés de pouvoir faire imprimer toute œuvre qui se recommanderait par ses qualités. Des récompenses nationales viendraient encourager les auteurs qui auraient le mieux mérité de la patrie. Pour cela, les représentants du peuple nommeraient annuellement et pour chaque genre de travail intellectuel, un citoyen qui aurait pour mission d'examiner les ouvrages sortis des presses sociales et intéressant la partie à laquelle 1l aurait élé proposé. « Il aurait une année entière pour approfondir les critiques qui seraient faites de ces ouvrages, éludier l'impression que la société en aurait reçue, interroger enfin l'opinion publique représentée par ses organes les plus intelligents et non par la multitude aveugle des acheteurs. »
Il ferait un rapport motivé, le soumettrait aux représentants du peuple, et un mois après, ces derniers donneraient aux plus méritants des récompenses nationales, qui seraient constituées avec les fonds provenant du budget.
« Mais jusqu’à ce que cette récompense eût été obtenue, comment l’homme de lettres lutterait-1l, s’il était pauvre, contre la nécessité de vivre ? Il imiterait Jean-
Jacques ; en dehors de son travail intellectuel, il se
vouerait à l'exercice d’une profession lucrative. La dignité de l'homme de lettres, son indépendance, sa royauté ne sont qu’à ce prix. L'homme, grâce au ciel, a reçu de Dieu des aptitudes diverses. Pourquoi sa fonction serait-elle une, quand sa nature est multiple ? Aussi bien, l'intelligence ne saurait être continuellement en gestation ; comme la terre, elle veut être ménagée, et la variété des semences qu'on lui confie redouble sa fécondité. »
Quant aux écrivains qui recherchent plutôt l'argent que la gloire et dont les livres empruntent leurs attraits, soit à la frivolité, soit à la corruption ou au scandale, ils éditeraient eux-mêmes leurs œuvres. Mais leur condition deviendrait de plus en plus défavorable, car ils auraient à lutter contre la concurrence qui leur serait faile par la Librairie sociale. Ainsi insensiblement diminuerait le nombre de ceux qui veulent combiner l’industrialisme avec la littérature. Cet heureux résultat serait en l'honneur d’un système, qui se recommande par lui-même, puisqu'il propose pour but et pour récompense de l’activité humaine : l'honneur, la gloire et
la satisfaction du devoir rempli.
D. — Organisation du crédit.
SECTION TI. — Répartition arbitraire du capital, organisation défavorable du crédit.
Dans l'organisation sociale actuelle, ce qui prédomine, c’est la féodalité financière. Elle a succédé à la féodalité territoriale el militaire, emportée par la Révolution de 1789, mais comme elle, elle est appelée à disparaître. La Révolution en marche l’entraînera à son tour. L'on ne veut plus de la royauté de l'argent, de l'aristocratie de l'argent, les cris qui retentissent de toutes part sont : Plus de privilège ! la justice ! l'égalité !
« De là tous ces brûlants débats sur la souveraineté du capital, sur le despotisme de l'usure, sur le prêt à intérêt, sur le crédit. »
Le capital, c’est-à-dire la nourriture, le vêtement, le gîte, la matière première, les machines, les outils, en un mot, la richesse employée reproductivement, n’est que du travail accumulé et a droit à ce titre à être rémunéré, toutes les fois qu'il est mis au service d’une industrie, car c'est en somme du travail que l’on rémunère. Mais n'est-ce pas là confondre le capital avec le capitaliste ? En réalité, c'est ce dernier que l’on paie, et le plus souvent 1l doit à tout, sauf au travail, son état privilégié. À côlé des capitalistes qui se sont parfois
tout Juste donné la peine de naître, nous en voyons qui
le sont devenus en falsifiant des produits, en ruinant leurs rivaux par une frauduleuse concurrence, ou bien encore en siégeant autour d’un tapis vert. Tous ceux-là, même lorsqu'ils prêtent leurs capitaux, ne sauraient avoir droit à aucun intérêt, car ce dernier doit être la récompense du travail et non du capital.
L'intérêt n'est réellement légitime, que parce qu'il rémunère un capital acquis par un travail honnête ; or comme c’est là l'exception, on ne peut ériger en règle générale la légitimité de l'intérêt.
Est-ce à dire que le capital, quelles que soient au reste ses origines, ne soit pas fécond par lui-même ? Non certainement. Le capital est nécessaire, il est indispensable. Grâce à lui l’on obtient des résultats vraiment merveilleux, et si l’activité humaine ne pouvait compter sur lui, c'est en vain qu’elle tenterait toute œuvre de longue haleine. Mais si le capital est indispensable, « pourquoi préférer à un régime qui le mettrait à la disposition de tous, un régime qui le met à la merci de quelques uns ? » Reconnaître la propriété individuelle et exclusive du capital, n'est-ce pas en réalité aussi insensé, qu’il le serait de reconnaître la propriété individuelle et exclusive de l'air, si quelques hommes réussissaient à l’accaparer ?
Ceux donc, qui confondent utilité du capital et utilité du capitalisme, en lant qu'appropriation du capital par les uns au détriment des autres, commettent un vérila-
ble sophisme, sophisme qu'il faut énergiquement com-
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battre. Utile, fécond, le capital ne devrait pas être la propriété de quelques-uns.
Sous le régime actuel d’individualisme, la majorité des individus naissent, sans fortune, sans avances et n'ont pour vivre que leur ardent désir de travailler et la force de leurs bras. Que vont-ils devenir ? S’adresseront-ils à un entrepreneur ? Les voilà tranformés en salariés ! Iront-ils heurter la porte d’un capitaliste pour lui réclamer l’usage des instruments de travail nécessaires pour tirer parti de leurs dispositions naturelles ? Sa porte ne s'ouvrira pas. Ils ne remplissent pas les conditions requises pour qu’il leur soit fait crédit. Le capitaliste ne prête qu'aux riches, qu'à ceux qui peuvent lui donner des garanties réelles,or ils n'ont qu'une garantie personnelle. Il auront beau offrir leurs bras, leur bonne volonté, leur activité, leur intelligence, « nul doute qu’on ne leurréponde : cela ne suffit pas ! Vous pouvez être intelligent, industrieux, plein d'ardeur, honnête, mais ne pouvez-vous pas être surpris par la mort, arrêté dans votre travail par une crise commerciale,écrasé par une concurrence frauduleuse et imprévue ? Dans une société livrée aux hasards dun antagonisme universel, au sein de cette loterie terrible qu'on appelle aujourd'hui l'industrie, malheur à qui prêlerait ainsi ! Il hypothéquerait son avoir sur des nuages ! »
La clause de garantie, imposée par le capitaliste au
travailleur, est certainement la plus dure de toutes, Et
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si l'on admettait pour un instant, que la stipulation d'intérêts pût être supprimée, ce qui sous le régime d'individualisme est impossible et contradictoire, elle suffirait à elle seule à rendre le crédit inacessible au prolétariat.
Il faut donc modifier l’organisation du crédit, généraliser ses effets bienfaisants, et en proclamer la gratuité. Le pourra-t-on ? Oui, grâce à l’association et à la ban-
que d'Etat.
SECTION II. — La Banque d'Etat.
Lorsque le grand financier Law disait au Régent, au début du dix-huitième siècle : « N'oubliez pas que l’introduction du crédit a plus apporté de changement entre les puissances de l'Europe que la découverte des Indes ; que c'est au souverain à le donner,non à le recevoir », il posait, en matière de crédit, les véritables principes. Oui, c’est au pouvoir, qui a pour mission de veiller à l'intérêt public, qu'incombe le soin de donner le crédit et d'encourager par ce moyen le travail national et la production des richesses. Oui, c’est l'Etat qui doit être le banquier de tous les citoyens, grands et petits, riches et pauvres, qui doit retirer les immenses bénéfices, réservés par les diverses opérations, qui doit enfin fixer le taux de l’escompte et élargir son cercle, de façon à ce que les intérêts présents de la collectivité
et ceux de l'avenir soient sauvegardés.
Cependant Law, malgré son génie, échoua, précisément parce que celui à qui il s'adressait ne sut pas le comprendre et ne sut pas profiter de ses conseils.
Aujourd'hui, nous sommes obligés de reconnaître que Law avait raison, et de déclarer que le système nouveau d'organisation du crédit a profité de son enseignement et mis en pratique son grand principe gouvernemeutal.
Désormais, c’est l'Etat lui-même qui donnera le crédit
Pour cela, la Banque de France qui existe actuellement et dont la création remonte au premier Empire (loi du 24 germinal an XI), sera convertie en banque d'Etat.
On lui donnera une succursale dans chaque département,et auprès de chacune d’elles on établira un conseil d'escompte. Sa mission sera de s’enquérir de la solvabilité des emprunteurs, et lorsqu'il y aura lieu de déeider si la banque doit faire crédit à quelqu'un, le conseil d'escompte délibérera.
Ce dernier sera composé d'hommes élus par les municipalités, les chambres de commerce et les chambres syndicales des corporations.
Pour éviter les usurpations du Pouvoir exécutif et pour que les coups d'Etat ne soient pas encouragés, la Banque d'Etat sera soustraite à l’action du Pouvoir exéculif et placée sous l’action directe de l'Assemblée nationale. Elle pourra effectuer les diverses opérations de
commerce, prêts sur dépôts, escompte, émission de bil-
lets. Ces derniers auront cours légal, el seront toujours couverts par un gage. Les nombreux bénéfices faits par les diverses banques, seront désormais réalisés par la Banque d'Etat, et contrairement à ce qui se passe maintenant, au lieu d'aller grossir la bourse de quelques banquiers privilégiés, ils alimenteront le budget des travailleurs.
Avec le budget des travailleurs l'Etat commanditera les associations ouvrières solidarisées. Elles pourront ainsi se procurer les matières premières, les instruments du travail, en un mottout ce qui leur est nécessaire pour acquérir leur plein développement. Au lieu d’être fermées à la manière des anciennes corporations connues sous le nom de jurandes et de maîtrises, ces associations fraternelles seront ouvertes. De cette façon, pour avoir les instruments de travail, l'individu absolument déshérité, n'aura pas besoin de payer un intérêt ni même de fournir une garantie réelle. Il se présentera à l’atelier social et son entrée sera assurée s’il fait partie de la profession et s’il en justifie.
La Banque d'Etat n'ayant pas à satisfaire des appélits déréglés ainsi que cela a lieu maintenant, n'aura aucune raison pour maintenir élevé le taux de l’escompte et de l'intérêt. Elle pourra l’abaisser insensiblement, de façon à le rendre insignifiant. Tous ceux qui ont des garanties réelles en retireront un incontestable avantage, et comme d'autre part, ceux qui ne
possèdent rien trouveront dans les associations ouvriè-
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res le crédit dont ils pourront avoir besoin, l'on peut dire que grâce à la Banque d'Etat et à l'association le Crédit personnel et gratuit pour tous sera réalisé. L'industrie, le commerce, la situation matérielle et morale de la société entière en général, et du proléta-
riat en particulier, auront tout à y gagner.