III. — La Formation littéraire : Influence du
Collège.
Gomme beaucoup de parents, ceux de Louis se complaisaient dans les gentillesses de leur rejeton. Son père consigna dans un « Journal », avec de minutieux détails, les plus petites nouveautés de la vie de l'enfant : premiers costumes, promenades, tenue à l'église, manifestations d'intelligence. Il y ajoute les éloges flatteurs entendus dans le bourg : « Il est vrai, note-t-il, avec une satisfaction peu déguisée, que c'est un bel enfant » (1). On veut même la miniature du « bel enfant ». Jean-Nicolas prend ses pinceaux et s'y applique non sans succès. Désormais, elle figurera auprès de celle du « Père Hour » dans la salle à manger.
(I) Inédit.
C'est au milieu des fillettes du pensionnat que Louis, sous la direction de sa mère, prend contact avec les livres. A dix ans, il sait exprimer clairement sa pensée, comme le prouve une lettre d'alors qu'il conserva toute sa vie et dont la naïveté l'amusait fort. Elle était adressée à son parrain, Monsieur Pessey, le régisseur du château de Gany :
« Mon cher Parrain,
« Gomme j'ai apris (sic) que tu avais défendu de s'amuser à pêcher sur le pont de Baraville (1), j'ai pris la liberté de t'écrire pour t'en demander la permission. Gomme je ne connaissais pas ta défense, j'y ai déjà p'êché une fois, mais je n'ai pris rien. J'ai entendu dire que Marraine (2) n'était pas au château, je te prie, quand tu lui écriras, de lui présenter mon respect et de lui dire que je m'ennuie beaucoup de ne pas la voir. Adieu, mon cher Parrain, je t'embrasse de tout mon cœur, en attendant la réponse que tu auras la bonté de faire à papa.
« Ton filleul, « Louis-Hyacinthe Bouilhet (3).
« Gany, le 3 Juin 1831 ».
L'écriture est satisfaisante et sauf pour un mot, l'orthographe est respectée.
On songe déjà aux moyens à prendre pour que l'enfant commence des études plus sérieuses, quand, au mois de juin de l'année 1832, survient la mort du chef de famille, Jean-Nicolas. Dans les lettres qu'elle écrit vers cette épo-
(1) Barville.
(2) Madame Pessey.
(3) Inédit.
que, Madame Bouilhet paraît inconsolable de la perte de son « bon ami ». A sa belle-sœur Emilie, qui lui a demandé, en souvenir, des cheveux du défunt, elle avoue qu'elle doit supporter de longues heures de tristesse: « Je ne puis rien toucher, rien voir, qui ne me retrace mon malheur : ses fyabits, ses papiers, son portrait, sa tombe que je vois de ma fenêtre ! Oui, le cimetière de Gany est sur le penchant d'une côte qui est très près d'ici, et l'on peut voir de chez nous la croix que j'ai fait mettre sur mon pauvre bon ami ! Que de fois je l'ai déjà regardée ! Mais je ne puis la distinguer longtemps, mes yeux cessent bientôt de la voir » (1).
Cependant elle ne se décourage pas ; elle trouve dans sa foi religieuse la force de continuer seule l'éducation des trois enfants. Jean-Nicolas avait désiré que Louis fît ses études complètes, mais le budget de la famille était trop maigre pour que Madame Bouilhet songeât à confier à d'autres l'instruction de son fils. Heureusement la Duchesse de Mèntmorency-Luxembourg, s'intéressa aux enfants laissés par l'ancien sous-intendant de son château, et grâce à ses libéralités Louis put « aller en pension ». La chose mérite d'être notée, car cette protection des châtelains de Gany pèsera plus tard sur le poète qui, par respect de ses bienfaiteurs, soutiens fidèles du trône, refusera de publier certaines satires politiques, nettement libérales. Dans une de ses lettres, Madame Bouilhet révèle avec précision comment Louis devint le protégé des Montmorency-Luxembourg. « Lorsque je perdis mon pauvre ami, dit-elle, je crus devoir écrire à Madame la Duchesse et lui apprendre mon malheur. J'en reçus une
(1) Inédit.
réponse pleine de bonté dans laquelle elle m'assurait qu'elle s'intéresserait à mon fils, espérant, disait-elle, qu'il aurait toutes les belles qualités de son père. Cette lettre me causa un instant de soulagement dans mes peines... Mais jugez quel nouveau coup pour moi, lorsque huit à dix jours après, j'appris la mort de la bonne Duchesse, emportée par le choléra en quelques heures, précisément au moment où elle se disposait à venir passer quelques jours au château de Gany ! N'est-ce pas là une circonstance bien malheureuse. Enfin, après avoir passé bien longtemps sans entendre parler de rien, Monsieur Pessey m'a appris que les enfants de Madame la Duchesse, qui connaissaient les bonnes intentions de leur mère à l'égard de mon fils , voulaient placer Louis dans une pension qu'ils se chargeaient de payer. Gela est, à ce qu'il me semble, bien avantageux pour Louis, mais me séparer de ce cher enfant qui est encore si jeune ! . . . Il m'aurait été bien plus agréable de recevoir la valeur de cette pension pour m'aider à élever mes enfants et d'attendre encore quelques années avant d'éloigner Louis, mais je n'ai pas le choix. . . • » (1).
Madame Bouilhet, d'après les conseils de Monsieur Pessey, avait d'abord résolu d'envoyer l'enfant dans quelqu'une des pensions de Dieppe, « à cause de la facilité des communications », mais un des « notables » de Gany lui ayant affirmé « qu'il n'y avait pas à Dieppe une seule pension particulière qui eût de la réputation » (2), il fallut chercher ailleurs.
Il fut décidé que Louis serait envoyé près du Havre, à
(1) Inédit.
ri) Inédit.
Ingouville, chez Monsieur Jourdain qui était sans doute un ami de Pierre Hourcastremé. Les larmes aux yeux la jeune veuve se sépara de son fils : « Après avoir passé une quinzaine aux préparatifs indispensables de son petit trousseau, écrit-elle, je l'ai conduit moi-même, non sans avoir le cœur bien brisé », et dans une autre lettre : « Que j'ai pleuré en me séparant de luit II est au Havre à quinze lieues d'ici ! » (1).
Louis raconta plus tard que sa mère alors n'avait pas hésité à lui confectionner elle-même des costumes ; il voulut évoquer ce souvenir dans la pièce de vers intitulée « Tulipes et Jacinthes » et dédiée à son grand-père :
Ma mère avec orgueil me taillait des gilets Dans le satin luisant de tes belles culottes !
Nous croyons volontiers que Madame Bouilhet ne le faisait pas « avec orgueil », mais s'y résignait par raison d'économie. Elle négligea même un peu « la mode » : Louis fut raillé par quelques camarades mieux habillés que lui, ce qui ne contribua pas peu à développer sa timidité naturelle. Il fallut même un jour que sa mère le tançât pour lui faire porter « un colet», qu'il jugeait ridicule parce que ses petits amis avaient « le manteau ». « C'est un colet tout simplement comme tous les jeunes gens de chez nous en ont, lui écrit-elle. Si tu es raisonnable, tu diras : Maman a assez dépensé pour moi cette année en m'achetant pour plus de soixante francs d'habits, il y a deux mois : il faut prendre patience et obéir à ma mère en mettant mon colet tel qu'il est, puisqu'il n'est point ridicule surtout avec une redingote de la même
(1) Inédit.
couleur. Voilà ce que tu penseras si tu as du bon sens, car un coletest un colet, et le tien est aussi grand que tous ceux que je vois. Tu me diras peut-être que tu n'en vois point au Havre ; je crois que tu te trompes, mais quand cela serait, c'est la mode de ton pays à toi, et j'espère que tu ne seras pas assez sot pour souffrir du froid par un amour-propre mal entendu. . . » (1).
Cet exemple de sévérité est unique dans les lettres que Clarisse Hourcastremé écrit à l'enfant. Si elle n'hésite pas à répéter ses conseils pour l'écriture et le soin des vêtements, elle ajoute toujours les mots tendres et les pieuses recommandations que les mères savent trouver pour leurs enfants. Ainsi quand elle voit décembre se terminer et ses élèves partir joyeusement pour goûter l'intimité familiale des vacances du « Nouvel An », elle pense à Louis qui ne peut venir à Gany avant Pâques : « Qu'il m'ennuie de ne pas te voir, lui mande-t-elle, et comment pourrai-je commencer l'année sans t'embrasser? Ah t que nous nous en dédommagerons bien à Pâques, si Dieu nous donne la santé à tous. N'oublie pas de bien le prier pour cela tous les jours, cher ami, il ne faut pas grand temps, soit en se couchant, soit en se levant, pour dire tout bas : Mon Dieu, donnez une bonne santé à ma mère, à tous mes parents et à moi aussi, et servez-moi de père ainsi qu'à mes deux petites sœurs » (2).
Quand Monsieur Jourdain vint habiter à Rouen dans la rue Etoupée (3), Louis le suivit avec cinq enfants de la
(1) Inédit,
(2) Inédit.
(3) L'autobiographie ajoute : « 22 » (?)
pension d'Ingou ville, « trois Emonin, Bard et Powel ». Il devait fréquenter, comme ses camarades, le Collège Royal : il en devint un élève peu brillant (1) dans la Classe de Cinquième, en octobre 1834.
Le local de la rue Etoupée, « avec sa grande cour pavée et triste, et les Etudes dans le grenier » (2), était sans doute trop peu confortable, car nous trouvons dès l'année suivante Monsieur Jourdain installé dans la rue La Rochefoucauld.
A coup sûr, le maitre de pension n'était pas savant comme un docteur en Sorbonne, mais il le reconnaissait modestement et parfois se mettait à l'école de ses élèves. Louis, élève de Quatrième, devint le répétiteur préféré : « J'apprends le Grec au père Jourdain », écrit-il (3). Dès lors il fut un personnage important dans la maison.
Sa petite gloire littéraire grandit encore auprès de ses camarades lorsqu'en 1837, à l'approche de la Saint-Pierre, ils apprirent que pour la fête du Maître de maison il avait composé un « compliment en vers ». La dernière strophe surtout dut leur paraître une trouvaille :
Cher Maître, chacun s'empresse Chacun veut te rendre heureux !
Oui, notre joie est parfaite :
Tous les jours seraient ta fête S'ils dépendaient de nos vœux (4).
(1) Bouilhet rendit responsable de ces débuts médiocres la méthode d'éducation pratiquée par Monsieur Jourdain à Ingouville : « On jouait au loto, écrit-il, avec les mille plaisanteries fines qu'autorise ce divertissement. Ça commençait tous les jours à 7 heures du soir, heure à laquelle cessaient les travaux de jardinage. C'est ainsi que nous passions de Tutile à l'agréable et que j'étais le dernier en thème en arrivant au Collège de Rouen. Mais cette éducation antique nous fortifiait les muscles ! ... » (Lettre inédite à G. Flaubert, sans date).
(2) « Notes autobiographiques ».
(3) Ibid.
(4) Inédit (Juin 1837).
Un an plus tard, dans la même solennité, le poète en herbe n'hésitera pas à rappeler comment, en chantant le « cher Maître », il sentit s'éveiller sa vocation poétique :
0 Muse, c'est pour lui, que novice et tremblante
Tu bégayas tes premiers vers !
C'est pour lui qu'autrefois, dans ton ardeur naissante, Tu voulus essayer de timides concerts ! (1).
Madame Bouilhet encourage ces premiers essais poétiques que Louis est heureux de lui envoyer après les avoir soumis à l'appréciation de son camarade Félix Peillon. C'est, en effet, entre les deux enfants, l'aube d'une amitié littéraire qui durera de nombreuses années : « Nous ne sommes pour ainsi dire, écrit Louis à sa mère, que nous deux dans la pension qui nous comprenions ! Les autres sont ou trop jeunes ou trop. . . mais je me tais, car vois-tu, c'est une amitié toute poétique. Il m'a pris par mon faible, Peillon : il m'a demandé de lui lire mes vers ! Pauvre jeune homme! Il ne prévoyait guère ce que lui vaudrait une telle demande ! J'en ai fait mon souffredouleur, c'est-à-dire que chaque jour je le condamne à entendre la lecture de mes vers ; en veux-tu, en voilà. . . Si Dieu me prête vie, il n'est pas au bout de ses peines !. . . » (2).
Pendant son année de seconde, il écoute moins la Muse, mais il lit beaucoup. « Fureur de lecture : je dévore tout Walter Scott, je lis la Peau de Chagrin, puis Notre-Dame de Paris et les Orientales » (3), et l'autobiographie résume par le mot « éblouissement » les impressions du
(1) Inédit (Juin 1838).
(2) M. E. Frère {Op. cit. p. 31) a cité quelques passages de cette lettre datée du 5 juillet 1838.
(3) « Notes autobiographiques ».
jeune lecteur. Son imagination s'éveille. S'il passe devant la Cathédrale, les personnages du roman de V. Hugo lui apparaissent dans le décor de la basilique qui se prête à l'évocation du passé. Une note rappelle même « une composition française », qu'il élabora « pendant la Messe » (1). Pour la première fois aussi, cette année-là, il entre dans un théâtre, où il applaudit « Rita, l'Espagnole », une pièce aujourd'hui oubliée , d'écrivains également inconnus : Desnoyers, Boulé et Chabot. Les aventures mélodramatiques de l'héroïne étonnent l'adolescent et l'enthousiasment au point que vingt ans plus tard il gardera encore le souvenir de cette représentation: «C'est avec vous, écrira-t-il en 1859 à l'un de ses amis, que j'ai mis pour la première fois le pied dans un théâtre, un jour de mi-carême, sur la place du Vieux-Marché. On jouait « Rita, l'Espagnole ». J'ignore ce que valait cette pièce, mais j'en ai toujours l'éblouissement » (2).
Louis rêve beaucoup et travaille peu ; il n'est donc pas étonnant qu'à la fin de cette année, il ait « peu de succès » à la distribution des Prix. D'ailleurs, il n'est plus l'élève régulier qu'avaient connu ses camarades. Monsieur Jourdain ne dissimule pas son mécontentement : « Haine permanente du père Jourdain contre moi, écrit-il dans l'autobiographie, je prends la résolution secrète de le quitter » (3).
Ce ne fut pas une résolution vaine. Au mois d'octobre de l'année 1838, le maître de pension vit partir son élève
(1) « Notes autobiographiques ».
(2) Inédit. (Paris, 22 novembre 1858, à M. le Comte... (d'Osmoy). Extrait du catalogue de M. Charavay. Voir l'analyse de « Rita, l'Espagnole » dans le « Colibri »"du 25 février 1838.
(3) « Notes autobiographiques ».
et ne put s'empêcher de faire quelques pronostics « fâcheux et solennels » (1) sur l'avenir de l'adolescent, Louis alla chez Monsieur Lévy qui dirigeait une maison semblable à celle de Monsieur Jourdain. Là, on n'ignorait pas que son nom était l'ornement habituel des palmarès du Collège Royal. L'échappé de la rue La Rochefoucauld pouvait être un brillant élève de Rhétoriqne, peut-être même enlever le prix d'honneur et porter haut la gloire de la pension ! De plus on le savait bon camarade. Il fut donc « reçu à bras ouverts par Monsieur Lévy et les élèves » (2). Les enfants qui fréquentaient là appartenaient-ils à un niveau social plus élevé que ceux de la pension Jourdain ? Je le croirais volontiers, car la tenue extérieure y était beaucoup plus soignée. Louis ne fut pas réfractaire à l'influence du milieu. « Autre monde, autre atmosphère, écrit-il, je deviens coquet, je me peigne les cheveux, je regarde à mes habits, je m'aperçois que je ne suis pas trop mal. . . !» (3).
Sa coquetterie ne lui fait pas perdre de temps : il travaille avec acharnement, et, à ses moments de loisir, se jette dans la lecture. Monsieur Lévy lui ouvre sa bibliothèque. «Je dévore tous les grands poèmes... et bien d'autres en cachette » (4). A la fin de l'année de Rhétorique, il obtient le prix d'honneur : c'était une réclame pour la pension, d'où la « rage du père Jourdain » (5), qui décidément ne pouvait lutter avec la maison rivale.
Il) « Notes autobiographiques ».
(2) lbid.
(S) lbid.
(4) lbid.
(5) lbid.
Louis avoue cependant que ce succès fut suivi, au début de son année de Philosophie, d'un vrai « relâchement » (1). Quelques mots de l'autobiographie : « révolte — deux fois à la porte », nous laissent supposer, malgré leur brièveté et leur imprécision, qu'il fut en difficulté avec les représentants de l'autorité au Collège ou à la pension. Mais un nouveau succès fit bientôt oublier à tous ce « relâchement ». Le 3 août 1840, Louis, après avoir subi l'examen de façon suffisante, recevait le parchemin de Bachelier ès-lettres , signé du ministre Cousin. Une note de l'autobiographie signale les « joies de famille » et nous ramène au foyer de Madame Bouilhet où, pendant quelques semaines, la mère et le fils goûtent un bonheur intime.
En relisant sur leur papier jauni les premières bluettes poétiques de l'écolier et les quelques devoirs de classe qui nous sont parvenus, nous pouvons constater sa" ferveur royaliste et religieuse et la mélancolie profonde dont son adolescence fut imprégnée. Nous arriverons ainsi à l'année de Philosophie, où l'esprit de Louis, qui essaye de se libérer des influences familiales, commence une lente évolution des idées et des sentiments.
Elève de Quatrième, à 15 ans, il a déjà des convictions politiques, qu'il manifeste dans la « Narration » d'un épisode de la Révolution en Bretagne. Nous y lisons : « C'était une terrible époque que l'année 93 t . . . Elle est
(1) « Notes autobiographiques ».
marquée en caractères sanglants dans les annales de notre Histoire. Quand les passions d'un grand peuple sont déchaînées, qui sait à quelle extrémité il peut se porter ? Hélas ! que de têtes illustres tombèrent sous le tranchant de la guillotine nationale ! Que de sang innocent arrosa les pavés de la Grève ! Liberté, Liberté, s'il faut t'acheter à ce prix, tu es trop chère ! » (1).
Louis, alors, n'aime pas la Révolution parce qu'elle a renversé le trône des Rois de France. Ce manifeste est complété, dès l'année suivante, en 1837, par une profession de foi royaliste, dans une ode dédiée à un « Prince banni » avec cette épigraphe : Domine, salvum fac regem. Le « prince banni », on le devine, n'est autre que le comte de Chambord, le chef du parti légitimiste ; l'adolescent s'élève contre ceux qui l'ont forcé à s'exiler :
Ils ont brisé, mon Dieu, son sceptre et sa couronne, Ils ont dit : Détruisons la race des Bourbons ! Ils ont semé partout les débris de son trône. Puis insultant l'enfant que chacun abandonne, lis ont pris ses titres, ses noms ! » (2)
Mais il ne désespère pas. Religieux, il croit que dans les desseins de Dieu les malheurs du prince exilé sont la rançon nécessaire d'un éclatant triomphe pour la cause légitimiste :
. . . J'honore, Seigneur, ta sage Providence Car les maux sous tes mains se changent en bienfaits. Peut-être, pour briller avec plus de puissance, Il devait au malheur exercer son enfance, Le petit-fils du Béarnais I » (3)
(1) Inédit (1836).
(2) Id. (8) Id.
De toute son âme le royaliste demande au Ciel de hâter ce jour glorieux :
Puissè-je voir enfin les remords de la France. Puissè-je, Dieu des Rois, dans ma reconnaissance, Bénir le terme heureux de nos sanglants débats ! Mais s'il lui faut un bras pour rétablir sa race, Soldat on me verra m'élancer sur sa trace Changer ma lyre en glaive et voler au combat (1).
L'enthousiaste adolescent, qui proclame ainsi sa fidélité au trône, se révèle en ces mêmes strophes un catholique fervent. En maints « Essais » également il laisse apparaître ses sentiments religieux. Il mêle déjà, en 1836, des réflexions pieuses à la description d'une « Eglise de village », sujet imposé par le professeur. « Seule, écrit-il, une vieille femme prosternée devant l'autel priait dans le recueillement. C'était un jour de semaine. Le dimanche on eût vu sous ces modestes portiques affluer une- multitude pieuse et empressée d'entendre la parole de vie ! . . . Quel spectacle attendrissant de voir agenouillée sur la dalle du Saint-Lieu une foule simple et recueillie, d'entendre sous ce dôme rustique retentir les louanges du Seigneur ! » (2). De même, en 1839, il remercie Dieu des consolations qu'il a trouvées dans la Foi au milieu de ses deuils de famille :
Soyez béni, Seigneur, vous qui seul sur la terre
Au sein de l'infortune avez séché mes pleurs !
Soyez béni ! Souvent j'oubliais mes douleurs
En songeant que là-haut, du moins, j'avais un père ! (3).
Sa piété est ordinairement plus sereine. En ces vers, par exemple, qu'il met dans la bouche d'un « poète
(1) Inédit.
(2) Id.
(3) Id., « Mélancolie » (1839).
mourant », transparaissent le bonheur et l'assurance du chrétien devant la mort :
Qu'il est plus beau le monde où je m'envole !
Là, nul souci rongeur, là, nul plaisir frivole. . .
Oui, je sors de l'exil en sortant de la vie :
La mort, c'est le retour ; le ciel, c'est la patrie ! (1).
Religiosité et enthousiasme royaliste chez lui s'allient souvent à une rêverie mélancolique : son âme, dit-il, « est une lyre où chante la douleur ». Ce n'est pas que déjà atteint du mal de René, il gémisse de ne pouvoir remplir le vide d'une existence sans but, mais comme beaucoup d'adolescents, vers 1840, il se proclame désillusionné avant même d'avoir mis à l'épreuve ses rêves d'avenir, fatigué de la vie avant de la connaître. Il écrit :
J'ai déjà bien vieilli, j'ai peu vécu pourtant! Et quoiqu'à l'âge encore où l'âme va rêvant,
Toute illusion m'abandonne.
J'ai voulu tout peser, et j'ai vu chaque soir S'effeuiller à mes pieds une joie, un espoir,
Une fleur de ma couronne ! (2).
Cette mélancolie le fait tout différent de ses insouciants camarades, incapables de le comprendre :
Vous riez de me voir triste au sein de vos fêtes Montrer à vos plaisirs un visage rêveur. . . Essuyer à l'écart quelques larmes secrètes ! (3).
La « nature » seule, après Dieu, le réconforte. « Quand la foudre bondit sur les flancs du nuage », « quand le vent
(1) Inédit (1&38).
(2) Cité par E. Frère, p. 260, «A Ma Sœur » (Rouen, décembre 1839).
(3) Inédit, « Mélancolie » (1839).
gronde au loin », il va s'asseoir près de la mer, et là une sorte d'apaisement descend en lui :
Mon front est plus serein quand le ciel est plus noir, Dans la nature entière, moins triste je crois voir Un ami qui partage et qui sent ma misère (1).
De même, le cimetière, décor habituel de la poésie lamartinienne, où « la brise » chante dans les cyprès « comme une voix plaintive », communique sa paix et sa tranquillité à l'âme triste de l'adolescent :
Plus calmes mes regards se tournent vers le ciel.
A qui doit-il cet enthousiasme royaliste, ces sentiments religieux et cette tendance à la mélancolie ?
Il les tient sans doute de l'air ambiant. V. Hugo avait chanté le Duc de Bordeaux, Lamartine, Dieu et son âme, et depuis Werther une vague mélancolie était à la mode.
Mais de ces sentiments Louis est surtout redevable à sa mère. Jusqu'à l'année 1841, où « pour la première fois » il se sépara « intellectuellement » (2) d'elle, il éprouve pour sa « chère maman » un amour filial d'autant plus vif qu'elle lui apparaît une femme d'un esprit très cultivé, capable de s'intéresser à ses études, de comprendre ses enthousiasmes littéraires. Il se confie à elle avec une simplicité charmante dont témoignent ses lettres d'alors (3). En tout il la consulte, lui raconte avec de minutieux détails sa vie d'écolier, sa tristesse d'être loin des siens, sa joie d'arriver bientôt pour l'embrasser. Aussi la tirade décla-
(1) Inédit, « Mélancolie » (1839).
(2) « Notes autobiographiques ».
(3) Cf. Etienne Frère, Op. cit. p. 31.
matoire contre la Révolution, citée plus haut, semble bien un écho des commentaires que Madame Bouilhet ajoutait à ses leçons d'histoire devant les élèves du pensionnat ; l'ode à un « prince banni » est datée du mois d'août et écrite par conséquent à Gany, pendant les vacances : il n'est pas téméraire de croire que Madame Bouilhet la goûta fort; peut-être même souhaita-t-elle qu'elle fût envoyée aux fils de la Duchesse de Montmorency, les protecteurs de Louis, en reconnaissance de leurs bienfaits. L'influence familiale, en matière religieuse, est moins contestable encore. Qu'on se rappelle les recommandations de prier faites au pensionnaire d'Ingouville, les exhortations maternelles pendant les vacances, l'exemple des sœurs, dont à Gany on n'a pas encore oublié la piété plutôt scrupuleuse. Si ces conseils zélés communiquèrent à l'enfant une religiosité à fleur d'intelligence, trop tributaire de la sensibilité, si, comme nous le verrons, celte frêle armure doit tomber bientôt, laissant Louis sans défense contre les crises du scepticisme, il n'en est pas moins vrai que, pour le moment, la pieuse Madame Bouilhet sait maintenir en son enfant des convictions dont chaque page des premiers essais garde le reflet.
Elle développe en lui pareillement, mais à son insu peut-être, une sorte de mélancolie habituelle. A la voir sous ses longs voiles noirs, qu'elle porte obstinément, quand chaque dimanche la piété la conduit avec ses fillettes au cimetière de Gany, vers la tombe des êtres aimés ou qu'elle revient de l'Eglise, digne, un peu compassée, vers la maison silencieuse, on sent que le deuil est toujours vif en son cœur. La maison entière est enveloppée d'une atmosphère de tristesse. D'une nature affinée et impressionnable à l'excès, Louis s'en est laissé péné-
trer. Il sent sa tête se pencher « sous le poids de tristes souvenirs », souvent évoqués :
Un funèbre cyprès ombragea mon berceau, Le malheur m'a plié comme un faible roseau, Et ma bouche novice, en bégayant encore, Ensemble apprit les noms de père et de tombeau (1).
Il est évident, dès 1838 et 1839, qu'une vocation poétique se développe chez l'adolescent. Sans doute, les bluettes de forme très imparfaite que nous avons recueillies n'annoncent pas encore un écrivain de talent, mais elles indiquent chez Louis une sensibilité très grande, qui vibre à la moindre excitation et qui, naturellement, se traduit en poésie. Bientôt cette sensibilité, développée et blessée par le contact avec les réalités de la vie, par les déceptions et les injustices que tout homme rencontre, ne pourra se cacher et s'épandra en effusions lyriques.
Madame Bouilhet encourage cette vocation. Elle juge complaisamment les rimes que Louis propose à son admiration ; elle signale quelques imperfections, mais le plus souvent elle félicite et se montre fière du talent de son fils. Elle-même, peut-être, regrette de n'avoir plus les loisirs et le calme nécessaires aux inspirations de la Muse. Elle ne s'alarmera de la direction intellectuelle prise par Louis, que le jour où, effrayée par le réalisme de certaines pages dans « Melsenis », elle le verra si peu respectueux de la morale.
Nullement inquiète jusqu'alors , elle abandonne la
ri) Inédit. « Mélancolie » (1839).
formation de l'esprit de l'adolescent aux maîtres qui enseignent au Collège Royal.
11 est difficile, par l'absence de documents, de déterminer si pendant ses études classiques il a deviné, au travers des traductions et des leçons d'histoire, le charme de l'antiquité latine qu'il fera revivre plus tard en des tableaux d'un coloris intense. Au moins apprit-il très bien le latin : dès la classe de troisième, il l'écrit avec élégance. La pièce de vers intitulée « Pour les prix », le seul devoir latin venu jusqu'à nous, pourrait être proposé comme modèle à nos meilleurs élèves de Première. Le poète compare la joie des lauréats au bonheur des soldats qui, après les durs labeurs de la guerre, rentraient à Rome avec les honneurs du triomphe :
Haec est, ô juvenes, vestrae nunc sortis imago : Vos quoque, vos agitis nunc mentis acumine bella, Dulcia bella quidem, nullaque madentia caede ! Pro gladio calamus, nigrans pro sanguine succus lnnocuis tingens maculis innoxia bella !. . . Quorum excelluerint, Phœbo ducente, labores, Laeti ibunt, viridi devincta tempora lauro, Portantesque manu memorandae insignia pugnae. . . Ast alii tristes suffusique ora pudore, Respicient tenebras, maesti, vanumque laborem Nequicquam fletu, spesque ulciscentur ademptas. (1)
Grâce à cette connaissance des langues anciennes, il s'enthousiasme pour certains vers latins ou grecs traduisant surtout des idées morales. Sa mémoire les retient si fidèlement que pendant plusieurs années toutes les épigraphes placées devant chacune de ses bluettes poétiques seront l'écho de souvenirs classiques.
1) Inédit. (Août 1837).
S'il est récalcitrant aux Mathématiques, il aime par contre à interroger les horizons que lui découvre l'Histoire et à faire revivre dans le décor des siècles passés, non seulement les peuples et les rois, mais la petite patrie, Gany, avec son château et ses seigneurs. Dans une narration intitulée « Retour et fiançailles », il décrit tel qu'il apparaissait en 1347, le manoir imprenable où vivait le « Sire Bec de Lièvre, marquis de Gany ». A voir la minutie de la description archéologique et le souci de la couleur locale, on devine que le rhétoricien a vécu en imagination dans la « Tour aux Juges », où « se rendait la justice féodale » ; il a aperçu le puissant Seigneur derrière les « hautes et étroites fenêtres à ogives » ; il a traversé la foule bruyante des paysans en fête « avec leurs jaquettes bariolées et leurs hoquetons aux couleurs tranchantes » (1). Sans doute, l'imitation de « Notre-Dame de Paris » est évidente en cette page ; il y apparaît du moins que l'Histoire ne s'adresse pas à la seule mémoire de Louis : sur ses données, l'imagination de l'écolier sait ressusciter un passé prestigieux.
Gomme ses camarades, il joint à cet amour de l'Histoire le culte de Victor Hugo. M. E. Maynial, dans son livre sur « La Jeunesse de Flaubert » (2), a raconté comment en 1839 sévissait la fièvre romantique dans la classe de Rhétorique, où le futur romancier et Bouilhet écoutaient avec défiance l'enseignement de M. Magnier, un classique farouche. Précisément on jouait au théâtre du « Vieux Marché » les drames de V. Hugo et la présence de Marie Dorval sur la scène rouennaise donnait à ces soirées un
(1) Inédit. (Cany, 1839). Seul, le début de la Narration est écrit.
éclat particulier. La jeunesse du Collège manifestait bruyamment son admiration : il est permis de supposer, tant son enthousiasme pour le Maître est vif, que Louis assista à ces représentations. Il proclame, en effet, dans la pièce intitulée « Une fleur au Génie » (1), que V. Hugo éveillait alors en son cœur « la sainte poésie » :
Oh ! parfois, quand je lis tes vers brûlants que j'aime, Ta voix comme un écho me révèle à moi-même :
Je me comprends en te lisant.
Je sens se remuer quelque chose en mon âme : Nul autre, mieux que toi, ne sait en traits de flamme
Pénétrer mon cœur frémissant.
Il s'élève avec violence contre l'Académie qui ose alors repousser la candidature du « poète immortel », et lui préférer un écrivain politique, Mole. Que le « noble martyr» se console: il n'ajouterait pas à sa gloire en siégeant dans cet « amphithéâtre »,
Où chaque jour encor, docte et sainte manie, Le scalpel du bon goût dissèque le génie.
Il est grand sans que sa Muse s'affuble du « manteau des pédants » :
. . . Quel rang voulais-tu parmi ces noms sublimes,
Ces tourmenteurs de mots, ces grands faiseurs de rimes,
Poète aux chants libres et fiers, Toi dont la Muse libre et franche en son allure Ne sut jamais cet art de farder la nature. . . Reste Victor Hugo ! C'est ainsi que je t'aime ! Seul au milieu de tous, sublime par toi-même.
Enfin, pendant que Louis, obéissant à la mode alors régnante au Collège, chantait ainsi son admiration au poète des « Odes et Ballades », la discipline des études classi-
;i) Inédit. « Une fleur au Génie ». (Décembre 1839).
ques faisait de lui un observateur. Non seulement il est habitué à se replier sur soi-même et à analyser dans ses essais poétiques les manifestations de sa sentimentalité, si confuses et tumultueuses qu'elles soient, mais il observe les événements extérieurs. Il remarque les moindres détails, en cherche la signification, note le côté pittoresque des situations, essaye de comprendre les particularités de caractère chez les personnes qui l'entourent. Une « Etude de Moeurs », qu'il écrit étant élève de Seconde, permet de juger ce travail d'analyse. Après avoir dit que souvent la pauvreté et les discordes de famille se cachent sous une apparence de richesse et de bonheur, il présente de « bons bourgeois », « Monsieur et Madame Grangin, ex-épiciers, rue Saint-I)enys », et « Mademoiselle Agathe, leur fille, jeune brune alors dans l'âge nubile, et qui aurait pu passer pour une agréable personne, si une taille grande, maigre et élancée dans toute la force du terme, si des yeux légèrement louches, un nez proéminent, une bouche trop petite, n'avaient dérangé, au premier coup d'œil, la symétrie de cet aimable visage ». « Tous ces petits défauts, ajoute-t-il, étaient autant d'agréments aux yeux de Monsieur et Madame Grangin, et, dans toute la véracité d'un historien, je puis affirmer que peu d'enfants avaient autant que Mademoiselle Agathe ce que l'on appelle vulgairement un « certain air de famille ». C'était plaisir de voir les bons bourgeois de la rue Saint-Denys, en admiration devant le fruit unique d'une union de trente années, revendiquer chacun la part de ses traits et de ses appâts, Monsieur Grangin le nez, Madame les oreilles et les yeux, et jusqu'à la vieille Marguerite qui soutenait, en pleurant de joie, que la petite bouche de son cher nourrisson avait quelque rapport avec la sienne : ce qui faisait
bien rire Monsieur et Madame, en voyant l'immense bouche de la bonne gouvernante, qu'une loquacité assez ordinaire chez les personnes de sa classe avait agrandie de moitié. Souvent Monsieur Grangin levait la séance en disant à demi- voix à l'oreille de sa respectable épouse: « Madame Grangin, il est bon que les jeunes personnes aient des traits prononcés et une figure à caractère. Voltaire dit quelque part que c'est une marque d'esprit et de génie ». M. Grangin aimait passionnément Voltaire, et quoiqu'épicier, il s'était toujours piqué d'avoir des idées fort avancées. Il ne jugeait donc que par Voltaire, bien qu'un cruel voisin assurât qu'il ne l'avait jamais lu. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Grangin faisait souvent honneur au philosophe de ses propres idées, soit pour leur donner plus de poids, soit que, comme certains savants de profession, il mît moins de soins à faire briller son esprit que celui des autres ». (1)
Malgré quelques heurts de style, la page est bien venue. Par l'observation exacte des caractères, le mépris des habitudes bourgeoises et des principes tout faits, elle annonce moins le poète de « Melsenis » que le futur analyste de Madame Bovary. En 1838, Gustave Flaubert eût signé volontiers 1' « Etude de Mœurs » de son camarade Louis Bouilhet.
Il ne semble pas cependant que l'orientation littéraire et morale de celui-ci soit due à l'influence de celui-là. Quoi qu'on en ait dit (2), il n'y eut pas alors d'intimité entre eux : aucune poésie de Louis, aucune lettre n'est
(1) Inédit. « Etude de Mœurs » (1838).
(2) M. Angot, Op. cit. p. 14 et E. Frère, Op. cit. p. 215.
adressée à Gustave. Il est donc inexact de les représenter, vers la quinzième année, vagabondant à travers la campagne, et gravant sur les arbres le nom de V. Hugo (1). Flaubert dans la « Préface des Dernières Chansons » (2) a accrédité cette légende en prêtant à son ami les rêves extravagants qui hantaient sa propre imagination : ses affirmations prouvent seulement qu'il connaissait peu l'élève de la pension Lévy . Bouilhet, fervent Lamartinien, avait alors un tempérament trop calme, un esprit trop sérieux pour se compromettre dans le « petit groupe d'exaltés », dont l'imagination se livrait aux pires excès de la mélancolie romantique. Dès le collège, les deux camarades, suivant chacun leurs tendances personnelles et des influences opposées, accomplissaient une évolution différente.
Jusqu'en 1840, l'âme de Louis n'a pas été déflorée par une expérience hâtive de la vie. « Pensif écolier », « pur et tout léger d'années » (3), qui rêve dans les bois et dans les champs, il ignore la réalité brutale. Son âme est une « ruche pleine », où habitent les « amours et les illusions ». Dans ses rêves, il bâtit un avenir charmant fait de « riants tableaux » :
La vie, écho lointain, s'éveillait dans mon âme, Et perçant du regard l'horizon inconnu, J'écartais curieux, avant l'heure du drame, Un coin du rideau d'or sur la scène étendu (4).
Son imagination lui prépare des désillusions. La pièce
(1) Claretie, « La Vie à Paris », I, p. 129. M P. 282.
(3) « Au temps que j'étais pur ». Œuvres, p. 37.
(4) Strophe inédite de « Au temps. . . ».
autobiographique intitulée « Quand j'étais pur.. . » révèle son désir fréquent alors de s'échapper des réalités qui l'entourent et de vivre son existence dans un milieu différent de celui où les circonstances l'enfermaient. Il s'est créé un monde imaginaire, où il se réfugie au gré de sa fantaisie, un besoin d'aimer qu'il ne peut satisfaire. Tantôt son rêve l'emporte en Orient « au pays des sultanes », où il aperçoit la « houri pâle » sur les « golfes bleus » ; tantôt il envie les faciles amours des « beaux étudiants», à Paris; tantôt il suit en imagination « par les bois, les vallons, les collines »,
Ces amants sous la lune égarés deux à deux (1).
Sans doute ces écarts de l'imagination ne furent ni aussi fréquents, ni aussi grands que Bouilhet les décrit après quinze ans d'oubli : servant de thèmes à des broderies poétiques, ils doivent être interprétés comme des documents suspects. Toutefois l'état d'âme qu'ils révèlent exposera l'adolescent aux pires déceptions, quand il constatera l'inanité de ces « fantômes menteurs » (2).
Ce besoin d'échapper à la réalité s'accorde bien chez lui avec sa vanité. Il a le sentiment de sa supériorité intellectuelle. Pendant qu'il cède à son penchant pour la rêverie, ses camarades plaisantent, rient de son silence : à part quelques-uns comme Félix Peillon, aussi épris que lui de méditation et de poésie, les autres, il le confesse, lui paraissent d'esprit épais et de sentiments communs. Il serait facile de trouver entre sa vanité de la dix-huitième année et son penchant à l'isolement une relation de cause à effet.
(1) Œuvres, p. 37.
(2) Œuvres, p. 37.
Mais ces travers sont peu apparents et Louis, grâce à son excellent naturel et à une éducation soignée, nous apparaît pour le moment un adolescent doux, enthousiaste, porté vers les sentiments nobles, ennemi de toute vie vulgaire ou seulement bourgeoise, à qui on peut reprocher trop de rêverie, peut-être, à certains moments, mais qui eût été joyeux, vivant dans un autre milieu. Sa docilité surtout le rend aimable ; à Gany, il est le fils obéissant de Madame Bouilhet ; à Rouen, l'écolier laborieux, l'adolescent soumis, malgré quelques écarts, à l'influence de Monsieur Jourdain, puis de Monsieur Lévy, qui remplacent près de lui la famille absente et incarnent à ses yeux le respect des traditions et la dignité de vie. Ne visant ni au paradoxe ni à l'extravagance, il semble préservé des influences funestes : fleur délicate, soigneusement cultivée, il ne laisse pas encore prévoir la plante broussailleuse et quelque peu sauvage qu'il deviendra.