CHAPITRE PREMIER
La Famille
Le Pays : Gany. — Les Ascendants paternels Jean-Nicolas Bouilhet, son œuvre littéraire. — Les Ascendants maternels : leur influence prépondérante dans l'hérédité de Louis. Le grand-père, Pierre Hourcastremé La mère, Clarisse Hourcastremé.
« Je suis né à Gany, petite ville de la Seine-Inférieure, le dimanche 27 mai de Lan 1822. C'est pendant vêpres que je vins au monde, et comme les deux dimanches précédents ma mère s'était trouvée mal à Léglise, le Juge de paix qui avait de l'esprit à ses moments perdus (et il était économe de son temps), affirma que l'enfant ne serait pas dévot: ce qui chagrina ma mère, fit sourire mon grand-père et n'empêcha rien, je vous le jure. — Si l'on ne tira pas le canon à ma naissance, mon père, du moins, se crut obligé de manifester sa joie en latin, dont il avait quelque usage : « Hœc dies quam fecit Do?ninus ! Voilà le jour que le Seigneur a fait ! » Ce soir-là, il y eut du soleil comme pour un prince légitime, et mon grand-père qui était de Pau, me frotta la lèvre d'une gousse d'ail, en
mémoire du Béarnais; on m'a même affirmé que j'avais avalé du vin pur avec une si joyeuse grimace que l'on craignit de me voir perdre la raison avant l'âge voulu de cette infirmité ».
C'est avec ce spirituel badinage que Louis Bouilhet se présente à nous à la première page d'un essai d'autobiographie, encore inédit, intitulé « Un Conte Bleu » (1). Si par une distraction pardonnable à un poète, il commet une erreur sur la date de sa naissance (2) — il est né en 1821, non en 1822 — il indique avec précision les influences qui entourèrent ses premières années, dans un intérieur de gens simples, de belle humeur, d'une culture intellectuelle plus qu'ordinaire, et vivant dans l'air confiné d'un chef-lieu de canton.
Le bourg de Cany se cache dans le plantureux pays de Caux, à quelques kilomètres de la mer, au fond d'une vallée où la Durdent déroule ses méandres. Le paysage, vu dans l'éclatante lumière d'un soleil d'été, est plein de calme et de force ; sur les deux rives s'étalent des herbages que protège contre les vents une double ceinture
(1) Seules, les pages relatives à la famille et à la naissance de Bouilhet ont été écrites ; elles sont précédées d'un ce Programme », où le poète consigna en style télégraphique les événements principaux de sa vie jusqu'en 1855. Vraisemblablement, il faut reporter à cette date la composition d' « Un Conte Bleu ».
(2) Flaubert (en 1870) dans la préface des « Dernières Chansons » (p. 281) a reproduit celte erreur des notes autobiographiques qu'il avait consultées. M. Angot (1885) a donné, sans la prouver, la date de 1821. M. de la Ville de Mirmont (1888) reprit de contiance celle donnée par Flaubert. M. Frère (1908) fait naître indifféremment le poète en 1822 (p. 29) ou en 1821 (p. 99 et 297). M. Descharmes (1909) le premier a établi définitivement la date du 27 mai 1821 (p. 413), d'après les registres de l'état civil de Cany.
d'arbres, hêtres ou ormes, plantés en lignes régulières; les pommiers sont chargés de fruits et des vaches paissent lentement l'herbe drue. Dans les champs voisins, la « chanson des Brises » (1) passe comme une musique monotone, l'or des blés et des avoines s'étend au loin, entrecoupé seulement par quelque bouquet d'arbres : c'est le temps des blés mûrs et bientôt les moissonneurs « à la brune figure » (2) apparaîtront pour former les javelles lourdes de grain.
Poésie de la Durdent aux eaux claires et rapides, aux ombrages mystérieux, puissance féconde de la terre normande, le talent de Bouilhet doit beaucoup à ce paysage. Jeune, notre auteur a senti s'éveiller en lui l'amour de la nature ; il a observé les travaux du « laboureur » (3) et la vie des fleurs et des plantes ; il a aimé l'Océan « avec ses flots et sa trompe sonore » (4), de sorte que plus tard, en quête de sujets de descriptions ou d'ingénieuses métaphores, il n'aura qu'à faire revivre ses sensations de jeunesse pour écrire des « vers aux larges flancs », qui « pareils aux grands bœufs » font tinter « leurs colliers de rimes bruyantes ! » (5).
Bien plus, ces premières visions lui ont révélé la « Nature » si puissante qu'il en fera son « Evangile » pour remplacer le Credo de ses premières années; il proclamera, avec un lyrisme que n'eût pas désavoué Homais, qu'elle doit marcher sur les « cultes abandonnés »,
(1) « Chanson des Brises », p. 381,
(2) « Puberté », p. 22.
(3) * Le Laboureur », p. 94.
(4) « Le Galet », p. 78.
(0) « Le Laboureur », p. 95.
de même qu'elle fait disparaître sous les frondaisons les ruines des vieilles abbayes :
Toi, qui proposes dès l'enfance A notre faible humanité Pour symbole ta confiance, Pour Evangile ta beauté,
Entre, ô Nature, avec ta joie, Ton soleil et ton mouvement, Et qu'on te laisse cette proie A dévorer tranquillement ! (1)
S'il avait pu la deviner, l'idée de ses admirateurs de le représenter par un buste, intime et familier, dans le cadre où il passa une partie de sa vie, eût donc agréé au poète. Mais à la place publique de la bourgade, banale avec ses maisons basses, presque toujours déserte et silencieuse, bruyante aux seuls jours de ce marché », quand les paysans voisins l'envahissent, il eût préféré quelque coin en dehors du bourg, vers la mer, « sous les poiriers en fleurs » (2), près des haies verdissantes, où
Sous son capuchon rose enfermée à demi,
La fleur du marronnier regarde et veut éclore. (3)
Il eût mieux aimé encore le voisinage de la maisonnette où il naquit, et qu'il a décrite avec complaisance : c< Oh ! la ravissante maison, dit-il, dans « Un Conte Bleu », que celle où je suis né! seule à l'écart sur le chemin de la mer, entourée d'un jardin et d'une masure immense ; elle me déposa, dès le premier jour, sur les fleurs comme une abeille, dans les feuillages comme un oiseau t. . . Depuis, bien des fois je l'ai revue ; à travers
(1) « L'Abbaye », p. 370.
(2) « Printemps », p. 42.
(3) « Mars », p. '.>.">.
les arbres de son « fossé », j'ai jeté mes regards furtifs, et la maison me connaît bien et la blanche façade, quand je passe sur la route, me regarde avec toutes ses fenêtres, pleines de souvenirs et de soleil » (1).
Là, en effet, il eût retrouvé les impressions de son enfance, il eût entendu chanter dans sa mémoire les vers de jeunesse qu'il y avait écrits pendant les vacances, il se fût rappelé ses retours sous le toit de la « blanche » maison, lorsque, meurtri par la lutte et le désespoir, il venait oublier près de sa mère et de ses sœurs la « gent de Lettres » et goûter le charme du « Printemps » (2).
Aujourd'hui, rien ne distingue des autres la maison jadis habitée par L. Bouilhet : aucune plaque n'a été apposée sur ses murs pour rappeler à la postérité que là naquit un poète délicat, au milieu d'une famille dont presque tous les membres eurent l'ambition d'être les servants de la Muse.
L. Bouilhet n'eut jamais la prétention de hautes origines comme V. Hugo et A. de Vigny. Il nota cependant avec le plus grand scrupule les circonstances qui entourèrent ses premières années et ce qu'il savait de sa famille « afin, dit-il, d'expliquer psychologiquement les influences qui présidèrent à ma naissance » (3).
S'il n'a pas d'ascendants de vieille noblesse à faire connaître, il détaille avec fierté la valeur de ses origines littéraires : « Jamais mortel, écrit-il, ne vint au monde dans des conditions plus poétiques ; peu d'écrivains
(1) « Un Conte Bleu ».
(2) « Printemps », p. 24.
(3) « Un Conte Bleu ».
pourraient énumérer autant d'hémistiches parmi leurs ancêtres. Je descendais de la Ballade par les femmes, et de l'Epître par les hommes : des deux côtés, les rimes se perdaient dans la nuit des temps » (1).
Il semble donc que les événements aient été préparés par quelque Providence bienveillante pour que la rencontre des deux familles, d'origine gasconne, permit la ' naissance, sur la terre Normande, du poète Louis Bouilhet. « Gomme deux nuages chargés d'électricité, écrit-il dans « Un Conte Bleu », les deux familles gonflées d'inspiration se rencontrèrent un jour selon qu'il était écrit quelque part et du choc jaillit une épithalame ! Une pièce de vers que ma mère publia dans un journal de Rouen, fut comme le signal de l'orage. Mon père en perdit le sommeil : rêver, découvrir la Muse, saisir la plume, polir la rime, tourner l'ensemble, tout cela, comme vous paraissez disposé à le croire d'après ma tournure, ne fut pas l'affaire d'un moment : il faut le temps à tout ; je ne fus pas plus improvisé qu'un autre, tantœ molis erat ! C'est alors qu'à trois lieues d'Yvetot, en l'an du Seigneur 1820, s'établit par dessus les bois un duo sentimental et un accord incessant de lyre et de galoubet, si bien que de sonnets en acrostiches et de rondeaux en triolets, on en arriva un beau jour au poulet final. . . Ce fut bien là un mariage de raison, si l'on considère la richesse des pensées. Mon père apportait en dot trois ou quatre mille rimes suffisantes et ma mère deux grands yeux bleus avec quelques ballades dans le style marotique. . . Quant à moi, je suis le produit naïf d'un madrigal et d'une romance : modulé selon toutes les règles de l'art, je
(1) « Un Conte Bleu ».
sortis du néant scandé comme un Alexandrin classique, et ce qui m'étonne le plus, c'est qu'après une pareille préparation, je n'ai jamais pu atteindre que cinq pieds et demi, ce qui fait un vers faux ! Ce demi-pied me perdra : j'aurai toujours une cheville sur la conscience ! Du nid de rossignols sortit une oie au grand étonnement de mon père, qui a emporté dans sa /tombe cette conviction désespérante. Je péchais par la base et le poème était manqué » (1).
Et cependant Louis avait beaucoup à recevoir de la lignée paternelle, tant on y avait fait preuve d'activité intelligente et d'inspiration poétique.
Nous trouvons l'un de ses ancêtres, François Bouilhet, installé, vers le milieu du xvme siècle, maître chirurgien à Nogaro, dans le Gers.
Si nous ne savons rien de sa vie, nous connaissons mieux la carrière de Jean, celui de ses fils qui fut le grand-père de Louis. Ce Jean Bouilhet fut vraisemblablement le premier de la famille qui entra dans l'administration des hôpitaux militaires, où il servit pendant la Révolution et l'Empire jusqu'en 1810. Le 18 février de cette année, il mourut directeur de l'hôpital d'Eccloo, dans la Hollande française. Il avait épousé à Paris, en 1785, Marie-Anne Bailly, née à Ermenonville, fille du cocher du marquis deGirardin. Comme Rousseau jusqu'à sa mort avait été recueilli à Ermenonville, on en a conclu que la grand'mère paternelle de notre poète avait pu rencontrer souvent Jean-Jacques dans la propriété du Marquis. En mourant, Jean Bouilhet laissait six enfants,
(1) « Un Conte bleu ».
au nombre desquels était le père du poète, Jean-Nicolas, qui naquit, lui aussi, à Ermenonville (1).
Tous les biographes de Louis ont raconté, que suivant l'exemple familial, son père s'engagea dans l'administration des Ambulances, et fit la plupart des campagnes impériales de 1805 à 1815, comment dans la retraite de Russie, il traversa à la nage la Bérézina et contracta une pneumonie dont il ne guérit jamais complètement. Licencié après la guerre, il obtint pour vivre d'être nommé adjoint au régisseur du château de Cany, qui appartenait à la famille des Montmorency- Luxembourg. C'est ainsi qu'il se trouva transplanté dans la bourgade normande où il se maria, vécut une douzaine d'années et mourut, âgé seulement de quarante-cinq ans.
i Le père de Louis Bouilhet fut un écrivain fécond. Une étude diligente de M. E. Frère (2), nous fait connaître son œuvre : un poème intitulé « Les Fricoteurs », une comédie en cinq actes et en vers « Le Sophiste ». deux cahiers de chansons, odes, fables et épîtres en vers, enfin ses souvenirs de campagne. Jean-Nicolas n'hésitait pas à porter sur « toutes ces fariboles » (3) — le mot est de lui, — ce jugement sévère : « Rien de tout cela ne m'a jamais paru valoir grand'chose. . . Mon génie, sous quelque protection qu'il se soit mis, n'a jamais pu se hausser au-dessus du médiocre » (4).
Tout en reconnaissant que l'œuvre « n'a rien de bien
(1) J'emprunte ces détails à l'étude de M. E. Frère : « Louis Bouilhet, son milieu, ses hérédités, l'amitié de Flaubert ». p. 97.
(2) E. Frère, op. cit., p. 100.
(3) Ibid. p. 111.
(4) Ibid. p. 110.
saillant » (1), et qu'on « pourrait n'en rien dire », M. Frère tient à pousser l'analyse à ses limites extrêmes pour faire des rapprochements littéraires: « Ce serait, dit-il, une étude piquante de partir des chansons de route de notre ambulancier pour arriver à « Melsenis », et de comparer dans cet atavisme de la poésie le fils au père. La distance est énorme, je n'ai pas besoin de le dire. Mais la parenté se retrouve, et sous les pas ailés de Louis gravissant le Parnasse, un œil exercé distinguerait peut-être les gros souliers de Jean-Nicolas » (2). Les « Mémoires » de Jean- Nicolas, d'ailleurs, paraissent donner raison à ces prétentions du biographe : nous y lisons : « Père de famille, c'est en partie pour mon fils que je rassemble ces souvenirs. Il me semble qu'une conformité existe entre ses goûts, son tempérament, son esprit et les miens » (3). Il ne semble pas que ces chétives données suffisent pour établir la thèse des traits communs entre les œuvres et les caractères — sauf peut-être pour la timidité — du père et du fils : nous préférons opposer l'opinion du fils à celle du père. « De mon père, a écrit Louis, je n'ai absolument rien que le regard, sans avoir ses yeux, ce qui est assez étrange » (4). Jean-Nicolas, d'ailleurs, mort quand l'enfant atteignait sa douzième année, n'a pu avoir d'influence sur lui. « Mon père, ajoute le poète, éloigné tout le jour par ses occupations et rendu morose par sa mauvaise santé, fut constamment pour moi comme un étranger sévère » (5).
(1) E. Frère, p. 100.
(2) Ibid. p. 109.
(3) Ibid. p. 111.
(4) « Un Conte Bleu ».
(ô) Ibid.
De son côté, jusqu'à sa mort survenue en 1832, le père de Louis, quoiqu'il cherchât parfois à se persuader du contraire, fut convaincu que l'enfant, lent et embarrassé pour exprimer ses pensées n'avait guère d'avenir. « Il en a bien souffert dans son amour-propre, ajoute le poète, mais une justice à rendre à ma mère, c'est qu'elle me reçut « à correction » et ne désespéra jamais de me remettre
un jour sur mes pieds » (1).
Le 12 août 1819, Jean-Nicolas Bouilhet, après la poétique préparation si agréablement décrite dans « Un Conte Bleu », épousait à Gany, Clarisse Hourcastremé, fille de Pierre Hourcastremé, « homme de loi ».
Pierre était né à Pau en 1739 (2). « Sa famille, écrit Bouilhet, était riche ou, pour le moins, fort à l'aise, si j'en juge d'après l'éducation exceptionnelle qu'il reçut et par les débris de fortune qu'il ne perdit complètement que vers le milieu de sa vie » (3). Après avoir été quelque temps avocat à Pau, il quitta sa province pour s'installer à Paris. Qu'y venait-il chercher ? « Hélas ! répond Louis dans « Un Conte Bleu », qu'y faisons-nous nous-mêmes, pauvres rêveurs de gloire? Il venait dans la Capitale parce que là-bas on manquait d'air, parce que dans ses songes il avait vu des choses splendides, parce qu'il est un âge merveilleux où l'on croit soulever le monde ! . . . A quels obstacles vint-il briser ses forces ? Quels crétins combla-t-il d'hommages, quelles vanités creuses fit-il résonner comme des tambours et de combien de décep-
(1) « Un Conte Bleu ».
(2) J'établis cette date d'après « Un Conte Bleu » : Hourcastremé mourut en 1831, à 92ans ; ce qui reporte à 1739 la date de sa naissance.
(3) « Un Conte Bleu ».
tions composa-t-il son désespoir? Il ne l'a dit à personne. La tombe a caché pour toujours le silence lugubre de son sourire » (1). A Paris, il devint journaliste et auteur dramatique, et perdit une partie de sa fortune.
Louis ne sut jamais quelle part personnelle son grandpère prit aux événements de la Révolution. « Je m'en rapporte à mon cœur, ajoute-t-il, pour croire que le sien battit fort dans cet orage immense » (2). Le journaliste fut alors envoyé au Havre en qualité de commissaire de la Marine. Il se fit bâtir « à la côte d'Ingou ville » (3) un pavillon qu'il dut vendre pour vivre et que plus tard notre auteur, au cours de ses promenades d'enfant, regarda maintes fois « avec la tristesse d'un exilé » (4). Après avoir été maître de pension à Montivilliers, il vint en 1816 établir ses pénates à Gany, où il mourut en 1831. Entre temps, il avait épousé une Cauchoise, Rose Patrix, habituée aux travaux domestiques, et qui fut toujours très effacée auprès de « l'homme de Loi ». Elle était, d'après M Frère, « incapable de soutenir une conversation avec son mari sur un point d'histoire ou de littérature ! » (5).
Dieu sait cependant si Pierre Hourcastremé pouvait aborder de nombreux thèmes de discussion. Les seuls titres de ses ouvrages prouvent sa science universelle et sa fécondité d'écrivain. Un ballet, « Marius et Ariste », voisine avec une « Solution des Problèmes de la trisection géométrique de l'angle », un recueil de « Poésies et
(1) « Un Conte Bleu ».
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5j Op. cit., p. 125.
Œuvres mêlées » avec un « Catéchisme du Chrétien par le seul raisonnement » (1). .
Toute la famille ayant continué à vivre sous le même toit après le mariage de Clarisse, Louis a donc connu pendant une douzaine d'années, dans la maison de Cany, ce bonhomme d'humeur vagabonde, toujours fidèle au port de la queue et de la culotte courte, du gilet brodé et du jabot de dentelle, vrai représentant de l'esprit français au xvme siècle. Sa vie entière, il conserva de lui un souvenir agréable qu'il voulut même traduire en une pièce de vers restée inachevée. Il raconte l'émotion qu'il éprouva en revoyant à Cany, dans un coin du jardin, des tulipes et des jacinthes (2), les fleurs préférées du vieillard, et cultivées avec soin, en mémoire de lui, par sa mère et ses sœurs :
Vingt ans ! rien n'est changé. Vingt ans ! rien n'a péri. Au rendez-vous d'avril chaque plante est fidèle. On dirait qu'en passant dans ce recoin fleuri, Aux branches des buissons le temps a pris son aile !
(1) Voici par ordre chronologique la liste des ouvrages de P. Hourcastremé : « Poésies et Œuvres mêlées » (1773). — « Marius et Ariste ».
— «Catéchisme du Chrétien par le seul raisonnement» (Toulouse, 1789).
— « Les Aventures de Messire Anselme, chevalier des lois » Paris, 1790),
— « Essay sur la faculté de penser et de réfléchir» (Paris, 1805).
— « Elrennes de Mnémosyme ». — « Essay d'un apprenti philosophe sur quelques problèmes de physique, de métaphysique et de morale » (Paris, 1805) — « Solution des problèmes de la trisection géométrique de l'angle » (Rouen, 1812).
(2) Le titre de la pièce devait être « Tulipes et Jacinthes ». Les vers I que nous citons sont inédits. — Cf. une lettre de Flaubert (III, p. 21) : ' « Tantôt, après dîner en regardant une bannette de tulipes, j'ai songé ; à ta pièce sur les tulipes de ton grand-père, et j'ai vu nettement un bonhomme en culottes courtes et poudré, arrangeant des tulipes pareilles dans un jardin vague, au soleil, le matin. Il y avait à côté un môme de quatre à cinq ans (dont la petite culotte était boutonnée à la veste), joufflu, tranquille et les yeux écarquillés devant les fleurs: c'était toi. Tu étais habillé d'une espèce de couleur chocolat ».
La vue des jolies plantes éveille chez le poète un monde de souvenirs. Quand il vivait, le bonhomme — le « père Hour », comme l'on disait amicalement dans la famille — les cultivait lui-même ; il les visitait chaque jour et était heureux d'en faire admirer les fleurs à ses amis:
Poudré comme un marquis, et la queue à la nuque, Tu soignais de tes mains ce petit coin charmant, Et sur ta longue canne appuyé gravement, Tu secouais aux fleurs le blanc de ta perruque.
On entendait, à chaque mouvement,
Sur tes petits mollets craquer tes bas de soie !
et l'on voyait,
le long des plates-bandes
Luire ton soulier mince, à la boucle d'argent.
\ Il revoit surtout la vieillesse longue et sereine de ce sage qui comprit enfin que sa mort était proche, le jour où fut cassée
Sa tasse du Japon dont les fleurs étaient bleues.
Flaubert n'avait donc pas tort en affirmant dans la Préface des « Dernières Chansons » que Pierre Hourcastremé avait laissé à son petit-fils le souvenir d'un « bonhomme bizarre et charmant » (1), mais le « bonhomme » lui laissa plus qu'un souvenir agréable, plus même que ce double trésor dont le poète était fier :
La haine des pédants et l'amour des fleurs bleues,
il lui légua en héritage une mentalité analysée longuement dans « Un Conte Bleu » :
« Comme caractère et aptitudes d'esprit, écrit Louis, si j'en excepte les Mathématiques, je ressemble beaucoup à
(1) Œuvres, p. 282.
mon grand-père et, physiquement, le front est d'une identité frappante. . . De plus, depuis le premier jour de ma vie jusqu'en 1831, je ne l'ai guère quitté d'une minute. Toujours sur mon berceau, j'ai vu sa tête calme et souriante. . . Ce que je sais de mon père m'a été dit après son décès, on ne m'a rien raconté de mon grand-père et je le connais davantage. Cette conformité d'intelligence, ces sympathies physiques et morales ont-elles effrayé ma mère peu édifiée, comme résultat matériel (sic), des destinées paternelles et craignant de me voir prendre la même route pour arriver aux mêmes conclusions ? Je le crois. Mais une raison plus vive et plus immédiate était l'opinion libérale de mon grand-père en opposition directe avec l'esprit de la famille, c'était sa croyance religieuse qui procédait nécessairement de Voltaire et de Rousseau (1). Ce qui me le prouve, c'est qu'on ne permit jamais au vieillard d'entreprendre mon éducation. Il y avait entre lui et moi, quant à l'intelligence, un véritable cordon sanitaire. Plus tard, j'ai su qu'il avait beaucoup écrit. J'ai lu même des pages de romans imprimés, que je trouvais en lambeaux dans quelque coin sombre et que je dévorais en cachette avec la volupté du crime. Pauvre grand-père ! pauvre grand homme ! » (2)
Voilà donc, découvert et précisé par le poète lui-même, un premier point d'hérédité intellectuelle, un tour d'esprit
(1) Et ailleurs, dans une lettre adressée à G. Flaubert: « Un ami m'a apporté cette semaine, à force de recherches bibliomanesques, 4 gros volumes superbement reliés par le père Hourcastremé : « Les Aventures de Messire Anselme, 1796 », Monsieur le Grand Vicaire, Ma haine pour le parti prêtre n'est que de la Saint-Jean auprès des diatribes de mon grand-père 1 . . . , Je comprends l'ostracisme de ma mère ». (Inédit, sans date).
(2) « Un Conte Bleu ».
général, naturellement dirigé vers les problèmes philosophiques et le scepticisme religieux, où, en dépit de la vigilance maternelle, Louis aboutira plus tard.
Par cette parenté d'intelligence s'explique aussi chez l'un et l'autre le même incessant besoin de science, la même aptitude à s'assimiler les connaissances les plus diverses de l'esprit humain. Bouilhet a décrit cette « gloutonnerie » du savoir chez son grand-père : « A côté des arides études du Droit, il cultivait les Belles-Lettres (selon l'expression du temps), conjointement avec les Mathématiques et l'Histoire Naturelle. Il visait à une réputation encyclopédique , tendance naturelle à cette époque du développement intellectuel en France. Quelques rimes vous sacraient poète, tout était dit après un quatrain piquant ou un madrigal ingénieux ; on pouvait alors passer à laPhysique en toute sécurité de conscience. Homme d'ailleurs très remarquable comme facilité de conception, mon grand-père ne fut qu'un résumé. Il se bourra de son époque ; en le fouillant, on retrouverait tout le dix-huitième siècle... Il avait la gloutonnerie de la science et mangeait toujours sans s'inquiéter des digestions » (1).
Gomme P. Hourcastremé, Louis Bouilhet promène partout son intelligence curieuse. Savant, il décrit les mondes disparus des temps antédiluviens ; historien, il évoque avec une précision remarquable les scènes de la vie romaine ; philosophe, il veut laisser sa profession de foi religieuse ; artiste à l'imagination puissante, il brode sur les thèmes les plus divers de la sensibilité et de la fantaisie ; il demande même l'inspiration aux poètes chinois, dont il s'essaye à parler la langue t
U) « Un Conte Bleu ».
Les aptitudes variées de l'intelligence sont chez Bouilhet un legs de P.Hourcastremé ; jointes à l'héritage maternel, elles déterminent en partie la physionomie du poète.
Clarisse Hourcastremé, sa mère, naquit à Graville, près le Havre, le 27 août 1797. Ayant eu de son père une éducation soignée, elle put ouvrir à Gany un pensionnat, où elle reçut les fillettes appartenant aux familles du bourg et des villages voisins. Aussi, lorsqu'âgée de 22 ans, elle épousa Jean-Nicolas Bouilhet, il fut convenu « que les deux époux habiteraient provisoirement le même domicile que les père et mère de la fiancée, sans y avoir la même table, sans contribuer aux frais qu'elle occasionnera, sous l'obligation néanmoins que la future dame Bouilhet continuerait à s'occuper des soins qu'exige le pensionnat tenu par elle et sa sœur » (1).
A l'exemple de son père, Madame Bouilhet écrivait des vers, non certes par vanité d'artiste ou de bas-bleu, mais pour se reposer des fatigues de l'enseignement et donner libre cours à la poésie qu'elle portait en son cœur. Ses œuvrettes étaient recopiées avec soin dans un cahier que l'auteur avait intitulé modestement : « Fugitives de Clarisse ». Les pièces de commande et de circonstance y sont mêlées aux poésies d'inspiration personnelle : les vers d' « Un Amour de jadis » voisinent avec 1' « Ode adressée au Duc d'Angoulême à son passage à Cany, en Octobre 1817 », les rimes pieuses d'une « Prière » avec les joliesses d'une « Rêverie » (2).
(1) E. Frère, op. cit. p., 128.
(2) Publiée par M. E. Frère, op. cit., p. 188.
Voici l'un de ces morceaux, intitulé « Amour de jadis », dont le tour archaïque ne manque pas de grâce :
Près d'un château, sur les bords de l'Adour,
Errait un preux épris de noble dame.
Ii veut la fuir, fuit avec lui l'amour
Qui dans son cœur entretient vive flamme.
Sous le feuillage, au bord des claires eaux,
Beau chevalier, soupire ainsi ses maux :
« Fière Beauté, qui dédaignes mes vœux, 0 de mon cœur cruelle souveraine, Plus ne verrai l'azur de tes beaux yeux, Vais loin mourir sous le poids de ma peine. Servant d'amour, n'en eus que les rigueurs ; Trépas lui seul peut finir mes douleurs ».
Disant ces mots, le sensible Olivier Termine ici sa languissante vie.
Mourante voix veut encor répéter Nom trop chéri de la fière Almazie.
Tl meurt d'amour, le pauvre désolé. . .
Cœur d'aujourd'hui se serait consolé ! (1)
Elle se plaît surtout à mettre en vers des sentiments de rêverie ou de mélancolie, des impressions d'un parfum si faible qu'on le sent à peine; mais elle est toujours une diseuse élégante, et sa poésie toute de grâce paresseuse et éclose près de Pierre Hourcastrémé en perruque paraît avoir été écrite par quelque belle dame spirituelle et sensible du xvirr3 siècle.
On comprend dès lors que la rêverie naturelle et la délicatesse de sa mère aient formé dans le cœur de Louis des réserves d'imagination, d'inquiétude morale, de poésie enfin. Bientôt l'enfant sentira la main de cette femme aimante soutenir sa marche incertaine, tandis que peu à
(i) Inédit.
peu à ce premier apport de sensibilité s'ajoutera chez lui l'influence de l'éducation première, auprès de deux sœurs, Sidonie et Esther, qui apparaîtront au foyer de Clarisse et deviendront les confidentes des joies et des mélancolies de l'adolescent (1).
S'il est vrai que pour une part l'inspiration des poètes a sa racine dans le cœur des aïeux, et si leur imagination se trouve formée du fonds de traditions et d'exemples qu'ils ont reçu, cette théorie des influences héréditaires doit se soutenir pour Louis Bouilhet, bien que dans la vie sa sensibilité se soit trouvée modifiée par la lutte et la souffrance, et que son instinct naturel du beau ait évolué longtemps avant de se soumettre à des règles définitives. C'est pourquoi, en ce chapitre liminaire de notre œuvre, nous avons présenté ses ancêtres d'après le crayon que le poète lui-même nous en a laissé : surtout ce philosophe du xvme siècle, fier et indépendant, qui juge sévèrement les choses d'Eglise, les gens de Loi et les écrivains classiques, et cette jeune femme à la voix caressante, à la piété si douce, qui fut la mère de Louis, qui lui donna un bel exemple de bonté et pour laquelle il aura toujours du respect, même aux jours où un désaccord passager semblera voiler l'amour filial.
(1) Sidonie (1823-1884). Esther (1830-1901).