CHAPITRE III
Le Romantisme
I . — L'Etudiant en Médecine II. — Sa Mission de Poète : il veut être un Conducteur d'Hommes III . — Ses Thèmes poétiques et son Style
Ce n'est pas par vocation, semble-t-il, que Louis, ses études terminées, voulut devenir médecin. « On lui dit de choisir une profession, écrit Flaubert. Il se décida pour la médecine (1). » Il eût pu se décider pour une autre carrière sans que ses goûts personnels fussent contrariés. Si même nous ajoutons foi à une pièce badine intitulée « Souvenirs d'infirmerie », et écrite en Juin 1840, quelques jours seulement avant qu'il quittât le Collège, Louis ne croyait guère à l'efficacité de la Médecine. Non seulement il caricature le docteur qui le soigne, mais il refuse d'obéir à ses prescriptions. Guéri, il ne veut pas reconnaître la puis sance de la Faculté :
Enfin, d'entre leurs mains, me voilà bien sorti. Grâce à l'eau ? Grâce au sort? Je prendrai le parti De douter sur ce point, quoique je penche à croire Que le sort est entré de beaucoup dans l'histoire (2).
(1) Préface des « Dernières Chansons », p. 283.
(2) Inédit.
Quelques mois plus tard il écrit avec le même ton irrespectueux : «On exige que les médecins sachent les mathématiques. C'est un moyen de les encourager dans leurs « opérations ». N'y avait-il pas assez que les parents pour calculer le nombre de leurs victimes ? » (1). Ces boutades ne l'empêchent pas de solliciter le 6 Octobre 1840, avec sa première « carte d'entrée dans les hospices » de Rouen, l'autorisation de suivre « les Cours de l'Ecole secondaire de Médecine ». Je retrouve soigneusement classées par le poète lui-même, jusqu'en l'année 1842, ses « cartes » d'élève en médecine, avec la désignation des Cours obligatoires pour 1' « année scholaire ». Les « reçus » y sont joints, signés du secrétaire de l'Ecole et prouvant que l'étudiant payait régulièrement les droits d'inscriptions pour chaque trimestre.
Louis trouve encore le gîte et le couvert à la pension Lévy. Mais comme il a abandonné à Madame Bouilhet le mince revenu que lui avait légué Monsieur Pessey, il doit donner des leçons aux élèves, ses camarades d'hier, pour payer les frais d'hospitalisation. Cette vie occupée par les « besognes de poète, de répétiteur et de carabin » (2) est très pénible. Il la supporte courageusement.
Il paraît cependant, dans les Epîtres en prose ou en vers, envoyées aux siens, s'ennuyer de la famille lointaine. Son imagination l'emporte au pays natal, vers « la blanche maison », où sa mère et ses sœurs parlent de l'absent :
Quand le soir est venu, mes sœurs, quand la journée Pèse comme un fardeau sur ma tête inclinée, A chaque lit plaintif, quand j'ai vu tour à tour, Tout ce qu'il peut tenir de douleurs en un jour,
(1) Inédit.
(2) Préface des « Dernières Chansons », p. 283.
Oubliant un instant les travaux de l'Ecole, 0 mes anges, vers vous mon âme enfin s'envole, Et franchissant l'espace^ et rapprochant les lieux, J'arrive, je suis là, je vous vois de mes yeux ! Toi, mon Esther, rieuse et berçant ta poupée, Et toi, ma grande, auprès de ta mère occupée, Tandis qu'autour de vous, dans l'ombre se pressant,- La famille, tout bas, parle du fils absent. . . 0 douce Trinité : la mère et les deux filles ! Joyeux soleil d'amour, qui dans mon ciel scintille. Source limpide et pure, où mon cœur attristé S'abreuve d'innocence et de félicité !. (1).
Le plus souvent il ne laisse paraître dans la correspondance adressée à Gany qu'une tendresse et un humour charmants. Tantôt il détaille avec une minutie pittoresque sa vie de carabin, ou l'état de son budget toujours maigre; tantôt il termine une de ses missives par ce spirituel badinage : « Fait et donné en notre chambre après avoir été voté à l'unanimité. Car dans mon petit royaume j'ai sur notre digne monarque deux avantages bien marqués : d'abord je vois les choses d'un point de vue plus élevé que lui (5e étage) ; ensuite, n'ayant que moi seul à gouverner, il m'arrive 365 fois par an d'être de l'avis de mon peuple.
« On ne dort pas quand on a tant d'esprit et qu'il est onze heures et demie. Bonsoir donc ! » (2).
Tantôt, en des vers adressés à sa sœur Sidonie, il ébauche un tableau d'avenir agréable à toute la famille :
Le matin, le soir, Pour pouvoir Glaner au loin plaie et bosse,
(1) Inédit. « L'Absence » (10 Juin 1841).
(2) Cf. E. Frère, Op. cit., p. 43.
J'aurai, s'il vous plaît,
Mon laquais Et ma voiture et ma rosse.
Nous irons,
Courrons,
Rirons,
Roulerons
Carrosse !
Chassés sans repos Tous tes maux Quitteront la place, Et dans mon coucou Charmant, où Chaque jour je me prélasse On dira :
Voilà La sœur Du Docteur Qui passe ! (1)
Ses efforts, d'ailleurs, semblent récompensés de succès, puisque deux ans après la première inscription, il est nommé interne à l'Hôtel-Dieu ; il devient l'élève du Docteur Flaubert, le père de Gustave.
La mère de Louis, ajoutant foi aux lettres reçues régulièrement, croit son fils heureux ; elle en est fière, l'enveloppe d'une sollicitude tendre, se préoccupe des examens, et se plaît à la vision d'un avenir peu éloigné, où, médecin rural, il sera réputé bienfaisant et ami de tous.
Elle se trompe en pensant que l'adolescent se révèle dans sa correspondance. A côté de cette existence extérieure qui apparaît calme, troublée seulement par la préparation fiévreuse d'un examen, ou l'attente joyeuse
(1) Cf. E. Frère, op. cit., p. 51.
des vacances, nous découvrirons une autre vie, plus intense, tumultueuse et cachée à la famille, la vie de son âme écrite longuement en des poésies restées inédites.
Bouilhet y paraît d'abord un imitateur, et semble résumer le romantisme antérieur par ses efforts d'influence sociale, le choix des thèmes et le style.
Partout on constatait alors la veulerie des caractères, la ruine des croyances religieuses, le manque de tout idéal élevé. Cette monotonie bourgeoise était logique après l'excitation fiévreuse de l'Empire , après que la génération précédente, qui avait voulu s'imposer à l'Europe par les armes, avait vu s'évanouir ses rêves de conquête et de gloire. Parmi les jeunes écrivains arrivant à la vie littéraire vers 1840, quelques-uns, comme Flaubert et Théophile Gautier, se réfugiaient dans l'Art, dans le labeur désintéressé de la Beauté Littéraire, sans viser à un but utilitaire. D'autres, au contraire, rêvaient de devenir des membres bienfaisants dans la société paralysée par l'égoïsme ou la lâcheté. Bouilhet veut être j un de ces généreux ouvriers.
Gomme ses aînés de la génération « ardente, pâle et nerveuse » que Musset a complaisamment décrite au premier chapitre de « La Confession d'un Enfant du siècle », il attend l'avenir avec enthousiasme. Dans unt pièce intitulée « Enfant, vous n'avez pas quinze ans. . . ». il représente un de ses camarades, ou lui-même peut-être, dédaignant les jeux habituels à ceux de son âge, arme d'une précoce maturité de caractère, à la tête inclinée, ai front « grave » ; c'est que l'enfant « impatient de vivre >
s'estime responsable des destinées nationales et se prépare aux luttes réparatrices :
Car sous ce siècle en feu, volcan profond et sombre, Je ne sais quoi de grand s'élabore dans l'ombre, Un bruit sillonne l'air, vague et confus encor ; Quelque chose finit, quelque chose commence. Le jeune front qui pense Rit du vieux front qui dort (1).
Ces adolescents sont si épris de rénovation politique et sociale, si assurés d'être, malgré leur jeunesse, les artisans d'un glorieux relèvement en France que l'histoire, pensent-ils, ne pourra oublier leurs noms :
Et les siècles diront : Quel était donc cet âge, Où l'enfant grandissait si vite, où le courage N'attendait pour mûrir que trois jours de soleil? (2)
Pour Louis cette vision des labeurs futurs se précise très vite : la « Mission » de poète lui a été confiée, qui le place, investi d'un sacerdoce fécond, plus haut que tous. Il ne s'ingénie pas cependant à créer un type nouveau ; il se modèle sur le portrait banal que tout bon romantique, vers 1830, place à la tête de ses œuvres, et nous apparaît avec ses « longs cheveux noirs sur son cou », et son « regard triste », près d'un tombeau ou d'un cyprès, ou dans d'autres attitudes, non moins révélatrices do l'époque et des modèles :
On l'a vu sourire à l'orage, On l'a vu parfois en rêvant Ecouter le flot du rivage Interroger le bruit du vent,
(1) Inédit. (1841).
(2) Inédit.
Ou bien sur la vieille ruine, Nid de l'orfraie et du hibou, Appuyer son front qui s'incline. . . (1)
Si l'attitude est inspirée par Lamartine, l'idée même de la « Mission » sociale du poète appartient à V. Hugo. Déjà l'auteur des « Voix intérieures » avait blâmé le « chanteur inutile », et s'était proclamé le « Saint » envoyé par Dieu dans la mêlée pour chercher les âmes douloureuses, donner à tout malheur une « bienveillance universelle et douce », et s'élever contre l'oppression politique et religieuse (2).
Gomme son maître, Bouilhet affirme que le poète esi un messager céleste. Quand Dieu veut l'envoyer sur la terre, il appelle devant lui « cet exilé du Ciel »; il lui met au front une auréole et dans les mains « la harpe des prophètes», en lui confiant la mission bienfaisante du Christ. L'élu doit avoir des harmonies pour les douleurs et les joies :
Jeune homme, va glaner les misères humaines,
Va bercer les amours, va rapprocher les haines,
Aux pieds du malheureux fais naître quelques fleurs (3).
Mieux que les prêtres, il rappellera aux hommes le nom du Créateur. Il leur apprendra que Dieu est bon et que le pécheur ne doit jamais désespérer du pardon :
De ton front qui se penche ainsi qu'une urne sainte, Verse un peu de ma flamme à cette terre éteinte, Au milieu de leurs chants jette un mot du Seigneur, Car j'ai pris en pitié ce monde qui m'abhorre !
Je suis son père encore
S'il méconnaît mon cœur !
(1) Inédit. « Le Poète et le Siècle ». (Avril, 1840).
(2) Cf. « Les Voix intérieures » (Préface).
(3) Inédit. « La Mission ». (Juillet 1840).
Ton bras doit soutenir la vertu qui succombe, L'insensé chancelant sur le bord de sa tombe, Prêt à quitter la vie ainsi qu'un triste poids, Et qui, bien jeune encor, manquant d'air et d'espace.
Doute s'il a sa place
A l'ombre de la Croix (1).
Il s'offrira en victime comme un autre Christ. Le Rédempteur lui impose de lourdes épreuves, rançon nécessaire du mal :
Il te faut comme à Dieu tes jours de passion, Il te faut jusqu'au bout boire l'ignominie :
Tu dois ton agonie
Aux rires de Sion (2).
Et le Christ précise cette Mission du poète, vengeur des abus : qu'il raille les vices, démasque l'hypocrisie et l'ambition, prenne à partie les chefs d'Etats et leurs ministres :
Frappe le vil tyran qui tue et qui s'endort,
Et ces rois, qui vaincus par quelque femme immonde,
Emprisonnent le monde
Dans leur couronne d'or (3).
Que l'or des tyrans n'arrête jamais l'imprécation sur ses lèvres ou ne le fasse courtisan : les hommes se détourneraient de lui avec mépris, et
... la gloire s'enfuit, dès qu'une corde d'or Brille à la lyre du poète (4).
Qu'il soit fidèle à sa « Mission » malgré les insuccès et les haines ; qu'il n'imite pas ces poètes qui, envoyés du
(1) Inédit. « La Mission » (Juillet 1840).
(2) ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
Ciel comme lui, n'ont pas gardé leur âme pure des fanges terrestres et du scepticisme religieux. Dieu gémit sur leur lâcheté :
Oh ! combien ont donné leur cœur à la démence ! Combien ont déchiré la robe d'innocence, Et bravé ma parole et maudit mon trépas ! Mais toi, mon fils, toujours en passant sur la terre
Cherche dans la poussière
La trace de mes pas (1).
Enfin pour que ses efforts ne soient pas vains, mais son influence réelle et durable, l'apôtre poète doit comprendre et aimer les aspirations de son époque. Louis n'avait garde de méconnaître cette condition de toute action sociale. Il intitule — que de choses il essaye de mettre dans ce titre ! — un de ses premiers recueils de poésies restées inédites : Les Voix du Siècle. « Sur le siècle penché », il veut écouter la rumeur mystérieuse qui monte à lui, pour y distinguer les désirs et les haines des hommes et des peuples :
Blasphèmes, chants d'amour, suaves mélodies,
Le grincement fatal des froides ironies,
La prière qui chante en regardant les cieux,
Le doute au front penché, l'espoir au front joyeux. . .
Le bruit que fait l'idée en prenant son essor,
Partout l'homme avec Dieu confrontant son ouvrage,
L'air joyeux du marin qui laisse le rivage,
La plainte du captif au fond des cachots noirs,
Et le flot du progrès battant les vieux pouvoirs,
Rêves et passions, la haine et le sourire,
Tout ce qui sur la terre ou frissonne ou soupire (2).
Alors qu'un malaise très grand pèse sur les cœurs, que
(1) Inédit. « La Mission ».
(2) Inédit. « Prélude » (Février 1843).
« l'air manque » et que partout on entend « gémir » dans l'ombre
Le temple sous le Dieu, le trône sous le roi,
il veut dénoncer ces signes avant- coureurs des cataclysmes politiques et religieux et des révolutions sociales. N'a-t-il pas d'ailleurs, pour s'instruire, les fécondes leçons du passé ? Que de « Feuilles mortes » — c'est le titre d'un autre recueil de poésies — il aperçoit, jonchant les chemins de l'humanité : « des serments, des amours, des trônes, des patries! » Il ne cherchera pas dans l'Histoire les thèmes de vaines descriptions, il veut glorifier les « puissances brisées », v l'infortune oubliée » : sa poésie sera pour elles comme une musique qui endort les douleurs,
Ou comme sur la tombe un pieux souvenir Qu'une main en secret fait toujours refleurir (1),
pendant que, par là, elle donnera d'utiles leçons aux vivants.
Telle est, vers 1840, « la Mission » dont Bouilhet se croit investi. Loin de prêcher la doctrine de l'Art pour l'Art, la jouissance égoïste de la beauté littéraire, l'isolement hautain du poète, il veut se mêler à la foule. Il écrit des satires politiques et religieuses, il relève les âmes découragées, il prêche l'amour de la patrie. A l'exemple de V. Hugo et de Lamartine, il s'avance avec confiance vers l'avenir, où selon toute probabilité, il doit faire figure de poète et d'homme d'action.
(1) Inédit. « Feuilles Mortes » (Août 1840).
Cependant il serait inexact de ne voir en lui que l'apôtre d'une cause. Il écrit des vers lyriques, uniquement par besoin d'épancher le trop plein de son âme. Il aime à écouter la chanson qui monte de son cœur à ses lèvres, adolescent ému de tout, d'une fleur qui s'ouvre, d'une nuit étoilée, d'un regard ; puis il se plaît à orner de la musique des vers ces sentiments nouveaux de son âme tendre et frémissante. Il veut imiter Lamartine dont la poésie mélancolique, « le chant plaintif », V « effleure comme l'aile d'un alcyon » (1). Il se garde surtout de « jeter au monde » « un nom vibrant de passion », comme Musset : jamais, il le croit du moins, ses vers ne seront la confession d'une vie voluptueuse (2).
Il aime la Nature comme tous les romantiques. Des fils mystérieux lient son âme aux choses ; il se pénètre de leur vie, en reçoit des impressions douces ou fortes suivant le spectacle. En même temps il les associe à sa vie intérieure et fait d'elles les confidentes de ses joies, de ses douleurs, de ses réflexions :
Dès lors, les monts, les champs, les forêts, les vallées,
Lyre sur qui parfois passe le doigt de Dieu,
La terre, l'Océan, les sphères constellées,
Et le soir tout plein d'ombre et le matin en feu,
(1) Inédit. « Ma Gloire » (Juin 1841).
(2) Vois-tu, la grande poésie
N'est point la coupe d'ambroisie Qu'on se passe après les festins.
Ce n'est point la vile étincelle Qui jaillit quand le vin ruisselle Au choc des propos libertins.
Inédit. « La Mission » (Juillet 1840)
Tout ce qui sur la terre ou murmure ou palpite Fait pour mon âme un bruit mélancolique et doux. La fleur dit : « Comme toi, mortel, je passe vite ! » Le flot gémissant dit : « Je pleure comme vous ! » (1)
La « Nuit » est un de ses thèmes préférés. Vague et mystérieuse, elle se prête à souhait aux aspirations et aux souffrances de l'adolescent. Elle proclame d'abord l'existence de Dieu :
Voyez, la voûte éternelle
Etincelle De feux au splendide essor.
L'air semble une ruche immense,
D'où s'élance Un essaim d'abeilles d'or 1
Qui sema ces feux sans nombre
Dans ton ombre, Belle reine au voile noir?. . .
Seigneur, tu fis ces merveilles,
Toi, qui veilles Sur leur céleste clarté, Toi, dont le nom dans l'espace
Roule et passe De l'astre à l'astre jeté !
La nuit, lorsque Dieu s'avance
En silence, Tous ces mondes de splendeur Sont dans l'immortelle sphère
La poussière Que fait le pied du Seigneur (2).
La nuit, c'est encore l'heure où la muse du poète aime
(1) Inédit. « Réponse à M. D... » (Mai 1841).
(2) Inédit. « Ubinam Deus ? » (26 juillet 1841).
à s'agenouiller près d'un tombeau. C'est aussi l'heure des prières et des rêves :
C'est l'heure où près de sa mère, A l'ombre des rideaux blancs, L'enfant s'endort et légère Une brillante chimère Effleure ses cils tremblants ;
L'heure où la douce prière, Dans son vol silencieux S'en va glanant par la terre Chaque amour, chaque misère, Et l'emporte dans les Cieux (1).
Si pendant la nuit le poète aperçoit quelque lointaine étoile, il désire s'enfuir près d'elle, dans une sphère inconnue ; son âme « aux astres mêlée » irait de monde en monde. Tantôt, au contraire, il se demande si cette étoile ne vient pas lui apporter le bonheur ou lui rappeler le souvenir de son père disparu :
Toi, dont je vois la lumière,
La première, Sur les nuages du soir. . .
Oh ! quand sur mon front qui pense,
En silence, Ton doux éclat tombe et luit, Es-tu le regard de celle
Que j'appelle Dans tous mes rêves de nuit ?
Belle étoile, es-tu la gloire ?
Ma victoire Est-elle écrite en tes feux ?
Portes-tu ma destinée
Enchaînée A ton disque radieux?
(1) Inédit. « Une nuit de Louis XIV » (Rouen 18401
Serais-tu, clarté chérie,
La patrie De tous ceux que j'aimais tant ?
Cette étoile de mystère,
0 mon père, Est-ce ton tombeau flottant ?
Est-ce ton rayon, sans cesse
Qui s'abaisse Penché sur mes maux amers, Gomme celui de Marie
Lorsque prie Le matelot sur les mers ? (1)
Ce lyrisme, qui imprègne les premières œuvres de Bouilhet, procède directement de Lamartine, de Victor Hugo et de Musset: la langue et la facture des vers révèlent les mêmes influences.
Je trouve au hasard de la lecture les métaphores et les expressions habituelles aux Romantiques : « les fibres du cœur », « le souffle embaumé du soir », « l'homme courbé sous la peine », « la belle reine au voile noir » qui porte une « couronne » (la nuit), « l'eau calme et sereine », « Tonde solitaire », « le flot mystérieux », une « brillante chimère », « la douce prière ».
Les rimes ne sont pas moins révélatrices des modèles imités. Elles sont presque toujours épithétiques : « bienaimée, embaumée », « oubliée, agenouillée », « féconde, blonde, profonde » ; ou des substantifs et des verbes traduisant une impression morale : « lyre, soupire, sourire, délire, empire, inspire », « orages, images, plages », « nombre, ombre, sombre ».
(1) Inédit. « L'Etoile » (13 juillet 1841).
Quelquefois des hémistiches, des vers entiers même, rappellent la facture de V. Hugo :
Sur le siècle penché, le poète écoutait : Des peuples, des cités, une rumeur montait Immense, et secouant ses mille bruits dans l'ombre Sortait, en bourdonnant, de cette ruche sombre ! (1)
D'ailleurs la double rédaction d'un même sujet — l'allaitement des deux jumeaux par la louve — faite d'abord en 1842, et reprise et 1859, permet de mesurer les progrès accomplis par le poète. Voici les deux premières strophes, écrites avec les procédés romantiques :
Un figuier au vert feuillage,
Sous l'ombrage Deux beaux enfants ingénus !
Tandis que du fleuve l'onde
Calme et blonde Mouille, en passant, leurs pieds nus !
A voir leur tête enfantine
Où s'incline Un doux rayon de soleil, On dirait d'une couronne
Qui rayonne Autour de leur front vermeil ! (2).
Elles sont devenues :
A l'ombre d'un figuier superbe, Près d'un fleuve aux bords inconnus, Deux enfants sont couchés dans l'herbe, Frais, souriants et demi-nus.
(2) Inédit. « Prôlude » (Février 1843). (1) Inédit. « La Louve » (Juillet 1842).
Le grand ciel bleu les environne,
Un dernier rayon de soleil
Semble poser une couronne
Sur leurs fronts joints par le sommeil (1).
La plupart des rimes ont été conservées, mais la strophe de dix vers d'un rythme sautillant, obtenue par le croisement des vers de sept pieds et de trois pieds, est remplacée par un quatrain de huit pieds, concis, puissant et d'un mouvement si ample qu'on le croirait composé d'Alexandrins (2).
Les épithètes romantiques disparaissent. Le « figuier au vert feuillage » devient un « figuier superbe » ; les adjectifs de remplissage « beaux, ingénus », « calme, blonde »,
(1) « Berceau », Œuvres, p. 54. Le titre a été modifié : celui-ci résume l'intention du morceau mieux que l'ancien : « La Louve ».
(2) On pourrait faire les mêmes remarques pour les deux strophes suivantes :
Frémis, terre d'Italie,
Ton sol plie Sous ce berceau des déserts !
Leur cri, qu'on entend à peine
Dans la plaine, Promet Rome à l'univers !
Vieux Tibre à la vague blonde.
Toi, dont Fonde Doit tressaillir tant de fois !
Fleuve de la grande ville,
Viens docile Jouer aux pieds de tes Rois !
Elles sont devenues :
Courbe, ô figuier, ta large voûte Sur ce grand berceau des déserts :
Leur cri faible qu'un monstre écoute Promet César à l'univers !
Fleuve obscur, dont l'eau solitaire Doit s'enorgueillir tant de fois, Tibre, où boira toute la terre, Viens jouer aux pieds de tes Rois*
(Œuvres, p. 54).
sont supprimés; le poète met au premier plan non plus le Tibre, mais les enfants « frais, souriants et demi-nus ». De même, dans la deuxième strophe, les expressions « tête enfantine », « doux rayon », « front vermeil », tirés du répertoire romantique et d'un sens émoussé par l'usage, sont remplacées par des mots plus précis.
Les vers écrits en 1842 sont médiocres, mauvais même. Ils prouvent du moins que dès cette époque Bouilhet aime le peuple romain et comprend le patriotisme de Virgile, d'Horace et de Tite-Live. Déjà il salue avec enthousiasme dans la Louve allaitant les deux jumeaux, l'avenir brillant
de l'Empire :
Mère heureuse, Tes nourrissons vont grandir ; A ta mamelle féconde
Pend un monde, Rome, César, l'avenir !
Le poète, en 1859, pourra rendre plus concise la forme de ces vers ; il n'en modifiera pas les idées.
En cette période de tâtonnements dans l'art d'écrire, Bouilhet apparaît donc un imitateur très gauche. Sauf les pièces intitulées « Le Galet » (1), en vers vraiment parnassiens, « A une jeune fille » (2), traduction d'une Ode d'Anacréon, « Le Nid et le Cadran » (3), et « Volupté » (4), qui ont pris place dans l'œuvre imprimée, peu de pages de ces poésies trop nombreuses et trop faciles méritent d'être
(1) Septembre 1842. Œuvres, p. 78.
(2) Octobre 1842. Œuvres, p. 410.
(3) Juin 1843. Œuvres, p. 384.
(4) Décembre 1842. Œuvres p. 171.
retenues. Si des détails charmants et un rythme harmonieux n'y sont pas rares, la pensée généralement est vague, peu originale, le style vieillot, souvent incorrect, les métaphores outrées, la langue peu variée. L'auteur connaît d'ailleurs les imperfections de son œuvre ; sa Muse les lui a reprochées :
Le Poète
Ma Muse, pour un ami
Dont l'âme est bonne et choisie,
Aux moissons de poésie
Allons glaner un épi;
Dans les champs lauriers et roses
Mêlent leurs fraîches couleurs. . .
La Muse
Passe et de ces belles choses Détourne tes yeux en pleurs.
Pauvre poète, tes fleurs Ne sont point encore écloses !
Le Poète
Eh quoi ! Tout abandonner !
Briser mon âme et ma lyre !
Pas un beau jour à redire, Pas une fleur à donner !
Quoi ! n'avoir jamais de roses Dont le parfum monte au cœur !
La Muse
Peut-être, un jour, quand tes fleurs, Quand tes fleurs seront écloses (1).
Ces essais poétiques ne doivent cependant pas être négligés ; ils permettent d'établir avec précision la
(1) Inédit. « Mes fleurs » (Mai 1843).
psychologie de l'adolescent et le point initial de son évolution littéraire. Cette évolution commence dès l'année de Philosophie, en 1840. Il a rêvé d'être un poète apôtre et déjà il doute de ses forces; victime de déceptions sentimentales et de désillusions philosophiques, il défaille sur le chemin de l'idéal où il croyait marcher à pas rapides.