‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 12 sur 48 · II. — L'Esprit : L'Existence de Dieu. — Le Prorlème du Mal · texte numérisé non relu

II. — L'Esprit : L'Existence de Dieu. — Le Prorlème du Mal

Glaire A est le premier nom de jeune fille qu'il

entoure de rêveries fraîches et riantes.

Elle appartient à une vieille famille de Rouen, où sans doute M. Lévy fréquente assidûment, et où, vers le mois d'avril 18i0, il présente son brillant pensionnaire, encore élève de Philosophie. Avec une naïve sincérité, Louis raconte comment le premier soir qu'il la vit danser, il connut les tourments d'amour : « Timide parce que j'étais jeune, écrit-il, humble et gauche parce que j'étais pauvre, je dévorais de loin tout ce-bonheur sans oser lever la tête ou faire bondir jusqu'à elle mon applaudissement. J'étais comme le mendiant à la porte du festin, et le mendiant rêvait la plus belle place, au milieu de ces brillants convives, riches, hardis, spirituels et insolents ! Mes doigts se crispaient au velours des fauteuils, quand l'archet de l'orchestre secouait sur la foule la contre-danse joyeuse.

J'avais des bourdonnements aux oreilles, mon cœur battait à rompre ma poitrine, et je voulais m'élancer dans ce tourbillon de soie et de dentelle, la tête baissée, les yeux fermés, comme le plongeur au sein des flots, pour en rapporter ma perle, ma proie, mon bonheur, mon seul amour. Et la crainte me clouait à ma place : j'avais peur de paraître extravagant. . . » (1) Mieux qu'une autre, cette jeune fille pouvait le rendre heureux. « Sa nature était bien ma nature, ajoi^te-t-il : elle musicienne, moi poète, la note et la lettre, la fleur et le parfum. En fallait-il plus pour enivrer un enfant? » (2).

Il aime cet « ange », cette « reine », non par un « caprice banal », « qui s'éteint et meurt avec la fête et les lustres du bal », mais d'un amour qu'il veut noble, durable :

A travers ton beau corps, mon âme voit ton âme,

Invisible union, mystère surhumain, Où nos deux cœurs unis vont confondant leur flamme

Dans un céleste hymen ! . . .

Que toujours sous ton aile, ô ma blanche colombe, J'abrite ma pensée et je cache mes pleurs!

Que longtemps sous mes pas, et qu'un jour sur ma tombe Tu jettes quelques fleurs ! (3).

Il ignore cependant si Glaire répondra à cet amour; il craint que son « front pâle et triste » ne la détourne de lui. Et pourtant il ne dépend que d'elle de ramener la joie en ce cœur assombri :

Si tu voulais, enfant, ma tête qui s'incline, Que du bonheur jamais Je rayon n'illumine,

(1) Inédit. « Noies autobiographiques ».

(2) Ibid.

(3) Inédit. « Toi. . . » (Avril 1840).

Secouant à ta voix tout souvenir amer, Gomme la fleur des champs aux larmes de l'aurore, Se lèverait joyeuse et sourirait encore, Si tu voulais m'aimer !

Pour te faire un séjour digne de toi, mon ange, J'ôterais de mon cœur et la haine et la fange, J'épurerais ma bouche afin de te nommer, Et je dirais aux rois : « Que me fait votre trône? » Car moi j'aurais au front la plus belle couronne, Si tu voulais m'aimer ! (1).

Aussi quand il sait son amour partagé, son imagination l'emporte loin des hommes et des choses créées dans une sphère céleste, où il jouit de sa félicité. Comme René, il voudrait s'en aller « dans quelque belle étoile », pour « remplir un monde à deux » :

A deux, loin de la foule ! à deux, dans le nuage, Plus haut que la montagne et plus haut que l'orage

Emporter son bonheur!

S'aimer et se suffire, et sans craindre la tombe Cacher à tous les yeux son amour de colombe, Sous l'aile du Seigneur.

Aimer, c'est reculer les bornes de son âme, C'est avoir dans le cœur une joyeuse flamme, Pour tout être mortel de profondes pitiés. Heureux celui qui, plein du transport qui l'anime, Du haut de son amour, comme d'un mont sublime, Regarde le monde à ses pieds (2).

En ce pays des chimères, où les réalités perdent leur dur contour, son âme s'abandonne à une torpeur prolongée et se berce à des rêveries molles et douces :

Oh ! quan.d parfois j'entends ta voix aimée ! Ta voix écho de l'amour et des cieux. . .

(1) Inédit. « Si !. . . » (25 Avril 1840).

(2) Inédit. « Amour » (Juin 1841).

Mon cœur, mon cœur chancelle, Gomme un berceau d'enfant, Que la main maternelle Berce, berce en chantant (1).

Il chante même « le premier baiser » qu'il a déposé en « tremblant » sur le front de Glaire :

Qui donc le fit, mon Dieu, si fécond en douceur? Si plein d'épanchements, de larmes, de prières, Qu'on oublie après lui les baisers de sa mère Et le sourire d'une sœur? (2).

Si passionnés qu'ils soient, ses sentiments gardent le plus souvent une chaste réserve : il entoure d'images d'une pudeur délicate le souvenir de la jeune fille aimée et cherche son âme partout. Il la place dans un ciel d'azur si pur qu'il ne se croit pas assez chaste pour y pénétrer lui-même ; la beauté d'âme de Glaire est contagieuse : il se veut meilleur pour mériter son amour. Gomme Lamartine, pour qui aimer et croire ne font qu'un, il retrouve même par là non seulement la pureté, mais la foi chrétienne :

Ma croyance qui chancelle,

Ange, à l'ombre de ton aile

Reconnaît la sainte Loi. . .

Oui, je comprends le mystère

D'un Dieu mourant au Calvaire,

D'un Dieu partageant nos pleurs,

Tant ton amour s'abandonne,

Tant ta douce voix pardonne. . . (3).

Leur rencontre d'ailleurs a été voulue par Dieu luimême. G'est lui qui, créant l'âme, la divise en deux

(1) Inédit. « Ange, parfois... » (Mai 1841).

(2) Inédit. « Amour » (Juin 1841).

(3) Inédit. « Dors sur mon sein... » (Décembre 1840).

parties, et fait « d'une seule flamme » « chaque moitié qui s'en va ». Puis il envoie sur la terre ces âmes sœurs ; l'espace et le temps peuvent les séparer : elles doivent se chercher en silence, jusqu'à ce que l'amour les réunisse. Le poète est heureux d'avoir trouvé la vierge que Dieu lui destinait :

Nous nous sommes trouvés après bien des années, Bien des pas incertains, bien des vœux superflus, Nous nous sommes trouvés, âmes prédestinées,

Oh ! ne nous perdons plus.

Sans doute, c'est ainsi qu'autrefois dans la nue Nos âmes s'attiraient par un céleste aimant : Renouons ici-bas la chaîne interrompue

Quelques jours seulement (1).

C'était alors la mode chez les Romantiques de faire apparaître la préoccupation religieuse derrière les passions terrestres. Si cette manie des poètes d'associer Dieu aux enivrements du cœur est suspecte aux yeux de la Religion orthodoxe, il faut reconnaître qu'elle a de la grandeur et de la délicatesse. Elle ne nous surprend pas chez un adolescent d'une belle nature, affinée encore par l'éducation religieuse reçue auprès d'une mère pieuse.

L'ivresse du poète dura peu, deux ans à peine. Au moment où il s'avançait avec confiance vers un avenir de bonheur dont il se croyait la possession assurée, une séparation violente, vers 1842, vint briser pour longtemps son cœur, où chantait joyeusement ce premier amour. L'autobiographie signale les circonstances de cette séparation en quelques mots obscurs : « Départ définitif de

(1) Inédit. « Belle et de pudeur voilée. . . » (Septembre 1841).

Mademoiselle Glaire A . . . , ma course à 5 heures du matin, mon désespoir »(1). Il ne peut croire que ce rêve de bonheur à peine commencé s'évanouisse déjà et que désormais ils seront sur la terre « étrangers l'un à l'autre » : « Quoi ! deux âmes attirées l'une vers l'autre, écrit-il, peuvent se séparer violemment sans que le monde s'écroule, et rien n'est changé dans l'harmonie de la nature ? » (2).

Il aime à ranimer les « vestigia flammœ », les joies fugitives de ce premier amour, espérant qu'elle aussi se plaît à refaire le chemin de la félicité passée :

Lorsqu'au fond de ton cœur tu descends solitaire, N'est-il aucun écho qui te parle de moi ? Que fais-tu maintenant que je suis seul dans l'ombre, Quand trois ans sont passés depuis ton tendre aveu, Et que sur mes deux mains inclinant mon front sombre Je regarde briller, comme des yeux sans nombre, Les étincelles de mon feu ? (3).

Son désir d'affection pure va rester uni au souvenir de Glaire, de la « blanche vision » entrevue à l'aurore de ses vingt ans : son imagination la transformera même en une Béatrix idéale : « Je l'ai connue à peine, écrit-il, et pourtant elle a rempli cinq ans toute ma pensée, et son nom ne s'effacera jamais de ma mémoire... Elle sera toujours pour moi la femme pure, l'ange poétique qu'on ne rencontre qu'une fois sur la terre, le type de cet amour sublime qui élève l'âme au-dessus des choses du monde » (4).

(1) Inédit. Notes autobiographiques.

(2) Ibid.

(3) «Vestigia ffammœ » (5 Octobre 1812). Œuvres, |». 108. Le texte imprimé porte cette variante : « Quand dix ans sont passés. . . »

('i) Inédit. Notes autobiographiques.

Il est vrai que les jeunes filles qu'il rencontre lui font mieux goûter, par contraste, la beauté d'âme de Glaire. Aucune, ou presque, parmi elles n'est capable de répondre à l'idéal de ceLamartinien ennemi des âmes vulgaires. Il impute ce manque de noblesse à l'éducation trop libre donnée à la jeune fille : il Ta vue, au bal,

Porter de bras en bras sa charmante imprudence (1).

D'un œil attristé, il l'a suivie dans les réunions bruyantes, où rouge et timide,

La Vierge, enfant encor, sous les yeux de sa mère Vient prendre en se jouant des leçons d'adultère (2),

et qui,

Effeuillant en un soir son chaste diadème

Passe, et laisse à chacunaun lambeau d'elle-même (3).

Il est persuadé que la fraîcheur des sentiments ne saurait résister à ces contacts suspects.

Ce n'est là sans doute qu'une suite de variations sur le motif de l'amour lamartinien : elles prouvent du moins que pendant plusieurs années, Bouilhet s'est avancé vers l'avenir, en plaçant dans un amour très noble un des rares bonheurs vrais qu'il soit donné à l'homme de goûter en sa vie éphémère.

Mais déjà, à partir de 1842, l'adolescent appelait à soi des plaisirs moins éthérés. Il y était conduit par la faiblesse de sa volonté, le hasard des circonstances, l'influence de ses camarades. Il voulait surtout étourdir son

(1) Inédit. « La Valse » (Février 1843).

(2) Ibid.

(3) lbid.

« Désespoir » dû à l'évanouissement de l'idéal qu'il avait rêvé en matière politique et sociale :

Eh bien ! puis qu'ici-bas dans nos cœurs abattus

Tout courage est sans flamme, Puisqu'un souffle de mort a brisé les vertus,

Toutes ces fleurs de l'âme, Puisque tout espoir ment, et que tout rêve est vain. . .

Jour à jour, fleur à fleur, ainsi qu'un vil trésor,

Dépensons nos années ! . . .

Allons, des fleurs au front! Allons, le verre en main,

Noyons, noyons encore Dans le vin d'aujourd'hui les soucis de demain.

A nous la femme ! A nous de faciles amours. . . Poètes, à nos luths, de roses couronnés,

Ne gardons qu'une corde.

Comme d'un verre plein, de nos jours fortunés

Que le plaisir déborde.

Jouissons, mes amis, un bandeau sur les yeux,

Pour ne point voir la tombe (1).

La folle passion qui vint à lui déchaîna la fougue de ses sens : il s'attacha à

Celle qui vend son corps, ne sentant plus son âme (2).

Cette expérience lui apporta non le « plaisir » désiré, mais l'écœurement :

Quand, au fond de ce vin, j'ai rencontré la lie, Mon âme, jusqu'aux boids, de dégoût s'est remplie. . . Insensé qui cherchais la perle dans la fange, J'avais rêvé l'amour comme un vin sans mélange, Comme l'hymne mêlé de deux cœurs ici-bas, Comme un baiser joyeux qui ne finirait pas. . .

(1) « Désespoir » (Rouen, 21 Mai 1842). Publié par M. Join-Lambert, « Préface de Melaenis ».

(2) Inédit. « Le Suicide » (Juillet 1843).

J'ai soulevé le voile et j'ai brisé l'idole,

Quand je n'ai vu debout sur l'autel effondré

Qu'égoïsme, intérêt et froide volupté,

Rien au fond du regard, rien au fond du sourire,

Rien qu'un frisson brutal de la chair en délire (1).

Et cela, plus que tout le reste, le mène au pessimisme. Puisque l'amour est une chimère, la vie ne vaut pas d'être vécue. Vienne la mort, « la fiancée au front pâle » :

0 mort, j'attends ici ton étreinte fatale.

L'heure a sonné, la couche est prête, et de tes bras

Tout l'amour des vivants ne m'arrachera pas (2).

Pendant que le cœur de Louis passe ainsi de l'enthousiasme au désespoir, son esprit subit une crise non moins intense.

La philosophie qu'on lui enseigne au Collège ébranle ses convictions religieuses. Sans doute elle est spiritualiste : elle reconnaît l'existence de Dieu, la dignité de l'âme, et la religion naturelle, mais repoussant les dogmes catholiques, elle demande à la raison seule la solution de tous les problèmes. Or, facilement, la raison se grise d'elle-même : devant ces problèmes, Louis fait preuve de tant de témérité que ses camarades sont effrayés de ses « idées avancées » (3).

D'ailleurs il n'est guère défendu contre le scepticisme religieux. Il avait appris le Catéchisme, mais la lettre en fut morte pour lui comme pour beaucoup d'autres : une

(1) Inédit. « Le Suicide ».

(2) Ibid.

(3) Inédit. Notes autobiographiques.

foi vivante ne lui en donna pas l'esprit. Au moment surtout où l'adolescent chercha à faire la revision critique de ses croyances, on ne sut pas éclairer, semble-t-il, la religiosité sentimentale et traditionnelle de ses premières années.

En 1840 et 1841, il proclame encore l'existence d'un Dieu personnel qui confie au poète sa « Mission » (1), qui crée les âmes et les prédestine à se rencontrer et à s'aimer ici-bas (2), qui fait disparaître les siècles et les rois (3). Dieu est surtout le créateur des beautés de la nature : la nuit, les étoiles, le soleil, l'âme de l'homme, « où s'agite la moisson de la pensée » (4), témoignent de sa toutepuissance. Et ce n'est pas là un lieu commun de poète en quête de faciles descriptions, mais la prière qu'il doit au Créateur :

Seigneur, tu m'as donné des yeux

Pour que j'admire ta puissance,

Tu m'as parlé dans le silence,

Tu m'ouvres le livre des Gieux,

Tu m'as dit : « Lis, contemple, adore. »

Tu m'as dit : « Ne me juge pas 1 »

Et fouillant la Création,

Et me dressant sur ma poussière J'irais demander compte au Dieu qui fit la terre ! J'irais, mon Dieu, j'irais dans mon ambition Proclamer l'athéisme, en épelant ta gloire, Et chercher le néant, ainsi qu'une victoire,

Dans chaque lettre de ton nom ! (5).

(1) « La Mission » (Juillet 1840),

(2) « Belle et de pudeur voilée. . . » (Septembre 1842).

(3) « La fia de l'année » (Jauvier 1841).

(4) « Ubinam Deusf » (Juillet 1841).

(5) Inédit. « Sans gêne » (Rouen, 1840).

Mais cette idée d'un Dieu personnel et Créateur ira s'obscurcissant, amoindrie en l'esprit du poète par le doute qu'y fera naître l'étude du problème de la vie et du problème du mal.

Le problème de la vie reste bientôt pour lui sans réponse.

Au mois de Mars 1840, dans la première de ses « poésies philosophiques » (1), il demande à la « tête de Mort », qui sert à ses études d'anatomie, de lui révéler le mystère de Tau-delà :

Est-il après ce monde un horizon plus beau ?

Ou, mourant enchaînée en sa prison de terre,

L'âme avec notre corps tombe-t-elle en poussière ?

Où donc est cette flamme, où donc est le regard

Qui jadis anima cet orbite hagard ?

Dans ce crâne désert où donc est la pensée ?

Où retrouver d'un Dieu l'effigie effacée ? (2).

Opposant à la science orgueilleuse, que renfermait hier

encore cette « tête de Mort », l'impuissance des systèmes

philosophiques, qui essayent d'expliquer la destinée de

l'âme, le poète laisse échapper ces mots d'un scepticisme

ironique:

Epèle, humanité, ta science profonde!

Si la philosophie ne connaît pas la destinée de l'âme au-delà du tombeau, elle ne résout pas mieux le problème de l'origine de la vie ; vainement l'adolescent lui demande

(1) L'autobiographie les désigne sous ce nom. Ce sont : « La tête de Mort » (Mars 1840), « L'Homme » (Décembre 1841), « Le Suicide » (Juillet 1848).

(2) Inédit. « La tête de Mort » (Mars 1840). Le manuscrit porte la mention : « Publié dans plusieurs journaux, à Pau et à Rouen. » J'ai vainement cherché ce poème dans les collections de Journaux que possède la Bibliothèque de Rouen.

quelle puissance mystérieuse a placé l'homme sur la terre :

Où va-t-il ? D'où vient-il ? Nul ne le sait ! Mystère ! Un pouvoir inconnu l'a jeté sur la terre (IV

Ne connaissant ni son origine ni sa destinée, cet « être

mystérieux » constate seulement qu'il est entraîné vers

la mort par une force fatale, sans comprendre le sens de

la vie :

Et voyant à ses pas une route s'ouvrir

Il a suivi la route, et vécu pour mourir. . .

Il peut tout pénétrer, tout peut-être, hors lui-même,

Page 1