‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 13 sur 48 · Livre vivant, mais dont le titre est effacé · texte numérisé non relu

Livre vivant, mais dont le titre est effacé

Son avenir se cache ainsi que son passé.

Il marche cependant, et chaque heure qui tombe,

Comme un marteau fatal, l'enfonce dans la tombe (2).

A ces questions de son fils la mère de Louis eût donné les réponses orthodoxes que lui dictait sa foi chrétienne, mais le poète rejette le dogme et porte en lui une blessure profonde : attitude littéraire, si l'on veut, mais qui, depuis « La Cloche » (3), de V. Hugo, jusqu'à « La Lutte » (4), de Sully Prudhomme, inspira de nombreux poètes. Louis connaît leur mal et comme eux le chante : il appartient désormais à cette « colonie errante dans l'infini du doute, cherchant comme Israël une tente de repos, mais abandonnée, sans prophète, sans guide, sans étoile » (5).

À la vérité, il tente de se forger un idéal qui remplace ses croyances anciennes. Porté par une aspiration véhémente de son cœur hors de la sphère terrestre vers

(1) Inédit. « L'Homme » (Décembre 1841)

(2) Ibid.

(3) « Chants du Crépuscule ».

(4) « Les Epreuves » (1866-1872), p. 27 (Edit. Lemerre).

(5) G. Sand. Lettres à Marcie, Lettre IV, p. 194.

l'infini, il imagine dans une autre vie, pour remplacer les joies du Paradis, une sorte de bonheur matériel qu'il pressent déjà à travers les éblouissements de la gloire, de l'amour et de la science :

Dis-moi que dans la tombe, où dorment les héros,

Il reste du passé de sublimes échos. . .

Dis-moi qu'après la vie il est un autre bord,

Où l'âme cherche l'âme et sait aimer encor,

Que vers le soir, à l'heure où la nuit étoilée

Argenté les gazons au fond de la vallée,

Où l'ombre des sommets tombe comme un rideau,

Même au sein de la mort, même au sein du tombeau,

Parfois de deux amants la cendre confondue

Peut encore se fondre en ivresse inconnue,

Et qu'on retrouve ailleurs gloire, jeunesse, appas,

Et que Dieu n'a point mis la rose sous nos pas

Pour l'effeuiller sitôt dans le sépulcre sombre (1).

Cette nostalgie d'une patrie bienheureuse obsède son âme. Dans une pièce écrite au printemps de 1840, il représente l'homme toujours triste, alors que le renouveau de la nature l'invite à la joie et à l'espérance :

Pourquoi donc, disait la rose Entr'ouvrant son sein vermeil, L'homme est-il sombre et morose ?

Peut-on gémir quand se pose Sur nous un peu de soleil ?

Pourquoi, disait la fontaine En se roulant sur les fleurs, L'homme courbé sous sa peine A mon eau calme et sereine Parfois mêle-t-il des pleurs?

Pourquoi ? disait la voix pure Du vent dans les roseaux verts ; Avec chaque créature « Pourquoi ? » disait la nature, « Pourquoi ? » disait l'univers.

(1) Inédit. « La Tète de Mort » (Mars 1840).

Il n'hésite pas à répondre à ces voix comme l'eût fait Lamartine (1) :

Fleur, rive, onde solitaire,

Ce qui le fait soucieux-

C'est que l'homme est un mystère!

Vous n'avez vu que la terre :

Il a deviné les cieux (2).

Dans ces vers écrits en 1840 et 1841, Louis, qui n'a déjà plus les immortelles certitudes du catholicisme, cherche à bercer d'une vague espérance les aspirations de sa religiosité; mais déjà le rayon de lumière faiblit, l'ombre entoure la raison de l'adolescent, qui bientôt se trouvera sans flambeau dans la nuit du doute.

Le problème du mal est pour lui une autre cause de souffrance intellectuelle.

Autrefois la pieuse mère qui guida son enfance lui a expliqué comment la douleur expie nos fautes, éprouve nos vertus, et comment nous préparons dans la souffrance, nos destinées immortelles. Louis n'a pas gardé la mémoire de ces principes et Fénigme du mal reste insoluble pour lui. Dans une page écrite sur la mort d'un enfant, et dont on ne saurait suspecter la sincérité, il avoue que la vie lui semble, dès lors, une « Comédie sombre » :

« Gomme je revenais ce soir à pas lents le long des boulevards, écoutant un vent d'orage qui frémissait dans les grands arbres, je vis passer à côté de moi un prêtre en surplis blanc, qui psalmodiait par intervalles un chant monotone et lugubre. Derrière lui un homme portait sous

(1) « L'Homme est un dieu tombé, qui se souvient des cieux ».

(2) Inédit. « Pourquoi donc . . » (Mai 1840).

son bras le cercueil d'un enfant. Ils allaient vite, ils semblaient pressés d'en finir. Du reste personne ne suivait le pauvre convoi, pas un ami, la tête nue, n'accompagnait à la tombe la pauvre petite créature; les passants allaient sans jeter un regard. Et une pensée amère me vint au cœur, comme la bile qui remonte à la lèvre du malade. Cet homme, qui courait avec la mort sous le bras, ce prêtre qui nasillait sa prière banale, cet abandon de tous, cette solitude navrante autour de cette cérémonie suprême, tout cela faisait mal à voir, et le vent, qui pleurait dans les branches, semblait la seule voix sur la terre, qui eût un gémissement sur cette tombe inconnue.

« Et je songeai à la mère, pauvre femme étendue sur quelque grabat en lambeaux, pauvre fille peut-être, qui n'ose pas pleurer son enfant, et il me vint à l'idée que c'était chose étrange et fatale que celte mort au seuil de la vie, que cette existence étouffée entre les langes du berceau, et je cherchai le mot de cette comédie sombre, qu'on appelle la Vie » (1).

Mais puisque dans la vie le mal est inévitable, le mal physique avec les maladies et la mort, le mal moral avec l'ignorance, les chagrins du cœur, les souffrances de l'imagination toujours insatiable, le mal social avec la pauvreté et les iniquités pesant sur les humbles — pourquoi ne pas proclamer très heureux, se demande Bouilhet, l'enfant qui meurt avant d'avoir souffert?

Heureux, heureux celui qui meurt plein d'espérance, Avant que la raison, prenant son ignorance, N'étouffe sans pitié, dans un jour de malheur, L'innocence et l'amour qui chantaient dans son cœur !. . .

(I) Inédit.

Heureux le front d'enfant, heureux le front candide, Qui s'endort dans la tombe avant d'avoir de ride, Et peut sourire encore, à l'heure du départ. . . (1).

D'ailleurs, les circonstances de la vie mettent le poète en contact perpétuel avec la souffrance humaine. Ses jours et ses nuits se passent à l'Hôtel-Dieu: de la double rangée des lits il entend des râles s'échapper, des plaintes s'élever; il reconnaît les cadavres qu'on emporte vers l'amphithéâtre ; souvent même il dissèque le corps de « l'Homme », dont son esprit inquiet voudrait découvrir la destinée :

Je l'ai vu, je l'ai vu dans un amphithéâtre. . . Il pendait en lambeaux sur la table sanglante. . . Dans le cadavre froid j'ai plongé mes deux mains (2). . .

« Ces années tristes, écrit Flaubert, ne furent pas perdues : la contemplation des plus humbles réalités fortifia la justesse de son coup d'œil, et il connut l'homme un peu mieux pour avoir pansé ses plaies et disséqué son corps » (3). Cette continuelle vision de la douleur humaine lui fit voir l'humanité comme condamnée à d'inévitables souffrances, et le pourquoi troublant de ce mal nécessaire s'ajouta dans son esprit aux problèmes de l'origine et de la destinée humaine restés sans réponse.

(1) Inédit. « Le Suicide » (Juillet 1843).

(2) Inédit. « L'Homme » (Décembre 1841).

(3) Préface des « Dernières Chansons », p. "284.

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