‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 14 sur 48 · II. — La Grise : « Le Suicide · texte numérisé non relu

II. — La Grise : « Le Suicide

Dans cette « ombre froide », où il « marche au hasard », Bouilhet souffre de n'avoir aucun fil conducteur pour diriger les recherches de son intelligence. Il connaît l'angoisse morale d'un Jouffroy ou d'un Musset, le « pessimisme philosophique » :

N'avoir qu'un doute affreux pour bâton de voyage, Et briser sa pensée aux murs d'une prison (1).

Sa douleur morale devient si aiguë qu'il n'a plus le courage, vers 1843, de la surmonter; la mort, l'anéantissement de la « raison », qui lui paraît maintenant « un vain flambeau », serait préférable à ces continuelles souffrances. Dans un poème, resté inédit, au titre significatif, « Le Suicide », il l'appelle à lui :

IEn ce monde où partout l'âme se heurte au mal, Où l'homme, aveugle errant, suit un pouvoir fatal, Manquant d'espace et d'air, sous la voûte éternelle, Avant la fin du jour j'ai replié mon aile. . . (1) Inédit. « Le Suicide » (Rouen, Juillet 1843).

La pâle humanité trop tôt m'ouvrit son livre, Je n'ai lu qu'une page, et je ne veux plus vivre.

Louis est maintenant victime du mal du siècle : le mal de René.

Il y est prédisposé, nous l'avons dit, et Flaubert eut raison d'écrire en parlant de Louis et de ses camarades, vers 1840 : « Dans ce petit groupe d'exaltés, Bouilhet était le poète, poète élégiaque » (1).

Dans une série d'élégies, écrites de 1840 à 1843, il aime en effet à bercer son âme en une sorte de douleur calme. Il exprime avec grâce ses souffrances, où il n'y a ni crises violentes, ni saillie dure ; ses élégies sont traitées dans la manière délicate et voilée des chefs-d'œuvre de Lamartine, « Le Vallon » ou « Le Lac » : l'imitation du modèle d'ailleurs est évidente.

Au printemps de 1842, par exemple, il chante « les illusions », « les espoirs », qui autrefois charmaient son cœur; il aime, dit-il, à observer le retour des hirondelles, « leurs joyeux ébats », « les caprices de leurs ailes »:

Mon âme avec leur vol se perd au fond des Gieux !

Elles sont en effet pour lui l'image d'une autre troupe, celle de « l'innocence », de « l'espoir », de « l'amour », qui longtemps ont habité dans son âme, quand elle était « pure et jeune » :

Hélas ! une heure arrive, où le front est tremblant, Où les rêves s'en vont l'un l'autre s'appelant, Gomme une bande effarouchée,

(1) Préface des « Dernières Chansons », p. 283.

Où toute illusion s'envole pour toujours, Quand l'âme est refroidie et la tête penchée Sous la blanche neige des jours !

A ma fenêtre, où j'aime à rêver auprès d'elles,- Laissez, amis, laissez venir les hirondelles.

C'est l'hiver, c'est l'hiver, plus d'oiseaux dans les bois, Plus de ces doux pensers qui venaient autrefois

De l'âme saluant l'aurore ; Plus de rêves sur nous se posant chaque soir, L'hirondelle est partie où le ciel brille encore,

Avec l'amour^ avec l'espoir.

A ma fenêtre, où j'aime à rêver auprès d'elles,

Laissez, amis, laissez venir les hirondelles.

• Oh ! Quand naîtra la fleur, quand fuiront les autans,

Nous vous retrouverons, doux hôtes du printemps, Chantant au nid qui vous réclame ;

Hélas, est-il un nid où revienne l'amour?

Espoirs, illusions, hirondelles de l'âme,

Reviendrez-vous chanter un jour ? (1).

Quelquefois le souvenir d'une douleur vraie anime la souffrance du poète : la mort de son père, par exemple, lui a été si pénible, elle a été si souvient pleurée par sa mère qu'il en fait un de ses thèmes ordinaires. A un ami lui ayant demandé pourquoi sa « lyre » fait toujours entendre la même note de tristesse, alors que la «Nature», l'infaillible dictame de tous les maux chez les Lamartiniens,

Se revêt de printemps, de lumière et d'amour, il répond :

Pourquoi ! C'est que partout l'espérance est chimère, C'est que le malheur seul nous est fidèle, hélas ! C'est que j'étais heureux, c'est que j'avais un père, Et que la tombe un jour s'entrouvrit sous ses pas.

(1) Inédit. « Les Hirondelles » (Rouen, Mai 1842).

Yoilà pourquoi je pleure, et pourquoi sous son aile Ma poésie en deuil n'a point gardé de fleurs. . . (1).

Ces élégies, où il n'est question que « d'illusions », « d'espoirs trompés », de « rêves envolés », de « mensonge», de « tristesse » et de « douleur », où la nature est toujours unie au poète pour pleurer avec lui, indiquent, chez l'adolescent qui les écrit, un assoupissement inquiétant de la pensée, une sorte de faiblesse de la volonté. Cet état peut devenir très dangereux si le jeune poète n'a pas un tempérament moral assez vigoureux pour réagir : sa mélancolie actuelle n'est pas encore un pessimisme morbide, «elle peut le devenir.

D'ailleurs l'atmosphère littéraire où Louis doit vivre est chargée d'influences néfastes. Le mal de René et d'Antony a fait de nombreuses victimes chez ses camarades. Il suffit pour s'en convaincre de lire la « Préface » des «Dernières Chansons», où Flaubert analyse l'exaltation maladive de ces jeunes gens, « leurs rêves superbes d'extravagance », « expansions dernières, dit-il, du romantisme arrivant jusqu'à nous, et qui comprimées par le milieu provincial faisaient dans nos cervelles d'étranges bouillonnements » (2).

Louis ne saurait toujours échapper à la contagion. Elle trouve en son cœur déçu et en son esprit désemparé par le doute grandissant, un terrain prêt : il n'a plus ni la force intellectuelle ni l'énergie morale suffisantes pour s'en guérir.

(1) Inédit. « Réponse à M. D... » (Rouen, Mai 1841).

Déjà en décembre 1841 , il en subit une première atteinte. Faisant le bilan des souffrances de l'homme sur la terre, il le représente se berçant d'abord d'illusions, parce que tout semble lui promettre la félicité ici-bas, puis5 perdant un à un les espoirs qui Font soutenu :

Il allait, il allait plein de trouble et d'ivresse Vers un but éclatant qui s'enfuyait sans cesse, Et la sueur tombait sur son front, et sa main Tremblante s'appuyait aux arbres du chemin. C'est alors que je vis les voluptés humaines . Au voyageur brisé tendre leurs coupes pleines ;

Sur l'une était écrit « Gloire » ; il but à longs traits

Ce vin si pur d'abord et si brûlant après.

L'autre, c'était l'amour : il y plongea son âme,

Il but le doux poison dont la lie est de flamme.

Puis il tendit la main : la troisième était d'or;

On y lisait « Fortune ». Il but, il but encore. . .

Puis son front se pencha, puis dans ses mains livides

De colère il brisa toutes ces coupes vides :

Ce qu'il cherchait, son cœur ne l'avait pas trouvé (i).

Ce « triste condamné » qui porte « la chaîne de la vie », n'est autre que le poète lui-même. Bouilhet regarde l'existence comme un long tissu de déceptions. Il en arrive à mépriser les objets — gloire, amour, richesse, — offerts habituellement aux énergies humaines, et il ne sait plus à quel idéal se prendre : sa sensibilité est détraquée comme troublée est sa raison, et il est logique qu'il en soit ainsi.

En 1843, nouvelle crise tout à fait aiguë celle-là. Gomme il sent sa volonté malade, il voudrait la fortifier, en lui

(1) Inédit. « L'Homme » (décembre 1841).

donnant un but. Or, — il l'a lui-même minutieusement conté dans son poème intitulé « Le Suicide », — il assiste à la banqueroute des mobiles qui auraient pu le rattacher à la vie.

Jusqu'alors, la « Nature » était pour ce fervent Lamartinien une puissance bienfaisante avec des harmonies pour ses joies et des baumes pour ses douleurs. Il la comprenait; il aimait le « parfum des roses », « la brise du vallon », les « concerts » de l'océan et les « splendeurs » des nuits étoilées : cet « hymne » de la nature éveillait en son âme « des échos de bonheur et de joie », aux heures sombres il était un « espoir » qui « monte au cœur désenchanté ». Maintenant l'âme de Louis ne comprend plus ce charme des choses ; elle voit dans la nature « une prison que Dieu garnit de fleurs » :

A qui n'a plus d'espoir qu'importe le feuillage ?

Que peut au condamné murmurer le rivage ?

Et que me fait à moi ce soleil créateur,

Quand je porte la nuit et l'ombre dans mon cœur?

Chantez, chantez encore : douces voix de la terre,

Feuillages frémissants, rive, onde solitaire,

Elevez jusqu'au Ciel votre hymne calme et doux !

— Le malheur près de moi parle plus haut que vous (1).

La « Nature » n'est donc plus pour lui, comme pour Alfred de Vigny, qu'une marâtre qui n'entend ni nos cris, ni nos soupirs (2). Il voit s'évanouir les objets où s'attachaient les broderies de son rêve : une des sources de sa poésie, mieux, de sa force morale, est tarie.

Se laissera-t-il au moins séduire par cette autre voix qui lui demande de ne pas renoncer à l'effort et aux nobles

|1) « Le Suicide ».

'2) « La Maison du Berger ».

ambitions, « la voix de la Gloire »? Il Ta entendue s'élever des siècles passés pour célébrer le philosophe, le penseur, le soldat. Il sait qu'elle s'attache surtout au nom du poète :

. Gloire à l'harmonieux Messie, Gloire au poète, enfant des cieux, Qui va semant sa poésie, Dans tous les temps, dans tous les lieux! Gloire, gloire au pasteur sublime Qui sur les pentes de l'abîme Guide l'errante humanité!

Qu'on l'adore ou qu'on le renie, Pour couronne il a son génie Et les siècles pour royauté (1).

L'élu des Muses ne saurait craindre la mort, car il porte déjà au front « un reflet d'immortalité » :

Et le monde ému, quand il tombe, Perdant un homme, gagne un Dieu.

Louis a souvent entendu, aux heures d'enthousiasme, cette « Voix de la Gloire •> ; il a eu foi en ses promesses. Aujourd'hui, il constate qu'elle a menti. Le poète, maintenant pour lui, est un être étrange, incapable de limiter ses pensées à l'horizon des choses ordinaires et qui, incompris des hommes, doit briser ses rêves contre les réalités de la vie. Il enfermera en lui-même sa douleur, les plus chers souvenirs de son passé,

Car s'il ouvre aux regards du vulgaire volage Le livre de son cœur qui saigne à chaque page, Le sarcasme fatal et l'égoïsme un jour Souffleront froidement sur ses rêves d'amour.

La gloire, cependant, ne lui viendra pas d'ailleurs. Il

(1) « Le Suicide ». Cf. « L'Homme », page 83.

n'ira pas, le rêveur, la demander sur un champ de bataille à quelque « cruelle victoire »,

Qui, la couronne au front, sur des débris se lève. . . Et comme un noir pasteur, de ses sanglantes mains Chasse devant ses pas le troupeau des humains (1).

Il ne la cherchera pas près du savant qui passe sa vie en un vain labeur à méditer

Sur la science humaine, impuissante et maudite,

Et qui tournant en vain dans le cercle d'un jour,

Veut des immensités mesurer le contour ;

Puis brisant son scalpel à l'écorce des choses,

Se cramponne aux effets sans atteindre les causes (2).

Quand même il arriverait à la gloire du poète, du soldat, du philosophe, il lui faudrait constater qu'elle est un décevant mirage : si elle auréole un nom pendant quelques années, elle est bientôt vaincue par la mort et l'oubli. « Le héros » « pourrit sous sa statue »,

Et le destin moqueur sur son tombeau béant

Jette une pierre entre la gloire et le néant,

Puis tout retombe enfin dans l'ombre et le silence (3).

Et la conclusion est celle de l'Ecclésiaste : « Tout n'est que vanité » :

Dans le fond de son cœur par tout rêve agité, Avoir tous les désirs, et ne trouver sur terre, Quand on a tout goûté que mensonge et misère ! (4).

Ce découragement le conduit fatalement à l'obsession de la mort, qui seule peut apporter l'oubli :

Salut, suprême asile où la douleur s'endort!. ..

Palais mystérieux que remplit le néant,

Salut !. . . Mon pied déjà glisse au gouffre béant

(1) « Le Suicide ».

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

Oh ! dans ces jours de deuil où notre âme asservie Comme sous un fardeau se penche sous la vie, Quand tout nous a manqué, quand on se prend au cœur D'un immense dégoût pour tout espoir moqueur, Qu'il est doux ton silence après les bruits du monde ! Gomme on doit bien dormir en cette nuit profonde ! Haine, amour, espérance, avenir et passé. . . Qu'on doit bien oublier en ce tombeau glacé !. . . (1).

Toutefois, il ne se tuera pas comme deux de ses anciens camarades du Collège, dont l'un, d'après Flaubert, « se cassa la tête d'un coup de pistolet », par dégoût de l'existence, et l'autre « se pendit avec sa cravate » (2). Le souvenir de sa mère, la seule confidente de ses peines, l'arrête à temps. Après qu'il a repoussé les promesses mensongères de la « gloire » et de 1' «amour», il entend la «voix» de cette femme toujours vaillante qui veille au foyer de Gany sur ses deux sœurs. Elle rêve un brillant avenir pour son « enfant », son « espoir » et son « orgueil », et demande à Dieu que son Louis ne succombe pas au découragement, comme tant d'autres de sa génération :

vSi quelque jour, en cette vie amère, Son front ployait sous le souffle du sort, Seigneur, Seigneur, parlez-lui de sa mère, Et mon enfant sera joyeux encor.

L'ombre s'enfuit : prions pour lui, mes filles. . . Il est une heure, où l'homme solitaire Sous son fardeau retombe avec effort :

Brise du soir, parle- lui de sa mère, Et mon enfant sera joyeux encor ! (3).

(1) « Le Suicide ».

(2) Préface des c< Dernières Chansons », p. 283.

(3) « Le Suicide ».

-ssii se l'imagine préparant la maison de Gany pour le retour de son « enfant » : « Que tout soit prêt, dit-elle à ses filles,

il va venir peut-être.

Que le foyer brille fTour un beau jour : Mettez ces fleurs, qu'il aime, à ma fenêtre, Que le toit chante et soit tout plein d'amour. Il va venir : frais buissons du parterre, De vos parfums gardez-lui les trésors : Que tout, ici, lui parle de sa mère, Et mon enfant sera joyeux encor! (1).

Au souvenir de son enfance insouciante et heureuse, le désenchanté se ressaisit. On ne se tue pas, quand on a une telle mère et il le dit en un de ses plus beaux vers :

Je sens ma volonté prise dans ton amour (2).

Il se rattache à la vie ; tout, à nouveau, lui sourit et il chante sa délivrance en des tirades qui ne manquent pas de souffle :

Une ombre adtour de moi se dissipe. Est-ce un rêve? Tout chante et tout s'éveille : ô douceur infinie ! Dans mon cœur, comme un flot, je sens monter la vie. Où suis-je? Je revois, j'espère, j'aime encor. Est-ce bien moi, Seigneur, qui demandais la mort? Oh ! comme la nature au printemps étincelle Et comme tout, ici, lorsque je veux partir, Mère, brille à travers ton joyeux souvenir ! . . . Le voilà, le voilà, l'enfant que Dieu te laisse ! . . . La foule, en te voyant, ne dira point tout bas : « S'être tué si jeune ! On ne l'aimait donc pas! » Va ! Je reviens à toi, douce et dernière amie, Toi. que j'ai retrouvée aux deux bouts de ma vie,

(1) « Le Suicide ».

(2) Ibid.

Dont l'amour m'a suivi du port jusqu'à recueil,

Mère auprès du berceau, mère auprès du cercueil! (1).

Faisons la part de l'artifice littéraire, du convenu; il n'en reste pas moins que Bouilhet souffrait alors réellement, et qu'à travers le factice des déclamations romantiques, on devine en lui — nous allons le prouver — des raisons vraies d'être découragé.

(1) « Le Suicide ».

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