CHAPITRE VI
Nouveaux motifs de découragement
I. — Echecs dans les Etudes. — la Pauvreté II. — Déceptions d'Amour
Très ardent, Louis ne peut — il le croit du moins — se bâtir à mi-côte un idéal d'existence bourgeoise, trouvant dans le scepticisme la quiétude intellectuelle et le bonheur dans la médiocrité : il va aux conclusions extrêmes. Le désespoir le poussait au suicide. Deux mois ont passé et voilà qu'il veut redevenir un poète bienfaisant au milieu des hommes, un «mage », comme le voulait sa « Mission»:
Seigneur, il est des fleurs, urnes aux doux trésors, Que l'orage du soir vide dans la vallée. Il est de doux rayons qui nous charment encor Quand, sous l'ombre des nuits, la terre s'est voilée.
Sur l'arbre de la route où le pâtre s'endort, Il est de beaux oiseaux à la chanson perlée, Et l'homme qui tombait en appelant la mort Se relève et s'en va l'âme un peu consolée !
Pour embaumer le vol du fougueux aquilon,
O Seigneur, que. je sois la rose du vallon,
Que je sois l'astre heureux qu'on implore dans l'ombre!
Oh ! que je sois l'oiseau sur l'arbre du chemin, Où ce proscrit fatal, qu'on nomme genre humain, Se repose en passant silencieux et sombre (1 ) !
Au mois de Janvier 1844, rejetant les doutes qu'il avait eus jusqu'alors sur la valeur de ses poésies, de ses pauvres « fleurs », et obéissant à un sursaut d'orgueil, il lance son défi aux « prudents » et aux « sages », qui jusqu'alors ont douté de son talent et l'ont jugé un « fou ». C'est maintenant pour lui « l'heure du poète », l'aube des victoires éclatantes :
11 souffrit tout, froids dédains, ironie, Poignards de l'âme, et la soif et la faim, Pâle et cachant dans l'ombre son génie : Mais le voilà qui se réveille enfin ! Son cœur bondit, son œil en feu rayonne, Et de sa bouche un cri sublime a fui : « Gloire à mon front, attache ma couronne, Le fou d'hier est le roi d'aujourd'hui ! »
Oh! j'ai pleuré dans mes jours d'infortune, Et nulle main ne vint sécher mes pleurs. . . Ah ! vous m'avez dans votre orgueil étrange Jeté la boue et le sarcasme au front ! . . . Et le poète a grandi sous l'affront. . .
Où donc sont-ils ceux qui disaient « Arrête ! Ne t'asseois point au banquet des élus ! Dieu n'a pas fait nos lauriers pour ta tète ». Où donc sont-ils ? Je chante : ils ne sont plus ! L'envie a l'heure et le moment qui sonne, Mais le poète a les temps devant lui : Gloire à mon front, attache ma couronne, Le fou d'hier est le roi d'aujourd'hui (2).
(1) Inédit. (Septembre 1843). <v Le Suicide » est daté « Juillet 1843 Le rapprochement des dates n'est pas sans intérêt.
(2) Inédit. — « L'Heure du poète ». (Janvier 1844).
Cette flamme d'espérance s'éteignit vite. Ces vers sont de Janvier 1844, et le 3 Mars il écrivait à sa mère : u L'amour-propre, la gloire, je n'en cherche plus. Je ne la voyais que d'un côté. Tu sais que c'est fini, que le destin n'a pas voulu. Je n'en accuse personne, mais pour être heureux, c'est fini pour moi, je dirai presque, sans avoir commencé. Je puis faire mon chemin comme un autre, me marier, avoir une famille et ma maison, mais je n'aurai pas eu le bonheur comme je l'avais rêvé. Je commence à me résigner, sois tranquille » (1).
D'ailleurs — et nous touchons à des causes plus précises de découragement — les relations entre Louis et sa famille sont momentanément difficiles. Pendant ses séjours à Gany, dans la correspondance régulière qu'il reçoit de sa mère, il rencontre sans cesse des préoccupations pratiques concernant l'avenir : la famille s'inquiète des études et des examens, envisage la carrière future, escompte les chances de succès. Or, Louis ne voit pas clairement quelle sera sa situation de demain.
Il a une antipathie de plus en plus profonde pour les études médicales. Il avait choisi la médecine sans vocation, par influence de quelques camarades, ou par déférence à la volonté de la famille, parce qu'il fallait se préparer à une profession. Or, il ne trouve rien dans l'étude de la physique ou de la chimie, dans cette « science à l'œil sec » (2), qui satisfasse les élans de son imagination et le besoin de poésie dont nous le savons possédé. Il lui
(1) Inédit.
(2) Inédit. <i La Pelouse » (Rouen, Avril 1844). (Cf. Appendice, n° XI).
faut apprendre des formules, des nomenclatures, des classifications; vainement il prend des notes et accumule d'inutiles cahiers, sa mémoire bourrée de connaissances mal digérées est impuissante à satisfaire aux exigences des programmes. Combien plus facilement s'y fixeraient les strophes berceuses de Lamartine et les brillantes métaphores de V. Hugo!
Depuis plusieurs mois d'ailleurs il est exclu de l'Hôtel- Dieu. Le Docteur P. Derocquea établi d'après les Registres de l'Ecole de Médecine comment, au mois d'Août 1843, les « sieurs Vedie, Blondel, Guerout et Bouilhet », internes à l'Hôtel-Dieu, ayant demandé pour eux, sans obtenir satisfaction, « du vin aux repas et la permission de découcher les jours où ils n'étaient pas de garde », donnèrent leur démission, et comment devant ce geste l'administration aussitôt prononça leur révocation (1). Or, cette décision fut maintenue pour Louis Bouilhet, non pour les autres étudiants. L'humiliation n'en fut que plus vivement ressentie par lui, et s'il ne renonça pas alors à suivre les cours de l'Ecole (2), il laissa de jour en jour s'affermir en lui la résolution d'abandonner la carrière médicale.
Déjà, il lui préfère ses fonctions de répétiteur à la pension Lévy. Il goûte, grâce à ces fonctions, la beauté des écrivains classiques qu'il étudie à loisir. Il s'enthousiasme pour les Romains de la Décadence qu'il fera revivre plus tard dans « Melaenis », pour le « doux Anacréon », dont il a traduit en vers quelques poésies. Il lui plaît, d'ailleurs, un goût naturel de l'enseignement lui venant
(1) Revue Médicale de Normandie (10 Avril 1903, p. 162).
(2) Il mentionne dans l'autobiographie sa « quatrième année » d'études, avec les principaux événements qui la remplirent : cette « quatrième année », commença en Octobre 1843, et aucune note ne permet d'établir qu'il ne la termina point.
de sa mère, de développer le sens littéraire de ses élèves, de leur apprendre l'art de penser et d'écrire avec clarté. Ce rôle d'éveilleur d'intelligences peut remplacer la« mission» sociale du poète dont il rêva naguère.
Entre temps, il tente un examen — le baccalauréat ès-sciences sans doute (1) — espérant trouver par là un appoint puissant pour ses succès de répétiteur. Il ne réussit pas. Cet échec augmente le malentendu entre la famille et le fils. Il écrit à sa mère au mois de Mars 1844 : « Je viendrai vous voir à Pâques, si vous le voulez, mais cela me coûtera beaucoup, lant que, je l'espère, tu ne m'y forceras pas. Je me rappelle un mot que je n'oublierai jamais (cela est entre nous), un mot de ma Tante Zélie, fort juste et qui m'a fait du mal • « Ce garçon-là ne nous a jamais donné que du tourment et jamais de consolation. » Tu m'as dit cela à Rouen, au commencement de cette année. J'avais voulu le démentir en me faisant recevoir bachelier : alors je serais venu vous voir avec mon diplôme pour excuse. Aujourd'hui, c'est autre chose. Je sais bien que l'on me ferait bon accueil, je n'en doute pas, j'aime trop ma Tante Zélie pour douter d'elle, mais sous votre sourire mon imagination verrait des reproches et à coup sûr des larmes. A quoi bon faire l'épreuve ? Je vous reverrai quand je pourrai décemment vous revoir. Si tu l'exiges, je viendrai : je ne puis te dire mieux.
« Tu me conseilles de rire avec mes amis de mon échec. Eh ! mon Dieu, je le ferais volontiers, s'il n'y avait que moi en cause, mais je me souviendrais sans cesse qu'à chaque éclat de rire, il y aurait une larme de toi ; le fils ne
(1) L'imprécision des documents relatifs aux études médicales de Bouilhet ne permet pas de dire quels examens il a subis : il ne peut s'agir ici du baccalauréat es-lettres passé en WiO.
doit pas jouer avec les angoisses de sa mère. Je ne veux pas rire, je ne veux pas non plus pleurer : je veux suivre ma destinée comme elle viendra » (1).
Plus peut-être que ces insuccès dans les études, la pauvreté dont il souffre depuis plusieurs années impose à son orgueil des humiliations profondes. Autour de lui ses camarades reçoivent de leurs familles de larges subventions, ce qui les fait « hardis, spirituels et insolents » ; ses élèves eux-mêmes paraissent déjà infatués de leur richesse future ; leurs parents surtout, les « marchands » aux « blasons de pacotille », étalent complaisamment leur « nullité dorée ». Il se sent méprisé par ces « riches », alors qu'il les sait esclaves du bien-être et incapables de s'élever au Beau ; il s'estime supérieur à eux par les qualités de l'esprit et du cœur, et répond à leur dédain par une misanthropie hautaine : « Etre pauvre, écrit-il, c'est être méprisable. . . ; être pauvre, c'est être quelqu'un dont on peut rire et se moquer, car, ici-bas, le mérite pèse en raison du coffre-fort ; être pauvre, c'est être sot et stupide, car la pauvreté rend timide et circonspect; être pauvre, c'est ne pas avoir le droit d'être bon et vertueux, car les pensées s'aigrissent dans l'infortune, car le mépris des hommes, quand il vient heurter une âme profonde et passionnée, en fait jaillir la haine et la misanthropie !
«Oh! le mépris, voilà ce qui tue, voilà ce qui fait bondir le cœur dans la poitrine du pauvre ! Le mépris, quand il se sent, lui, aussi fort, aussi bon, plus grand que ceux qui le méprisent !• Le mépris, quand sa pensée les domine tous et les écraserait, si elle avait le droit d'éclater ! Le mépris, quand il lui vient d'un lâche, quand c'est un fat qui l'insulte, un imbécile qui le raille !
(1) Inédit.
« Riches, gorgez-vous en paix de vos richesses, mais n'insultez pas au pauvre ! Il serait riche aussi, lui, si le hasard l'avait voulu, ou si son père avait été moins honnête homme. Riches, jouissez, étalez votre luxe, faites parade de votre nullité dorée. S'il a du cœur, ce n'est point votre or que le pauvre envie ; ce n'est point votre opulence qui offusque sa vue. Il sait trop bien, lui qui pense, que là. n'est point le bonheur, que l'ennui est de toutes vos fêtes, que le dégoût s'asseoit à votre table somptueuse, que votre vin a sa lie, votre joie ses regrets... Riez, chantez, mais que vos rires, mais que vos chants n'insultent point à sa noble médiocrité ! » (1).
Toute déclamation mise à part, cette page révèle un orgueil profondément blessé. Malheureusement la force morale du poète n'est pas à la hauteur de son orgueil : pour s'étourdir il fait appel aux vulgaires donneuses
De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs (2).
Le nom de ces amantes de passage n'est pas sorti de l'ombre où il a caché leur souvenir : il a fait dans ses notes intimes une exception pour « Rosette » dont une pièce des « Dernières Chansons », peu révélatrice d'ailleurs et non datée, laisse entrevoir la silhouette (3).
Au mode dont il en détaille complaisamment le portrait, nous jugeons que l'âme du poète a été le théâtre d'un changement profond. Il avait aimé surtout chez Glaire
(1) Inédit. « Impressions philosophiques. »
(2) Beaudelaire : « Les Fleurs du Mal » : Les deux Bonnes Sœurs (Edition Lemerre, p. 293).
(3) « A Rosette », Œuvres, p. 314.
une âme délicate et limpide : le voilà maintenant, en vrai païen, épris de la beauté extérieure. Il n'omet dans le portrait physique de Rosette aucun détail, depuis la « taille magnifique » jusqu'aux « cheveux noirs taillés à la Ninon ». « Elle a le front haut, ajoute-t-il, large et parfaitement fait. Ses yeux sont remarquables par l'étrangeté du regard, tantôt triste et plein de larmes, long et voilé, un regard au fond duquel on croit voir une âme, tantôt jeune et brillant comme celui d'un enfant, ou bien quelquefois dur, froid, implacable, terne. . . De face on pourrait reprocher un peu trop de largeur à la figure, de profil elle est admirablement belle » (1).
Mais quand il cherche en cette étrange physionomie le reflet d'une autre beauté, immatérielle celle-là, la beauté de l'âme, il ne peut l'y découvrir. « Avec son caractère léger, ses habitudes et le milieu où elle a vécu, écrit-il, elle n'a cherché de moi que l'homme extérieur. Si elle m'aime réellement, ce dont je doute, je ne le dois qu'à quelques avantages physiques. Mais l'âme, mais le fond, peu lui importe, elle ne me connaît pas. . . Cette femme est-elle capable d'aimer? Je ne le crois pas... Elle pratique la débauche avec une sérénité d'âme admirable. Elle est pleine de naïveté dans sa rouerie : c'est un bon cœur, un excellent cœur même, mais il lui faut la toilette, les courses à cheval, le bruit, la fête, l'éclat. Elle vend son corps... En somme c'est une fille d'estaminet. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que je la connais et que je l'aime comme un fou que je suis » (2).
Il n'en est que plus malheureux. Le souvenir de la pureté idéale de la première idylle s'offre en contraste
(1) Inédit. Notes autobiographiques,
(2) Ibid.
avec la vision des plaisirs dégradants, l'image de Glaire , s'interpose comme un remords entre le poète et sa nouvelle conquête :
Gerte, aimer est bien doux, lorsque la jeune fille Montre son âme au fond de son regard qui brille, Quand dans son cœur d'enfant tout est chaste et pieux! Et que de son sourire et que de sa parole, Comme un parfum de rose inclinant sa corolle, L'amour s'exhale harmonieux !
Mais toi, toi qui n'entends ni larmes, ni prières, Femme à la douce voix, oh ! femme au cœur de pierre, Bouche muette, hélas ! aux paroles d'amour ! Temple, où pour un peu d'or le Dieu vend son mystère, Rose, dont le calice est tout souillé de terre, Marbre froid au divin contour ! . . . (1)
Il ne saurait se faire d'illusions sur la fidélité et la constance d'une telle femme. Dans les vers intitulés « Rosette», il lui demande que leur amour, né en « Mai », le mois des douces choses, dure longtemps. . . au moins jusqu'à l'automne, î^iis, avec une ironie plus irritée, il s'écrie :
Si j'étais Corse ou Maltais,
Si j'étais Ma belle, Espagnol ou Maure, Que tu fusses, comme ici,
Le souci Qui tout le jour me dévore,
Ma Rosette aux bruns cheveux,
Aux yeux bleus, Mon ange à la voix si tendre, De tes cheveux noirs et frais
Je ferais Un bon lacet pour te pendre.
(1) Inédit. « Certe, aimer est bien doux. . . » (10 Juillet 1844).
Mais suis du pays français
Et je sais Qu'amour en chantant s'envole. . . (1).
Ce ton badin ne peut nous tromper : Louis cherche à s'étourdir. La dégradation morale de cette femme aimée lui est très douloureuse, et pendant quelque temps il se laisse séduire par le projet, généreux et naïf, de l'arracher à la débauche. C'est bien là le rêve d'un romantique persuadé que chez Rosette, comme chez Marion Delorme, un peu d'amour vrai rachètera la honte de la vie passée. « Quel malheur, écrit-il, que pareille perle soit tombée dans la fange ! N'accusons point sans savoir : c'est la misère peut-être, ou bien l'éducation. Oht le beau rêve du poète de relever cette femme tombée ! Mais c'est impossible, je le crois. Si j'abordais ce sujet, elle me rirait au nez, comme à un enfant ou à un niais, et elle aurait raison, car les conseils ne nourrissent pas » (2).
Par amour-propre il avait voulu être distingué et aimé d'elle au milieu des jeunes gens qu'elle traînait à sa suite. Il a réussi et il est mécontent : « Elle ne m'aime pas, écrit-il, de la manière que j'ai rêvé : elle a déjà trop vécu pour cela... Si j'étais riche, bien riche, je dirais à cet enfant : « Viens avec moi, quitte pour toujours cette société qui te connaît et te montre au doigt. Partons, nous deux, pour Paris, pour l'Italie, pour un lieu où l'on puisse vivre solitairement. » Et je l'emporterais dans mes bras. A force de tendresse et de soins, je lui donnerais de l'amour peut-être, à force de baisers je lui soufflerais une âme ! Je mettrais une idée dans cette tête insouciante, une
(1) Inédit. « Rosette » (7 Août 1844).
(2) Inédit. Notes autobiographiques.
flamme dans ce cœur froid, des larmes dans ces grands yeux qui rient » (1).
Et le poète, dominé par ces sentiments, ne peut résister au besoin de les traduire en vers harmonieux :
Si je pouvais un jour, Pygmalion sublime, Te réchauffer glacée au transport qui m'anime, Frapper ton cœur éteint des feux d'un nouveau jour, Et t'arrachant aux bruits d'une vaine folie, Faire dire à ta voix tremblante et recueillie L'hymne du Ciel et de l'amour !
Alors je serais fier avec ma belle proie. Pour faire le chemin doux à tes pieds de soie, J'étendrais devant toi mon plus riche manteau. . .
Je t'aimerais ! l'amour, c'est la loi souveraine, Qui sous toute beauté pose un trône de reine, Le charme, qui changeant toute chose à nos yeux, Donne au riant démon le front grave de l'ange, Et ramasse en passant les âmes dans la fange, Pour les emporter dans les Gieux ! (2).
Il n'eut pas le loisir de réaliser ce rêve. Les vers précédents sont écrits le 10 Juillet 1844. Le 15 Juillet, évincé sans doute, il s'éloigne pour toujours, il le croit du moins :
Adieu ! Quand devant toi, plein d'amour et d'ivresse, J'ai versé, doux parfum, mon âme et ma tendresse, Je t'ai vue en jouant, fouler aux pieds mon cœur, Et secouer ta tête au sourire moqueur. . . Je t'aime !
Sans pitié pour l'amour qui m'emporte, Par la nuit et le vent, tu m'as fermé ta porte, Femme, et sous ta fenêtre en pleurant et sans voix Je te cherchais des yeux pour la dernière fois (3).
(1) Inédit. Notes autobiographiques.
(2) Inédit. « Certe, aimer est bien doux. . . » (10 Juillet 1844).
(3) Inédit. (Sans titre).
Il pense au beau projet qu'il avait formé de l'arracher à l'ignominie :
C'était un rêve ! Adieu, tu ne me verras plus !
Que t'importent, à toi, mes regrets superflus ?
Pourquoi troubler ta paix du bruit de ma folie ?
Ah ! si dure dans l'âme et pourtant si jolie !
Tant de flamme au regard et tant de cendre au cœur! (1).
N'ayant pas l'or qu'il eût fallu pour la tirer de son milieu, il abandonne cette proie facile à quelque autre vainqueur :
... Oh ! qu'il te rende heureuse, Tandis que dans moi-même étouffant mes combats, J'irai seul par le monde en te nommant tout bas. Car, quel que soit le mot dont ta lèvre de flamme, A l'heure du départ, me blessera dans l'âme, Quand tu me chasseras je te tendrai les mains ! Femme, j'ai plus d'amour que tu n'as de dédains ! (2)
Une poésie intense éclate en ces vers, sortis du cœur de l'homme comme un cri de détresse et de rancune, mais il n'y eut pas de rupture immédiate entre le poète et Rosette. Au mois de Juin 1845, il avoue qu'il trouve auprès d'elle tout son « bonheur » (3). Pour elle aussi, semble-t-il, il s'expose aux tortures éternelles que le prêtre lui montre « au fond des gouffres ardents », en expiation de la « douce volupté » (4). Le romantique impénitent garda donc plusieurs mois encore auprès de Rosette cette illusion d'un amour sincère. Mais, quand, désabusé, il constata le néant de son rêve, ce fut une explosion de mépris. Il
(1) Inédit. (Sans titre).
(2) Inédit.
(3) Cf. « Sérénade » (Juin 1845). Inédit.
(4) « Oh I serait-ce vrai, ma belle. . . » (Octobre 1845). Œuvres, p. 317-
semble bien qu'il pensait à elle en écrivant quelques années plus tard :
A mon cœur tu fus rebelle, Mon cœur ne pardonne pas. . .
Je tiens à toi par la haine, Comme un autre par l'amour (1).
Le temps effaça vite cette « haine », mais le souvenir de la désillusion resta profondément gravé dans l'âme de Louis. Un jour même, en 1856, le poète n'aura qu'à rappeler ses impressions pour que de son cœur encore facilement ému après dix ans de silence, jaillissent de beaux vers : la pièce dédiée « A une femme », nous assure-t-on, fut écrite sur ces souvenirs. Oubliant le long mensonge et le simulacre d'affection dont elle l'avait trompé, il lui accorde maintenant un « pardon large et franc», en reconnaissance du « rêve sublime et doux » qu'il vécut près d'elle :
Quoi ! Tu raillais vraiment, quand tu disais : « Je t'aime! » Quoi ! Tu mentais aussi, pauvre fille ! A quoi bon! Tu ne me trompais pas, tu te trompais toi-même : Pouvant avoir l'amour, tu n'as que le pardon ! . . .
Ce que j'aimais en toi, c'était ma propre ivresse, Ce que j'aimais en toi, je ne l'ai pas perdu. . .
Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares, J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur ! (2).
Ce poème, si souvent admiré, apparaît encore d'une vérité plus intense quand on sait quel sentiment l'inspira.
(1) Inédit. « Rencontre » (1848).
(2) Œuvres, p. 34.
Après cette épreuve , Bouilhet devient un autre homme. Il ne cherchera plus à réaliser la félicité idéale entrevue auprès de Glaire, il ne se prendra plus au rêve de relever quelque femme tombée; mais s'il rencontre une jeune fille aimante, dévouée, d'une grande vivacité d'esprit, sans culture pédante, il lui donnera une affection sincère et renoncera à la passion tumultueuse. Quand, plusieurs années après, le hasard lui fera connaître Léonie Leparfait, trouvant en elle quelques-unes des qualités qu'il recherche, il n'hésitera pas à enchaîner pour toute sa vie la mobilité de son cœur dans une affection bourgeoise.