DE LA DÉMOCRATIE
En philosophie également il finira par renoncer aux rêves romantiques, mais ce ne sera pas sans y être retombé plusieurs fois.
Lorsque, parexemple, il atteint sa vingt-quatrième année, il refait le chemin douloureux parcouru quelques années plus tôt en scrutant le problème de l'origine et de la destinée de l'homme. « Il y a vingt-quatre ans, écrit-il, qu'à pareil jour mon premier cri fit tressaillir ma mère, vingt-quatre ans que mon père me prit dans ses bras, heureux et fier, et criait : Un fils m'est né !
« Qu'est-ce que la vie pour qu'on l'accueille ainsi avec des chants et des sourires? Il s'est trouvé à cette époque une place vide dans la nature et le hasard m'y a jeté 1 Pourquoi moi et non pas un autre ? Pourquoi ce siècle plutôt que le
précédent, plutôt que celui qui le suivra ? Est-ce le caprice du sort, ou la volonté d'un Dieu? Où étais-je avant ma venue, où serai-je après mon départ? Car j'ai en moi une puissance inconnue plus grande que les temps. Le jour où la raison parla en moi, je reconnus sa voix comme l'écho d'un monde évanoui, comme le souvenir d'une existence antérieure : ce fut un réveil et, non une naissance, une chaîne ininterrompue dont les anneaux se rapprochaient et que la mort semble ne pouvoir briser.
« Qui t'a dit cela, fils de la terre ? Quel pacte as-tu fait avec les destins? Vois-tu l'instinct plus fort que les religions et les doctrines ? Ta mère souriait à ta venue, elle pleurerait à ta mort : tout l'homme ne tient-il pas entre un berceau et une tombe?
« Qu'es-tu? un chiffre de plus dans un nombre inconnu, comme un flot dans l'Océan ; ton individualité se perd dans l'ensemble, ton heure dans les temps, ta vie dans l'être. Tu pouvais ne pas venir, un autre eût pris ta place dans un autre coin du monde ; rien n'aurait été changé dans l'harmonie de l'univers : il marchait avant toi, comme il marchera quand tu ne seras plus. Pauvre acteur d'un jour, dis ton rôle sur la scène sans connaître le mot de la pièce, ou le nom de l'auteur. Concours à l'ensemble et disparais avant le dénouement.
« Vingt-quatre ans sur ma tête ! Qu'ai-je fait ici-bas? Ma vie s'est déroulée avec ses phases régulières et prévues. J'ai été une chose qui a accompli sa loi. J'ai passé de l'enfance à la jeunesse, et de la jeunesse à la virilité, pareil à la branche de peuplier plantée à ma naissance qui, d'arbuste d'abord, est devenue arbre ensuite, régulièrement et sans secousses. Gomme le peuplier, ses branches et ses feuilles, j'ai eu mes joies, mes amours,
mes illusions et mes désespoirs à l'heure fixe, à la saison marquée » (1).
C'est là du Bossuet démarqué, les éternelles espérances en moins.
On dirait le poète gagné au matérialisme. L'homme lui semble un être inconscient, poussé par une force inévitable à toujours marcher devant lui, jusqu'à la tombe, où tout de lui doit disparaître : la mort n'est-elle pas, se demandet-il, le début de l'anéantissement?
Quel brin d'herbe serai-je après ma mort? Voilà Ce qu'il faudrait savoir, ce qu'il faudrait comprendre. . . Quelle fange, ô destins, ferez-vous de ma cendre ? Quelle pierre serai-je aux fossés du chemin? (2).
Son ami Pascal Mulot, avec qui souvent il agite ces angoissantes questions, paraît hostile à l'idée d'un Dieu personnel, créateur et rémunérateur. « Que veut-il faire ce Créateur, que veut-il faire ? Pourquoi ce chemin sans bouts, cette énigme sans mot? Aurons-nous enfin quelque jour l'intelligence de sa pensée? J'en reviens toujours là. mon noble ami; c'est le cerf blessé qui tourne, tourne, et revient à son gîte » (3). Mais en réalité Bouilhet — ses « Impressions philosophiques » restées inédites en font foi — s'ingénie à élever par ses propres forces, à l'exemple de V. Cousin, le temple de la Religion naturelle, où il va brûler son encens.
Il veut connaître Dieu par sa seule intelligence sans le secours de la Foi : « Si j'arrive à Dieu par la raison, comme vous par la Foi, qu'avez-vous à dire ? Nous
(1) Inédit.
(2) Inédit. « Et ceci est donc vrai. . . » (Juin 1844).
(3) Lettre inédite (1845).
n'avons pas suivi la même route, qu'importe ? Je suis arrivé. J'ai fait à pied, le bâton à la main, péniblement, longuement, interrogeant chaque pierre de la route, chaque arbre du chemin, ce voyage que vous avez accompli sur des ailes, les yeux fermés, suivant la direction du souffle qui vous poussait vers Dieu. Et c'est fort heureux, car vous auriez été aussi vite vers l'athéisme, si le vent qui vous emportait était venu d'un autre point du ciel ! Nous sommes arrivés, mais la différence, c'est que je sais par où j'ai passé, et que vous, vous ne pourriez jamais reconnaître votre route » (1). Et ailleurs : « Les calomniateurs de la Philosophie auront beau faire et beau dire, ils ne la rendront point athée malgré leur bon vouloir, et les esprits sains riront de cette superstition grossière, de cette insigne mauvaise foi, qui fait deux synonymes de Philosophie et d'incrédulité. Jamais la Philosophie n'a enseigné de si monstrueuses doctrines : elle a montré à l'homme Dieu au fond de toute chose, Dieu planant sur le monde et les siècles, Dieu plus grand qu'un temple, plus haut qu'un autel, plus sublime qu'une théorie ! Singulière Philosophie vraiment que celle qui, pour y voir plus clair dans sa nuit commencerait par souffler sur le grand flambeau » (2). Les « calomniateurs de la Philosophie » étaient sans doute, dans l'esprit de Louis, les porte-parole du parti catholique, qui luttaient pour conquérir la liberté d'enseignement, et reprochaient à certains professeurs de l'Université, sinon une Philosophie « athée », du moins un éclectisme dangereux. « La Philosophie, ajoute Bouilhet, mais elle n'est
(1) « Impressions philosophiques ».
(2) Ibid.
pas impie, comme le disent en chaire de pauvres prédicateurs qui ne la connaissent pas, mais elle n'est pas athée, si jamais elle l'a été, ce que je ne crois pas possible » (1). Gomme la Philosophie, les découvertes scientifiques ne peuvent être à ses yeux en contradiction avec l'existence de Dieu : elles en apportent au contraire des preuves nouvelles. Depuis quelques années une lutte très âpre se livrait au nom de la science, sur le terrain de l'exégèse biblique. Dès 1838, Quinet avait vanté dans la Revue des Deux-Mondes, « les travaux accomplis au-delà du Rhin depuis cinquante ans » (2), et demandé aux apologistes catholiques s'il était permis de s'en tenir, devant des faits aussi graves, «à la politique du silence » (3). Beaucoup de catholiques, dès lors, s'étaient élevés contre cette science qu'ils regardaient comme dangereuse et propre à causer la maladie du « doute ». Qu'il s'agisse d'interprétation des livres saints, ou de découvertes purement scientifiques, Bouilhet prend une position très précise : « Mille fois aveugles et insensés, écrit-il, ceux qui accusent la science, j'en connais, et gourmandent l'activité humaine au nom de la Religion. Croyent-ils donc que Dieu a peur de l'esprit de l'homme qu'il s'est plu à former lui-même à son image et ressemblance ? Si haut que s'envole l'imagination, si profondément que creuse l'intelligence, nous trouverons toujours Dieu au bout de notre pensée. Car Dieu est partout, et assez grand pour remplir le monde, de quelque côté que nous le sondions. Le doute n'aura prise sur vous qu'au moment où vous
(1) « Impressions philosophiques ».
(2) 1er Décembre 1838, p. 587-588.
vous arrêterez dans votre course, car une fois maîtres de la nature, parvenus au sommet des connaissances humaines, au point d'intersection de toutes choses, votre âme, d'elle-même, s'élancera vers Dieu et vous chercherez le Ciel le jour où la terre finira sous vos pas. Dieu commence où finit le monde ! » (1).
Il paraît d'ailleurs n'accepter qu'avec défiance les nouvelles théories scientifiques, celles des évolutionnistes, par exemple : « On s'applaudit, écrit-il, on se rengorge quand on a enfin constaté qu'on n'est pas plus qu'un chien ou un dromadaire. Il est un savant, je ne sais plus lequel, qui considère les omoplates de l'homme comme des rudiments d'ailes ». Et ailleurs : « J'ai vu aujourd'hui un monsieur heureux de soutenir que l'homme n'est qu'une bête perfectionnée.* Depuis que je le connais, je suis entièrement de son avis, à la perfection près ! » (2).
Quand Bouilhet prétend que l'intelligence humaine peut connaître par ses propres forces l'existence de Dieu, et que ni la philosophie, ni la science ne sont un obstacle à cette connaissance, il n'est pas en contradiction avec l'Eglise Catholique : la plus saine orthodoxie, en effet, enseigne que l'intelligence de l'homme peut prouver par elle-même la nécessité d'un Dieu Créateur et conservateur de tout être, l'existence et la spiritualité de l'âme, et les devoirs de la créature à l'égard du Créateur.
Toutefois sa religion voisine avec le panthéisme. Il semble que le poète, loin de croire à un Dieu personnel, le confonde tantôt avec la raison, tantôt avec la nature :
(1) « Impressions philosophiques ».
(2) Ibid.
« Dieu, c'est la vie, écrit-il. . . Dieu, c'est aussi et surtout la raison ». Il ne distingue pas entre le Créateur et les choses créées.
Bien plus, il refuse d'incliner son intelligence devant la vérité révélée. Il rejette la « foi » au sens catholique du mot, la conviction religieuse fondée non sur l'évidence, mais sur la parole de Dieu garantie par l'autorité de l'Eglise; il repousse le dogme parce que, pense-t-il, il masque l'horizon de la pensée humaine : « Comment a-t-il pu venir à l'idée de l'homme que le sacrifice volontaire de sa raison, de son intelligence, de sa faculté de juger, en faveur d'une foi aveugle et souvent absurde, pouvait être un hommage agréable au Dieu qui lui a départi tous ces dons ? » (1). Que reste-t-il chez l'homme, après que l'Eglise lui a imposé ses dogmes ? « Un ressort qui marche par routine dans la foi, comme dans le doute, selon la main qui lui imprime le mouvement, un encensoir qui fume banalement soir et matin et qui ne monte à Dieu qu'au bout d'une chaîne, poussé par un bras étranger » (2). L'intelligence humaine ainsi privée de liberté ne saurait produire d'actes méritoires : « Point d'ivraie, écrit-il, mais point de bon grain ! Tout au plus quelques pauvres arbres, rares et étiolés, mourant sur un terrain mort, alignés et taillés selon le compas de l'orthodoxie. . . Croyez-vous sincèrement que tel est le but et la fin de l'homme sur cette terre? Est-ce là selon vous l'encens que Dieu demande? Honte et déshonneur à celui qui se suicide, à celui qui détruit le corps; anathème et malédiction, et pitié profonde à celui qui tue lui-même sa raison, son enthou-
(1) « Impressions philosophiques ».
(2) Ibid.
siasme, ses passions, ses jugements, toutes ces puissances que Dieu a mises dans notre âme et qu'un prêtre (de bonne foi, si vous voulez) voudrait en arracher violemment ! » (1).
Si cette religion de Louis n'a pas besoin de docteurs et de théologiens, elle ne demande non plus ni ministres ni temples : son culte se célèbre dans les forêts et sur les monts. Le poète et ses amis, Pascal Mulot et Caudron, regardent passer près d'eux, sans le suivre à l'Eglise, « le prêtre avec son livre, qu'il épèle en marchant » (2) ; comme Emile instruit par le vicaire Savoyard, ils vont « chercher » Dieu dans les spectacles de la nature :
Nous irons chercher Dieu, là-bas, sur la colline, Par les sentiers tout blancs des fleurs de l'aubépine,
Par les prés, par les bois, Dans tout ce qui sourit, dans tout ce qui murmure, Et nous lui donnerons pour temple la Nature
Aux frémissantes voix (3). -
Toutefois dans sa théologie le poète réserve une place à l'amour de Dieu. Sans doute ce ne sont pas les cris d'une âme en détresse vers le Père « si bon, disait saint Louis, que meilleur ne peut être », ni l'hymne de reconnaissance que Lamartine chante à chaque page de son œuvre. L'amour de Dieu, d'après Bouilhet, doit se traduire par des actes de charité à l'égard du prochain :
Aimer Dieu, ce n'est point au fond de quelque église, Frapper son front pieux contre la dalle grise, Ni dans lombre du cloître, en se signant vingt fois, Rouler d'un chapelet les grains entre ses doigts. . .
(1) « Impressions philosophiques ».
(2) Inédit. « A mes amis P. Mulot et Gabriel G... » (Rouen, mai 1845).
(3) Ibid. » »
Aimer Dieu, c'est donner au mendiant qui prie, Sans demander son nom, sa foi, ni sa patrie, C'est avoir dans son cœur la douce charité, Sans vendre à Dieu le temps pour son éternité ! . . . C'est moins d'élans au ciel, madame, et parmi nous Plus de pleurs essuyés, plus d'enfants à genoux Bénissant votre nom, vous appelant leur mère ! C'est joindre moins souvent vos mains pour la prière, Et les ouvrir toujours, quand au bout du chemin Le bon vieillard sanglote en demandant du pain ! (1)
Il a oublié l'acte de charité, tel que sa mère le lui avait appris : « Mon Dieu, je vous aime et j'aime mon prochain pour l'amour de vous. » Il a raison en ce qu'il recommande, et tort en ce qu'il condamne. Le Christ, lui, a dit : Oportult hœc facere et illa non omitlere.
En tous cas, Bouilhet s'écarte de la religiosité toute littéraire des premiers romantiques . Chateaubriand et à sa sui te Lamartine et V. Hugo avaient aimé surtout le pittoresque chrétien, les souvenirs bibliques, les martyrs tombés dans le cirque, les cathédrales du Moyen-Age. Bouilhet, au contraire, estime que la Religion intégralement pratiquée doit susciter une riche floraison des sentiments humanitaires si exaltés aux environs de 1848 par les écrivains et les orateurs. La pensée du Christ apportant au monde « l'amour avec la liberté» ne réconcilie-t-elle alors sur le terrain de l'Evangile apologistes et romanciers, prédicateurs et poètes, n'ouvre-t-elle tous les cœurs à l'espérance en permettant de rêver un renouveau social?
Bouilhet regarde le Christ comme le meilleur des enfants des hommes ; la bonté du Sauveur pour l'homme qui vivait sur la terre « dans
(1) Inédit. « L'amour de Dieu », à Mme A. de L. (1844).
le doute et la peine », « voyageur égaré par les chemins perdus », va droit à son cœur : il relit dans l'Evangile les paroles divines
Qu'il jetait comme un baume à tous les cœurs souffrants (1).
Bien qu'il ne semble pas l'honorer comme un Dieu, il l'aime cependant et sa tête hautaine s'incline devant lui en un geste d'oraison et de reconnaissance :
Oui, nous t'aimons, ô Christ ! Ta morale divine
Coula semblable au miel de la Sainte Colline,
Et comme la rosée, au monde languissant
Tu redonnas la vie et l'âme avec ton sang.
Oui, nous t'aimons, ô Christ. Pour instruire la terre
Tu naquis à l'étable et mourus au Calvaire.
Des pans de ton manteau, qui s'ouvre ensanglanté,
Tu fis tomber l'amour avec la liberté.
Gloire à toi ! Gloire à toi ! Ta parole féconde
Brisait en expirant les portes du vieux monde,
Afin que délivré de tout lien mortel,
L'homme pût élever ses mains libres au Ciel (2).
Sans attacher une importance excessive à cet hymne au Christ, nous trouvons dans les œuvres de Bouilhet écrites vers cette époque des éléments suffisants pour affirmer qu'alors il était déiste. Contrairement à la thèse de M. Frère (3), les études médicales ne paraissent pas l'avoir prédisposé à la Philosophie matérialiste, qui repousse toute action divine dans la création et le gouvernement du monde. Mais ce déisme ne pénètre pas en son âme, jusqu'au point de la convertir moralement, et de la déterminer au bien : il est à fleur d'intelligence et
(1) « A R..., » (1848) Œuvres, p. 92.
(2) Inédit. « Les Jésuites >> (Janvier 1844).
(3) Op. cit., p. 198 et suivantes.
à la merci d'une saute de vent. Quelques années plus tard, l'influence de Flaubert suffira pour rompre le fil léger qui attache Louis au spiritualisme et lui faire adopter un scepticisme, dont le principe essentiel sera de ne jamais conclure en présence d'un problème philosophique.
Alors il croira Dieu retiré en un Ciel si éloigné qu'il craindra de l'y chercher : le nom du Créateur ne sera pas écrit dans « les Fossiles ».
D'abord « militariste » et Napoléonien en 1840 et 1841, Bouilhet, tout en restant patriote, devient ennemi de l'égoïsme bourgeois et anticlérical. Il croit au progrès de la Société : il est un avant-coureur de la démocratie.
Collégien, il appelait de ses vœux la guerre nécessaire à la grandeur nationale. En 1840, la situation politique était très grave. Les puissances européennes, par le traité de Londres (1), prétendaient régler, en dehors de la France, le conflit survenu entre la Turquie et l'Egypte. Tous les Français s'en indignaient. « Le Traité, disait le Journal des Débals, est une insolence que la France ne supportera pas : son honneur le lui défend ». Louis-Philippe et son ministre Thiers, d'accord avec le sentiment national, prirent à l'égard des puissances une attitude belliqueuse : les effectifs des armées furent augmentés, on construisit autour de Paris une enceinte continue et des forts détachés. Le pays suivait avec passion ces préparatifs : on songeait à la revanche de 1815 (2) et les vers du
(1) 15 Juillet 1840.
(2) Voir le développement de ces idées par A. Malet, « Histoire générale», sous la direction de Lavisse et A. Rambaud, tome X, chapitre X, p. 895 et suivantes.
« Rhin Allemand», que Musset venait d'écrire en réponse à la chanson de Becker, étaient sur toutes les lèvres.
Excité par l'enthousiasme général, Bouilhet jette son cri de guerre en des strophes altières à l'adresse des Nations :
Ah ! vous voulez qu'on recommence !
Nous combattrons, mais sans clémence,
Mais sans pitié, mais sans pardon ! . . .
Vous voulez savoir si nos veines
De sang français sont encore pleines ?
Si dans nos cœurs désespérés
La Liberté serait tarie ?
Si notre âme est assez flétrie
Pour voir souffleter la Patrie ! . . .
Vous le vouiez ! Eh bien ! aux armes !
Marchons ! à votre cri d'alarmes
L'aigle vient de se réveiller. . .
Car la liberté forte et belle
Nous abreuva de sa mamelle,
Sur son cœur nous prit en naissant !
Et comme les Gaulois nos pères,
Bercés aux fanfares des guerres,
Nous avons au sein de nos mères,
Avec le lait, puisé du sang ! (1).
Patriote, il est aussi Napoléonien : n'est-ce pas alors synonyme? Si Louis n'a pas vu, comme ses devanciers dont parle Musset, son père lui apparaître ensanglanté entre deux campagnes, s'il n'a pas été tenu sur la poitrine chamarrée d'or des soldats de l'Empire, il a été élevé
(1) Inédit. « La France et l'Europe » (7 Juillet 1841). La pièce porte en exergue ces vers du « Rhin Allemand » :
Mais craignez que vos airs bachiques
Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.
La pièce de Musset est datée du 1er Juin 18U. L'imitation du modèle est évidente.-
dans le culte de ce passé vieux à peine de quelques années. Dans la maison de Cany, devant la flamme joyeuse des foyers d'hiver, à propos de bibelots ou d'anniversaires, l'ancien intendant des Hôpitaux a dû charmer souvent l'imagination de son fils par le récit d'expéditions glorieuses. L'adolescent s'en souvient et proclame son admiration pour les soldats de l'Empereur, comme s'il les avait vus revenir vainqueurs :
Oh ! Quand après quelque bataille, Nos pères rentraient triomphants, Leur front sacré par la mitraille Se penchait sur nos fronts d'enfants
Puis dans ces mains victorieuses, Dont l'Europe savait le poids, Ils pressaient nos têtes joyeuses Avec des larmes dans la voix.
« Oh ! disaient-ils, fils de la France, Vous qui serez hommes un jour, Vous serez grands à votre tour, Vous finirez ce qui commence » (1).
Bouilhet ne fait que suivre la mode. Thiers raconte l'histoire du Consulat et de l'Empire; BérangeretBalzac(2) rendent Napoléon populaire, l'un dans le peuple, l'autre, dans la bourgeoisie. La grande poésie elle-même s'inspire de l'héroïque Légende : V. Hugo a déjà écrit plusieurs fragments de son épopée napoléonienne (3).
A Rouen, ce culte trouve peut-être plus de fidèles
(1) Inédit. « Aux Français » (27 Octobre 1840).
(2) Lu Médecin de Campagne: « Napoléon raconté dans une grange. »
(3) Les Orientales : « Toujours lui, lui partout. . . » — Les Feuilles d'Automne : c Ce siècle avait deux ans... » — « A la Colonne », « Mil huit cent onze... » — Les Voix intérieures : « A l'Arc-de- Triomphe *.
qu'ailleurs. Le 10 Novembre 1840, le bateau à vapeur « La Normandie » remonte la Seine portant les cendres de l'Empereur vers Paris. Rien ne manque au décor. Le pont suspendu est transformé en un arc de triomphe, près du fleuve des obélisques sont revêtues d'étoffes violettes parsemées d'abeilles d'or, des socles supportent des faisceaux de drapeaux tricolores, les sonneries des cloches s'harmonisent avec les salves d'artillerie La vieille cité, d'ordinaire si calme, s'enthousiasme : un écrivain rouennais, très attentif aux événements de la petite patrie, a raconté de quelle recrudescence de gloire y jouissait alors Napoléon : « Artistes, poètes, orateurs, bourgeois, ouvriers, écrit-il, au village, à la ville, dans les salons, dans les cafés, au théâtre, partout à pleines mains, à plein cœur, puisaient à ce trésor » (1).
Bouilhet en est une preuve. Il célèbre en vers l'entrée triomphale des cendres de l'Empereur aux Invalides : il exalte la grandeur calme du géant vaincu et « chargé de fers »,
Aux flancs d'une roche jetée Gomme un pilori sur les mers (2).
Il le propose surtout comme modèle. Au moment où
l'Europe semble mettre la France au ban des nations,
convaincu que le souvenir des victoires impériales
redonnera au peuple l'assurance de nouveaux succès, il
sonne fièrement l'hallali de la revanche :
Sur nos débris d'honneur la gloire peut éclore, France aux armes ! Wagram, Austerlitz, Marengo ! C'est notre Trinité, c'est notre cri de guerre ! Le chant victorieux qui fait trembler. la terre Est le chant de notre berceau.
(1) Eugène Noël. « Rouen, Rouennais et Rouenneries », p. 116.
(2) Inédit. « Aux Français » (27 Octobre 1840).
Marchons ! Entendez-vous l'appel des morts qui passe ? De vingt champs de bataille ils franchissent l'espace Et quittent pour nous voir leur lit ensanglanté, Eux qui nous ont laissé le sublime héritage : La gloire avec la liberté ! (1).
Dans cette, apothéose à grand orchestre, trop de vers sonores sont écrits pour s'harmoniser avec le cliquetis des armes et les musiques militaires. Ils n'en son-t pas moins inspirés par un ardent amour de la grandeur nationale.
Cet enthousiasme chez Bouilhet ne dura que deux ans : un sincère patriotisme du moins lui survécut. « Je n'aimerai jamais, écrit-il, celui qui n'aime pas son pays » (2). « Le pays où l'on est né, ajoute-t-il, est comme un aimant mystérieux qui pendant toute notre vie attire vers lui notre âme et nos affections : la patrie est un pôle où se dirigent tous nos vœux » (3).
Aussi s'irrite- t-il9 dès 1842, de ne trouver plus chez les gouvernants et dans la bourgeoisie le courage militaire et le désintéressement qui firent si « belle » la « France de l'Empereur ».
Sans doute, partout semble passer le même vent de ruine sur la royauté et la religion, partout « le flot du progrès » mine « les vieux pouvoirs » (4), mais la France plus que toute autre est emportée en une décadence rapide et Bouilhet la compare aux mornes monuments qui
(1) Inédit. « Aux Français » (27 Octobre 1840).
(2) « Impressions philosophiques >:.
(3) « Impressions philosophiques ».
(4) [nédit. « Prélude » (Février 1843).
dans Paris témoignent des gloires passées et donnent à la ville l'aspect d'une vaste nécropole :
Paris, froid muséum, funèbres catacombes,
Où pour trouver un homme, il faut fouiller des tombes...
Vaine ombre de toi-même ô peuple d'antiquaires,
Tu n'as pour tout trésor qu'un souvenir de pierres... (1).
Les âmes dominées par l'égoïsme sont incapables de tout effort vers un idéal politique ou social : « Dans le mai comme dans le bien, écrit Bouilhet, rien de grand, rien de large : la morale est bigote, le crime bourgeois ! La lymphe nous gonfle et le siècle prend du ventre ; nous allons mourir d'égoïsme par indigestion » (2). L'intérêt est devenu « la raison de toutes les vertus », et le mobile de toutes les actions. Louis se plaît à le démasquer : « Il y a tels hommes que je connais, écrit-il, qui sur la terre n'ont jamais en vue que leur intérêt personnel, sans s'inquiéter trop des moyens ! Méfiez-vous d'eux quand ils vous sourient, car, de deux choses l'une : ou ils vous trompent, ou ils vous exploitent. Leur attachement pour vous est en raison directe de votre utilité pour eux : du moment où l'instrument ne leur sert plus, ils le brisent s'ils le peuvent. Il y a des égoïstes qui ne se cachent pas et qui ont, pour ainsi dire, le courage de leur turpitude : ceux-là sont moins à craindre, ils ne sont que cyniques. D'autres masquent leur âme sous une philanthropie et une sensibilité hypocrites : il faut de l'expérience pour les deviner » (3). Il soupçonne d'égoïsme ses propres amis : leurs protestations d'attachement sont vaines : « On ne voit plus çà et là,ajoute-t-il, que quelques
(1) Inédit. « A la France » (Mai 1842).
(2) « Impressions philosophiques ».
(8) « Impressions philosophiques ».
âmes d'élite, qui soient capables d'une amitié franche et de sentiments désintéressés » (1). Il se croit atteint lui-même par le mal général et estime certaines de ses actions déterminées par un « égoïsme raffiné ». Ne cherche-t-il pas, par sa générosité, à « faire goûter aux autres ses propres plaisirs, par une sorte d'insuffisance et comme pour multiplier ses organes? » « On emprunte un moment, écrit-il, les sens des autres, et l'on se répercute complaisamment à droite et à gauche, comme un fat dans un salon de miroirs » (2).
Il dénonce surtout chez ses compatriotes l'amour de la richesse et la puissance de l'or, qui permet d'arriver à tout et remplace la vertu, le courage et l'intelligence. Guizot, a-t-on dit, érigeait alors la corruption en système de gouvernement (3); partout des scandales financiers éclataient dans lesquels des Pairs de France étaient compromis. En une page curieuse, où sous des formules trop sonores transparaissent une émotion vraie et une sensibilité aigrie, Bouilhet clame sa soif de l'or pour se hausser au même niveau que ses concitoyens de la bourgeoisie : « De l'or, de l'or, puisque c'est désormais la vertu, l'honneur et la considération, puisque sans lui le sang se fige au cœur, la voix râle à la gorge et la pensée avorte au cerveau. Oh ! de l'or, j'en veux avoir, moi, comme je veux, ici-bas, ma part d'air vital et ma place au soleil ! De l'or, de l'or, pour nager dans la vie, largement et sans peur, pour lever la tête aussi haut que l'imbécile, pour faire entendre le son de ma voix aussi bien que l'inepte et l'ignorant ! De l'or,
(1) « Impressions philosophiques ».
(2) « Impressions philosophiques ».
(3) A. Malet. « Histoire générale » sous la direction d'E. Lavisse, T. X., p. 399.
vous dis-je, pour éclabousser toute cette foule arrogante et stupide avec les roues de ma voiture, ou les quatre fers de mon cheval anglais. De l'or, pour avoir le droit de refuser ma main à l'étreinte cordiale d'un Pair de France qui fait l'agiotage, ou d'un député marchand de coton ! De l'or, pour dire son fait à cette femme hautaine et bête, bâtie de soie et de diamants, qu'à voir ses atours on prendrait dans la rue pour une boutique qui marche ! Comtesse de carrefour ! Marquise de comptoir, dont les parchemins ont enveloppé du poivre et de la chandelle ! Mon Dieu, mon Dieu, faut-il tout dire ? Eh ! bien, puisque tout est à vendre, de l'or pour acheter la plume de l'écrivain, la justice du juge, la conscience du ministre, l'amour des femmes et l'absolution du prêtre ! Infâme bazar que le monde tel que nous l'avons fait à force de matérialisme et d'abrutissement; marché honteux où la vertu, la gloire, le génie sont des monnaies usées qui n'ont plus cours sur la place ; siècle effrayant où une bourse pleine peut remplacer le cœur, la conscience et la capacité ; où la fortune est éligible; où les rentes siègent au Sénat corrompu d'où nous avons chassé César et Pompée pour n'y placer que des Crassus ! » (1).
De cet avilissement des âmes, il accuse les gouvernants, car « les peuples sont ce qu'on les fait » ; les ministres surtout, plus encore que le Roi, en sont responsables. Il paraît n'avoir que du respect pour Louis-Philippe, « vieillard que l'infortune avait instruit du sort », et pour le duc d'Orléans, dont il vante l'éducation au collège Henri IV et le courage dans la campagne d'Algérie. Mais
(1) Impressions philosophiques. — Voir aussi la satire des « marchands dorés » : « Le Lion », Œuvres, p. 72, et les vers adressés à Barthélémy, le « Poète vendu ». Je publie ces vers en Appendice.
il rend responsable Guizot, qui refuse de modifier les lois électorales, d'accorder au « peuple souverain » (1) plus de liberté et veut au prix de notre déshonneur éviter la guerre. En 1842, à la mort du duc d'Orléans, il dénonce en termes violents la lâcheté du ministre :
Oh ! ne sommeillons pas, serrons nos rangs, mes frères, Dans l'ombre, voyez-vous les lignes étrangères Rallumer leur étoile aux flambeaux de la mort ? Et lui, sur ce tombeau, le renégat sinistre, Etayer en riant son fauteuil de ministre De ce cadavre chaud et palpitant encor ?
Arrière le linceul dont se couvre cet homme, Et qu'on le montre au doigt et que chacun le nomme. Il est là, qui se cache au fond de notre deuil, Et, comme un condamné qui sent venir sa peine, Se dérobe aux regards et retient son haleine Accroupi derrière un cercueil (2).
Lâcheté des ministres, égoïsme de la bourgeoisie, inertie de tous, puissance de l'or, sont aux yeux du poète les signes évidents de la décadence d'une nation. « Une société n'est forte et ne donne des signes de vie que quand la morale publique n'est point foulée aux pieds par un vil intérêt personnel; on dirait qu'au jour fixé pour la chute d'un peuple Dieu lui envoie la débauche et l'égoisme, ces deux vers qui rongent une société et que le ciel lait éclore sur le cercueil des empires » (3).
Malgré ce mépris pour l'égoïsme bourgeois, il est un point sur lequel Bouilhet s'accorde bien avec la bour-
(1) Inédit. « Les Jésuites » (Janvier 1844).
(2) Inédit. « Au Duc d'Orléans » (Rouen, Juillet 1842).
(3) « Impressions philosophiques ».
geoisie du temps de Louis-Philippe : la haine du « partiprêtre », nous dirions : « l'anticléricalisme ».
Déjà, en 1842, il dénonce les abus qu'il croit découvrir dans l'Eglise. Il se place pour les attaquer sous le patronage de Voltaire, bien qu'il n'aime pas ce « génie au rire sombre », qui ruina tant d'idées nobles :
Non, je ne t'aime point. Mais lorsque ma pensée
Se tourne tout à coup vers l'histoire passée,
Quand je retrou've au fond du prêtre que je vois
La même ambition stupide qu'autrefois,
La même main toujours sur les honneurs crispée
Et la croix qu'on agite à défaut de l'épée. . .
— A moi, Voltaire, à moi ! Viens, démon ou poète,
Viens, j'ai trouvé le mot de ton âme inquiète (1).
Les Jésuites — c'est eux surtout que Bouilhet désigne par « le prêtre » — étaient alors plus impopulaires que jamais, parce qu'on les considérait comme les ennemis irréductibles de la Révolution. Bouilhet partage les préjugés du temps : comme Quinet, il a la « phobie » du «Jésuite ». Il n'hésite pas à mettre en exergue de la satire violente et banale qu'il leur décoche cette phrase
le Rousseau : « Les dépouilles de Garthage sont la proie
l'un joueur de flûte. »
Oh ! ce qui m'épouvante et, comme un lâche affront, Me met la haine au cœur et la rougeur au front, Ce n'est pas de les voir, pauvre secte en démence, D'un passé qui n'est plus évoquer l'espérance. . . . . . C'est qu'à ce point nous soyons descendus, Qu'après vingt ans de gloire et de combats rendus, Quand le sang a coulé sur nos places publiques, Quand dédaignant des rois les dépouilles antiques,
(l) Inédit. « A Voltaire » (Rouen, Février 1842).
Rentré dans sa grandeur et dans sa majesté, Le peuple a pour butin choisi la liberté, Un histrion sans âme, un baladin d'Eglise, Comptant sur notre honte et sur notre sottise, L'œil et l'oreille au guet, sans pudeur, sans effroi, Se soit dit un matin : « Ce peuple est bon pour moi » (1).
On dirait (à lire la satire du poète), qu'ils ont envahi la France avec une armée redoutable, décidés à mettre tout à feu et à sang,. au nom de l'Evangile. Il écrit :
0 Christ, leur as-tu dit : « Prêchez avec l'épée !
Dans le sang et les pleurs que ma Croix soit trempée !
Que la bonne nouvelle entendue au Thabor
Soit le signal du meurtre et le glas de la mort ? »
Leur as-tu dit, Seigneur : « A la terre indocile
Le poignard sous la gorge imposez l'Evangile,
Et ne montrez le Ciel à toute nation
Qu'aux lueurs des bûchers de l'Inquisition ? » (2).
D'après le poète, ils ont anéanti chez l'homme la liberté de l'esprit et du cœur; ils ont « forgé des entraves» pour «éteindre en nous» «tout battement humain». Volontiers il leur reprocherait d'avoir imaginé le dogme et la morale chrétienne :
Au nom de l'Evangile, ils ont dit à notre âme : « Immole ta pensée et souffle sur ta flamme ! » Ils ont enseveli pour ta gloire, Seigneur, Dans son tombeau vivant le cadavre du cœur, Et l'homme sans amour, sans force, sans courage, N'est plus entre leurs doigts qu'un stupide rouage, Un encensoir banal fumant soir et matin, Et qui ne monte à Dieu que lancé par leur main ! » (3).
(1) Inédit. • Lea Jésuites* (.Janvier 1844). Voir aussi les vers cités par Flaubert, Préface des « Dernières Chansons », p. 285.
(2) Inédit. « Les .Jésuites » (Janvier 1844).
(3) Ibid. » »
La religion, affirme Bouilhet, est devenue un moyen
pour ses ministres d'arriver aux honneurs et aux
richesses. Aucun idéal surnaturel ne paraît les guider, et
pendant que dans le temple, le prêtre avec la « crosse
d'or » et la « chape à la riche frange » se fait admirer des
fidèles,
Triste la Foi s'assied sur la dernière pierre,
Au sommet de la Tour, Au sommet de la Tour, en face de Dieu même, Partout où de la terre expire le blasphème (1).
Cette charge à fond de train contre le Clergé nous étonne peu : elle est dans le ton de l'époque. Mais l'anticléricalisme de Bouilhet manque d'élégance, comme le portrait qu'il fait du Jésuite, de vérité : aussi Flaubert essaye-t-il d'atténuer les couleurs trop vives de ces pièces en faisant remarquer que le poète était alors emporté par une «virulence républicaine» très «naïve»: «il faut observer, ajoute-t-il, que l'auteur avait alors 22 ans » (2).
L'égoïsme bourgeois, la tyrannie cléricale sont pour Bouilhet des obstacles au progrès : il n'en garde pas moins l'espoir d'un renouveau politique et social. « Le temps où nous vivons, écrit-il, est un temps de transition, un relais entre un grand passé et un avenir mystérieux, une lutte sourde et vivace de tous les éléments contraires, de tous les systèmes rivaux, un champ de bataille où se décident les destinées du monde ! » (3). Le poète n'est pas de la
(1) Inédit. « A mes amis P. Mulot et Gabriel G. . . » (Mai 1845). « La Religion, écrit-il ailleurs, n'est plus qu'un ressort politique aux mains de l'intrigue »,
(2) Préface des « Dernières Ghansons », p. 285. (8) « Impressions philosophiques ».
faction d'égoïstes et d'aveugles »,qui « comme une sangsue », s'attache « à la peau du présent », « parti poussif et plein d'embonpoint, qui ne demande que la tranquillité et son petit intérêt personnel, qui redoute tout progrès, de peur d'être obligé de marcher, et qui dirait comme l'Apôtre : «Maître, restons ici et faisons ici trois tentes! », parti des pères de famille bien pensants et des épiciers parvenus » (1). Il ne s'attarde pas non plus dans les rangs de ceux qui « pleurent le passé ». Il est résolument de ceux qui « se ruent vers l'avenir », et ont pris « progrès » pour devise » : « Ce qui console au milieu de tout ce fracas et tout ce tumulte, ajoute-t-il, c'est ce quelque chose qu'on sent grandir incessamment, fatalement, au mépris des anomalies particulières; c'est cette marche des peuples qui ne reculent jamais. . .; c'est cette sève précoce qui court dans la jeunesse, ces profondes et larges études dont l'esprit sort grand et ferme, cet essor des sciences, cette activité, cet élan, toutes ces algues marines et ces branches vertes que l'on voit flotter çà et là sur la surface de la mer et qui promettent un nouveau monde » (2).
Il croit aussi à. une transformation indéfinie de chaque nation, à une ascension lente vers un idéal de liberté et de justice, car « la grande loi de l'humanité est le mouvement et le progrès, la marche non interrompue vers un but sublime... : la perfection dans la liberté » (3). Les institutions politiques surannées ne peuvent être un obstacle à ce progrès : sur la « grande route que parcourt le genre humain depuis tant de siècles », elles doivent être
(1) « Impressions philosophiques ».
(2) lbid. »
(3) lbid. »
des « tentes d'une nuit qu'on replie au réveil et non des forteresses crénelées, où l'on se retranche dans l'immobilité »(1).
Va-t-il jusqu'à souhaiter, dès 1845, un changement de régime politique? S'il ne le dit pas explicitement, c'est qu'il estime la France alors mal préparée pour un gouvernement républicain ; mais il est persuadé qu'elle ne pourra se régénérer tant qu'elle sera exposée aux abus d'autorité de la part de ses gouvernants, tant que les ministres surtout, ne reconnaîtront pas chez le peuple ses hautes vertus de désintéressement, ses légitimes aspirations vers la justice. C'est le peuple qui, grâce à ses réserves de forces, sauvera la France. Déjà, il est « las de servir d'échelle à toute ambition » (2), et il veut la liberté ! Que
(1) « Impressions philosophiques ». Il se plaît à rechercher dans le passé de la France les manifestations diverses de cette « marche progressive », de cette « impulsion irrésistible », qui renversa le trône de Louis XIV. « Quatre-vingt-treize, ajoute-t-il, c'est l'antique royauté qui meurt. . . Mais la liberté est rude et barbare encore. . . ; c'est un pouvoir né dans la rue, un enfant trouvé au coin d'une borne. 11 lui faut aller à l'école et s'instruire et se moraliser. L'éducation commence et se pousse malgré Napoléon lui même, qui dans ses conquêtes en sème partout les germes sur son passage. Lutte étrange de la Providence et du génie... Waterloo c'est le 93 du nouveau despotisme..., ce fut une grande leçon que Dieu donna aux Rois... Malheur aux insensés qui virent dans cette chute un triomphe pour la Royauté!. . . La Restauration ne comprit pas son rôle : en condamnant le despote, elle prit son despotisme, héritage fatal, pesante armure d'Achille sur l'épaule de Pigmées ! » Et ailleurs : « Enfants du dix-neuvième siècle, nous sommes dans la plaine entre deux grandes montagnes : derrière nous, 93, haut sommet d'où plane Napoléon ; devant nous, l'avenir qui se dessine vaguemeut encore, comme les côtes bleuâtres et incertaines, aux yeux des matelots sur l'Océan. Sur tout cet horizon glisse la lumière mystérieuse d'un soleil qui se couche et d'un soleil qui se lève, d'un crépuscule et d'une aurore, bizarre mélange de vie et de mort, de désespoirs et d'illusions... »
(2) Inédit. « Les Jésuites » J[ Janvier 1844).
le roi, ni les ministres, n'essayent de l'arrêter, puisqu'ils n'y parviendront pas :
. Laissez-le, laissez-le bondir dans sa colère, Vous qui l'avez tenu ce torrent populaire
Qui s'enfle sous vos pies, Ministres cramponnés à vos charges splendides, Il vous entraînerait dans ses vagues rapides
Gomme des joncs plies. . .
C'est que le peuple meurt faute d'air et d'espace. Rangez-vous donc, enfin, vous tous qui régnez: Place, Place à la liberté ! (1).
De la résistance des gouvernants, de la méconnaissance de ces aspirations populaires naissent les révolutions : elles renversent les institutions désuètes, et la place est rendue libre pour un édifice social plus solide : « Les progrès et les grandes pensées des peuples, écrit-il, sont comme autant d'enfantements, les uns naturels et faciles, les autres sanglants et douloureux. Il y a de ces droits qui viennent au jour d'eux-mêmes et sans crise ; il y en a d'autres qui ne sont arrachés que par le forceps des révolutions » (2). Le poète, semble-t-il, estime inévitable,
(1) Inédit. « A la France » (Mai 1842). Même idée dans les «Jésuites», où il s'élève contre les gouvernants qui font « des religions un levier politique » :
Rois, le Ciel est pesant, le vent souffle au rivage, Vous avez vu l'éclair, n'attendez pas l'orage ! Pour arracher la foudre à la nue en courroux, Placez la liberté sur le peuple et sur vous, Et ne sommeillez pas 1 Dans l'ombre et le silence Ecoutez, écoutez ! C'est une lutte immense, Où le monde s'agite et flotte, balancé Des voix de l'avenir aux échos du passé ; Princes, laissez marcher le monde et la pensée : Vers son but éternel toute chose est poussée. Un trône que l'on jette au travers du chemin Saurait-il arrêter les pas du genre humain ?
(2) « Impressions philosophiques ».
plusieurs années avant l'événement, la révolution qui apportera quelque liberté au « peuple souverain ».
Par malheur, les documents ne nous permettent pas d'éclairer mieux, chez Louis, cette vision de Favenir politique et social, et de trouver sous les formules sonores et vagues dont il use, les précisions que pourrait réclamer la légitime curiosité d'un historien. Le poète n'essaie pas d'élaborer les lois qui régiront la Cité Future : il se contente de la deviner dans le lointain, laissant à d'autres le soin d'y tracer de larges avenues, d'y élever les demeures spacieuses, où vivra un peuple libre et heureux.
Indifférent à la question de la forme gouvernementale, il se préoccupe surtout de conduire la France vers un idéal social. Nous ne savons pas s'il va jusqu'aux théories égalitaires de Fourier et de Proud'hon, mais il est éperdument épris de justice et de dévouement. Il voudrait réprimer la cupidité et l'égoïsme, l'envie et la haine, anéantir chez tous la veulerie et la peur de l'action. Il est un avant-coureur de la démocratie : il a foi au peuple parce qu'il découvre dans la masse des travailleurs les vertus de solidarité, de justice, de bonté, qui peuvent vivifier une nation déprimée.
Si cet idéal social n'est qu'un rêve de poète, il était cependant nécessaire de le mettre en lumière pour montrer combien Bouilhet, qui dans la mêlée politique voulait faire figure d'homme d'action, était alors éloigné de l'Art pour l'Art, de la Littérature désintéressée, où nous le verrons s'acheminer lentement sous l'influence de l'apôtre autoritaire et persuasif que fut Flaubert.