‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 18 sur 48 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Melaenis

. — Préparation du Poème. Publication dans la Revue de Paris.

II. — Analyse. — Melaenis : a) Annonce l'art des Parnassiens, Couleur locale basée sur l'érudition ; les descriptions. — b) Rappelle le Romantisme : l'Ironie de Musset. L'Impersonnalité de l'écrivain ne va pas jusqu'à l'Impassibilité.

iii. — résultat de la publication : lettre de Victor Hugo. La Mère du Poète. Flaubert.

« J'ai fait, dit Bouilhet, mes études littéraires au Collège de Rouen. J'ai commencé mes études médicales à l'Hôtel- Dieu de Rouen. J'ai fait à Rouen deux choses qui résultaient de ces deux sortes d'études : un conte antique et un poème naturaliste » (1). Le poème scientifique sera « les Fossiles » ; le conte antique est « Melaenis ».

Déjà, il avait écrit une série de pièces Romaines, mentionnées au Chapitre précédent, et projeté d'en ajouter de nouvelles : il les eût groupées en une sorte d'épopée, qu'il

(1) Inédit.

eût divisée d'après les grandes époques de l'histoire de Rome : les « Origines », la « République », la « Période Grecque », le « Christianisme » (1). Mais vers 1847, conseillé par Flaubert sans doute, au lieu de disperser son attention sur plusieurs siècles de la Civilisation Latine, il étudia à fond — ses notes prouvent la minutie de la documentation — le règne de Commode, pour y trouver la matière d'un poème de longue haleine.

Dès 1848, il commença « Melaenis ^>, travaillant surtout le soir, puisque « occupé huit heures par jour à ses leçons » (2), il avait peu de loisirs. Chaque dimanche jusqu'au mois d'Octobre 1849, où Flaubert partit pour l'Orient, il apportait à Croisset les strophes écrites pendant la semaine et les lisait à son ami : on en examinait chacun des vers, on élaborait le plan de l'épisode suivant, et Bouilhet, encouragé, retournait à Rouen pour reprendre sa besogne de poète et de professeur. En 1851, quand Flaubert revint d'Orient, l'œuvre était terminée.

(1) En voici quelques titres :

Origines. — « Berceau », « Le Bœuf », « Chant de guerre », « Hymne au feu », « La Salière ».

République. — « Les Plis de la Toge », « La Galère Carthaginoise », « La Verveine », « Le Jour des Branches vertes », « Barbiers de Sicile ».

Période Grecque. — « Chant des Sirènes » (Le Navire), « Jeune Fille d'Anacréon », « Cigogne et Turbots », « Lycé ».

Christianisme. — « Les Saturnales », « La Danse d'Hérodiade », « La Fuite en Egypte », « Bathylle », « Le Départ pour le Cirque », « Les Flambeaux », « Puero » (Etude Antique), « L'Egyptienne », « La Maîtresse de l'Empereur », « Tullia », « Le Barbare », « Dernier cri », « Epilogue » (à Paris).

Cf. « Tullia », Appendice, n°XV. — « La Maîtresse de l'Empereur », Appendice, n° XVI. — « Le Départ pour le Cirque », Etienne Frère, « Louis Bouilhet », p. 167.

(2) G. Flaubert, Correspondance, p. 81.

Il fallait la publier. Or, c'était la première fois que l'auteur allait soumettre ses vers au jugement du public; jusqu'alors aucune de ses poésies n'avait franchi le cercle restreint des amis : modeste répétiteur, il était sans relations dans la « gent de lettres ».

Heureusement Flaubert était là. Au mois de Septembre 1851, il envoya le manuscrit de « Melaenis » à Louise Colet. Déjà, elle était célèbre par son salon et ses deux prix de poésie, remportés aux concours de 1839 et 1843; déjà, elle se révélait la Muse autoritaire et théâtrale, présentée par Barbey d'Aurevilly dans sa galerie des Bas-Bleus (1). Elle pouvait aider les débuts du jeune poète en le présentant aux habitués de sa maison : Musset, A. de Vigny, Leconte de Lisle, Antony Deschamps, Emile de Girardin, Cousin, Pradier, Préault (2). Après avoir lu le poème elle chargea Flaubert de féliciter l'auteur. Ce fut le premier encouragement qui vint à Bouilhet de l'extérieur. Flaubert en fut si heureux qu'il exprima aussitôt à la Muse sa reconnaissance : « Vous êtes la première du public qui l'applaudissiez, lui écrivait-il. Eh bien! Qu'en dites-vous? N'est-ce pas que c'est crânement tourné? Je ne puis juger de sang-froid cette œuvre, qui a été faite sous mes yeux, à laquelle j'ai beaucoup contribué moi-même ; j'y suis pour trop pour qu'elle me soit étrangère. Pendant trois ans, ça a été travaillé au coin de ma cheminée, strophe à strophe, vers à vers. Je crois qu'on peut dire que ça promet un poète de haute

(1) « Los Hommes et les Œuvres », Ve Partie, « Les Bas-Bleus ».

(2) Sur la physionomie du Salon de Louise Colet, vers cette époque, voir Madame Roger des Genettes, « Quelques Lettres », et René Descharmes, « Flaubert, sa vie, son caractère », p 8(57.

futaie » (1). Quelques semaines plus tard l'auteur lui-même la remerciait avec un respect un peu guindé : « C'est vous qui m'avez donné le premier suffrage, lui écrit-il. Je vous en remercie mille fois avec la plus vive émotion. Mes amis (2) m'ont dit qu'à mon prochain voyage ils me présenteraient à vous : j'en serai heureux, croyez-le bien. Je pourrai alors vous dire moi-même combien je suis reconnaissant de ce que votre voix se soit élevée la première entre toutes pour me crier : courage » (3). A la fin de l'année 1851, le poète était présenté dans le salon de la Muse, qui, heureuse d'accorder sa protection à un jeune confrère, et sûre d'être agréable à Flaubert, pria son amie, Madame Roger des Genettes, de lire un soir quelques passages de « Melaenis » devant l'auteur et plusieurs hôtes (4). Bouilhet remercia Madame des Genettes par un sonnet, intitulé : « À ma Belle Lectrice » (5), puis par deux quatrains : « Erreur des yeux » (6), et « Jasmin » (7). Il lui dédia également cette pièce inédite :

Vers fortunés, que dit sa voix sonnante, Nus, orphelins, elle a jeté sur vous, Gomme un manteau, son âme rayonnante !

De votre sort que l'auteur est jaloux !

Oh ! soyez pleins de grâces inconnues ! Des plus beaux chants égalez la douceur, Puis bercez-vous à ses lèvres émues, Et, s'il se peut, glissez-vous dans son cœur !

(1) Gorr. II, p. 68.

(2) Flaubert et Maxime Du Camp.

(3) Cf. « Revue de Paris », 1er Novembre 1908, p. 6.

(4) Cf. Revue de Paris, 1er Novembre 1908.

(5) Février 1852. Œuvres, p. 340.

(6) Œuvres, p. 420.

(7) Œuvres, p. 391.

Moi, cependant, qui n'oserais vous suivre,

Souvent, hélas ! pâle et l'esprit troublé,

Je baiserai sur la page du livre

La strophe heureuse où sa voix a tremblé ! (4).

Il témoigna sa gratitude à la Muse elle-même dans un sonnet inédit, intitulé : « Riches, gardez votre or. . . » (2), et dans les vers : « Quoi! vous vous étonnez », publiés par la Revue de Paris du 1er Novembre 1852.

En effet, cette Revue, disparue en 1844, revivait depuis Octobre 1851, protégée par un groupe d'écrivains qui comprenait Laurent Pichat, L. de Cormenin, Théophile Gautier, Arsène Houssaye, Maxime Du Camp et L. Ulbach. Grâce à l'influence de Maxime Du Camp, que Bouilhet avait rencontré à Croisset, grâce à l'appui de Flaubert, le Comité de rédaction avait accepté « Melaenis ». En Novembre 1851, dans son second numéro, la Nouvelle Revue de Paris en publiait les cinq chants, avec cette dédicace qui en dit long : « A Gustave Flaubert ! » (3).

Paulus, fils clandestin d'un sénateur, a été élevé par la sorcière Staphyla. Il est un des rhéteurs les plus écoutés

(1) Il semble par le rapprochement des dates, que pour elle aussi furent écrits les poèmes : « L'Hallali » (28 Janvier 1852, Œuvres, p. 33) et « Flux et Reflux » (Novembre 1852, Œuvres, p. 26), où se révèle une passion sincère, L'autobiographie mentionne les « Lettres » échangées entre le poète et la « Belle Lectrice » : une seulement, écrite par Bouilhet, passa dans les collections de M. Charavay.

(2) Mai 1852.

(3) « Melaenis » contient quatre cents strophes de six vers Alexandrins et un chant lyrique en quatre stances de quatre vers.

de Home ; il possède les qualités qui assurent le succès :

L'œil franc, le poumon solide, la prestance De corps et la vertu qu'il faut aux orateurs (1).

Il est le favori de l'édile Marcius. De plus, il est aimé. Depuis longtemps il a oublié la danseuse Melaenis, rencontrée une nuit dans un bouge de Suburre, mais il a conquis le cœur de Marcia, la fille de l'édile. Un rendezvous que les deux jeunes gens se sont donné dans les jardins de Marcius, après un festin, auquel avait été convié Paulus, va les perdre. Le père, en effet, les surprend. Furieux, il se précipite sur son favori. Paulus, heureusement, est agile :

Outre son éloquence, il franchissait les murs

D'un bond, comme Rémus quand il fondait sa ville (2).

Il fuit et se cache, pendant que l'édile « haletant, hérissé, terrible », pour se venger, frappe en furieux à tort et à travers, tuant plusieurs esclaves. Ne sachant où aller, craignant d'être pris par les envoyés du puissant édile, il se réfugie auprès du gladiateur Mirax, dont il prend les leçons. Bientôt il devient lui-même un gladiateur redoutable, à qui aucun adversaire ne résiste. La première fois qu'il paraît au cirque, il est acclamé par la plèbe ; Commode, dont le cœur

Flottait entre les dieux et les gladiateurs (3),

le nomme préfet aux gardes du Prétoire. Paulus profite de cette faveur de l'empereur pour forcer l'édile à lui donner Marcia en mariage : « Dès demain, répond Commode, elle sera ta femme ».

(1) Œuvres, p. 151.

(2) Œuvres, p. 185.

Melaenis, que Paulus a oubliée et dédaignée depuis de longs mois, veut s'y opposer. La haine au cœur, elle va aux bouges de Suburre et fait promettre à un légionnaire, Pentabolus, de tuer le gladiateur. Mais bientôt le hasard lui offre une vengeance éclatante. Elle apprend de Staphyla mourante le secret de la naissance de Paulus: il est le fils de Marcius et le frère de celle qu'il va épouser. Déjà le cortège nuptial approche : on entend le chant d'hymen, la flûte, les cymbales ; on aperçoit la lumière des torches dans la nuit ; Paulus s'avance, fier et heureux :

C'est lui dans son manteau de pourpre tyrienne,

Beau, jeune, ivre d'espoir, et défiant les pleurs !

Sous leur toge de fête, aux riantes couleurs,

Ses amis, à l'entour, effeuillent la verveine,

Et tout frottés d'onguent selon la mode ancienne,

Cinq enfants secouaient des flambeaux et des fleurs (1).

Melaenis arrive semblable à une morte échappée du cercueil, et révèle le secret de la naissance de Paulus. Celui-ci n'épousera pas Marcia. Il se laisse reconquérir par la danseuse et tous deux vont quitter Rome :

Nous fuirons, nous aurons quelque retraite ombreuse, Pour y faire à nos cœurs un exil éternel ! (2)

Mais cette fois encore le rhéteur n'aura pas le bonheur entrevu. Quand il est sur le point de partir, il tombe sous le glaive de Pentabolus, qui n'a pas oublié la promesse faite à Melaenis.

Sur cette trame ténue, Bouilhet, grâce à une documentation très sûre, a composé un poème d'une couleur locale avant lui inconnue.

(1) Œuvres, p. 266.

(2) Œuvres, p. 273.

Les écrivains romantiques s'étaient peu occupés de la vérité historique ou archéologique. « Ils créaient des Indes ou des Grèces à eux-mêmes, comme Hugo dans ses Orientales ou Mérimée dans sa Guzla, par la force de l'imagination, pour leur usage exclusif et ils s'y tenaient » (1).

Gomme Flaubert et Maxime Du Camp, Bouilhet estima que « faire des Orientales sans avoir vu l'Orient, c'est faire une gibelotte sans avoir de lapin » (2). A la couleur locale, toujours arbitraire, fausse même, chez ses prédécesseurs, il donna de l'exactitude, et par là de l'intensité : Melaenis vaut surtout par les descriptions.

Voici un festin dans le Triclinium de l'élégant édile Marcius. Nous admirons les statues servant de lampadaires, les peintures du plafond, les mimes africains,

Frappant de leur pied noir les pavés de couleur (3),

les brillants convives surtout : Stellio le parasite, Paulus,

. . . Qu'en son cœur l'édile aimait le mieux,

Après un morse noir, qu'il nourrissait d'esclaves (4),

les philosophes qui discutent la nature de l'âme, les chevaliers, qui vantent leurs limiers crétois, Goracoïdès, « le bouffon », qui lance des plaisanteries. Même énumération érudite, quand Paulus, aux bains, livre son corps aux mains des serviteurs :

Il voulut la fiole en forme de gazelle,

Et pour gratter sa peau la ratissoire d'or ;

(1) Brunetière, « Evolution de la Poésie lyrique », II, p. 164.

(2) Maxime Du Camp, « Souvenirs littéraires », I, p. 127.

(3) Œuvres, p. 169.

(4) Œuvres, p. 172.

Dans le bain chaud d'usage on le plongea d'abord, Puis l'esclave vida sur son corps qui ruisselle L'ampoule d'eau glacée et, pour marquer son zèle, De la double palette il le frappa plus fort.

Notre homme était moins triste en quittant la baignoire. Dans la salle aux parfums on lustra ses cheveux. Les vases ciselés, les trépieds pleins de feux, Les drogues, les onguents s'étalaient avec gloire Sur une grande table en marbre précieux, Que portait à son dos un léopard d'ivoire (1).

Qu'il nous entraîne dans les tavernes de Suburre, où mangent et boivent les muletiers, les soldats, les gens des petits métiers et des professions louches, dans le bouge de Staphyla, la sorcière, où partout apparaissent des « squelettes grimaçants » et des « poignards ensanglantés » ; qu'il présente Marcia avec les particularités de son costume, Paulus à l'école des gladiateurs, ou Commode aux jeux du Cirque, c'est toujours la même exactitude infaillible dans la description. Il y apporte tant de précision que M. René Pichon a pu écrire : « Ses œuvres, Melaenis surtout, rappellent un peu ces romans historico-archéologiques, dont le bon abbé Barthélémy avaitjadis donné la formule, et où, depuis, d'ingénieux compilateurs se sont efforcés de dépeindre « Rome au siècle d'Auguste », ou à tout autre siècle que l'on voudra. Elles ont plus de relief à coup sûr et plus de style, mais elles n'en diffèrent pas en leur fond ! » (2). N'est-ce pas là « poésie de tapissier, de couturier ou de commissaire-priseur ? » (3).

La critique — M. Pichon le reconnaît — ne tombe pas

(2) Revue des Deux-Mondes, n° du 1er Septembre 1911, p. 137.

(3) Id.

sur Bouilhet seul : les poètes Parnassiens, Flaubert avec le « bric-à-brac » de Salammbô, les Romantiques eux-mêmes avec leurs « Orientales », mériteraient le même reproche. Et, puisque notre auteur usa d'un « procédé », il faut le lui pardonner, comme on pardonne aux poètes élégiaques leur mode de pleurer sans cesse sur les mêmes souffrances.

De plus, si chaque page prise à part laisse entrevoir une documentation minutieuse, ce n'est pas aux dépens de l'ensemble : la suite des tableaux est pittoresque et vivante, l'action marche, on ne perd pas de vue Paulus. Melaenis, apparaît le mauvais génie, qui soutient et développe l'intérêt tragique du poème.

Bouilhet, artiste scrupuleux, a réalisé l'accord de la poésie et de l'érudition. Il laisse loin derrière lui les Romantiques qui avaient tenté de ressusciter la France du moyen-âge ou l'Espagne. Et puisque les « poèmes antiques n'apparaîtront qu'en 1852, il « peut être appelé le précurseur » (1) du Parnasse : il ouvre la voie à Leconte de Lisle et à de Hérédia.

On l'accusa cependant d'imiter les Romantiques. Sainte- Beuve lui reprocha d'avoir fait dans son œuvre un pastiche de Musset (2). Charles de Mazade, pareillement,

(1) A. Pichon, Revue des Deux-Mondes, n° du 1er Septembre 1911, p. 134. — Th. Gautier, à propos des descriptions du poème, écrivait : « Melaenis est un poème d'assez longue haleine pour remplir à lui seul le volume. Le cas vaut la peine d'être noté dans ce temps d'inspirations élégiaques, lyriques, intimes et presque toujours personnelles ». (Histoire du Romantisme, p. 337).

(2) « Les formes, écrit-il, les couleurs, le rythme, tout cela est assez facile à emprunter. Cette poésie banale, travaillée par les maîtres, presque usée par les disciples, est en quelque sorte dans l'air. On peut s'en saisir et ne pas, pour cela, savoir se donner l'accent particulier

estimait qu'il en était « l'imitateur » (1) et Barbey d'Aurevilly qu'il en reproduisait « les bas -côtés... assez réussis » (2).

Il importe de reprendre le problème. Si Musset n'avait pas écrit « Namouna » et peut-être « Rolla », Bouilhet aurait- il écrit « Melaenis » ? Ou s'il l'avait écrit, lui aurait-il donné la forme que nous connaissons? Son œuvre n'aurait-elle pas été autre, plus originale et plus une?

Il serait puéril de reprocher à Bouilhet une imitation servile de « Namouna », sous prétexte que les deux poèmes sont composés de stances de six Alexandrins, à rimes triplées, ou de « Rolla », parce que la première strophe de « Melaenis » :

De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome Du quartier de Suburre au Mont Gapitolin Le cothurne à la Grecque et la toge de lin Le plus beau fut Paulus

rappelle ce début :

De tous les débauchés de la ville du monde Où le libertinage est à meilleur marché, De la plus vieille en vice, et de la plus féconde, Je veux dire Paris, le plus grand débauché C'était Jacques Rolla

et qui distingue. On adopte, de propos délibéré, un genre, on en outre tout et l'on n'est qu'imitateur et copiste. On l'était, il y a quinze et vingt ans, lorsqu'on ramassait dans ses vers les épis tombés des gerbes de Lamartine ; on l'est aujourd'hui quand on ramasse les bouts de cigare d'Alfred de Musset. Melaenis, conte romain, par M. Louis Bouilhet, reproduit trop visiblement (j'en demande bien pardon au jeune auteur) le ton, les formes et le genre de boutades de Mardoche». (Causeries du Lundi, V, p. 387).

(1) « Revue des Deux-Mondes », 1er Mai 1857.

(2) « Poésie et Poètes », p. 02.

Il n'y a là, semble-t-il, que des réminiscences inconscientes, ne prouvant rien contre l'originalité de l'auteur (1). Mais, à notre avis, il arrive trop souvent qu'en lisant « Melaenis » on songe à l'ironie de Musset. Le badinage spirituel, railleur, satirique de celui-ci semble avoir donné à Bouilhet un modèle, qu'il s'est rappelé au cours de son poème.

Ce badinage apparaît partout. Sans doute l'auteur n'exagère aucun vice de cette société en décadence, il copie fidèlement les peintures des historiens ou des moralistes latins, mais au lieu de s'indigner, il rit : il s'amuse à persifler le luxe, la cruauté, la gourmandise. Il présente, par exemple, un personnage plus puissant à Rome que Tribuns, Consuls ou Sénateurs : le cuisinier :

Le Consul, en un jour, peut sortir d'un suffrage, Le caprice des camps forge les empereurs ; Mais, outre l'art divin qu'il reçut en partage, Il faut au cuisinier les pénibles labeurs, La science profonde, et que dès son jeune âge Il ait, comme un savant, pâli sur les auteurs. . .

Aussi bien qu'Hippocrate, il discute et critique De toute herbe qu'il voit l'effet et la saveur ; Aussi bien que Platon il a sondé le cœur, Connaît des passions l'origine authentique ; Et, d'arguments choisis bardant sa rhétorique, Plus loin que Tullius emporte l'auditeur (2).

Il badine surtout dans les parties narratives du poème. Ne semble-t-il pas se moquer du lecteur en écrivant :

Staphyla fut son nom. Vous narrer quelle cause Avait ainsi courbé cette tête morose,

11) Cf. Flaubert. Préface des « Dernières Chansons», p. 292. (2) Œuvres, p. 165.

D'abord c'est difficile, et puis c'est un talent De ne pas dire tout dès le commencement : Horace dans ses vers recommande la chose Et je l'estime trop pour agir autrement (1)?

Quand « Melaenis » parut, Prosper Mérimée, au milieu d'éloges sincères, reprocha à l'auteur ce badinage continu : « Il m'a semblé, lui écrivait-il, que le ton du poème était trop uniformément ironique. J'y trouve deux inconvénients : le premier de rappeler un peu la première manière de M. A. de Musset, qui lui-même imitait un défaut de Don Juan, de Lord Byron. Mais Lord Byron avait pour excuse qu'il écrivait pour des Anglais et qu'il faisait la satire de l'Angleterre. En second lieu, vous appliquez ce ton ironique à une fable antique et, en vous lisant, on fait involontairement une comparaison entre votre manière et la manière grave et sérieuse des Anciens. Prenez le bouffon par excellence de l'Antiquité, Aristophane, vous n'y trouverez jamais cette uniformité d'ironie » (2).

La critique ne manque pas de justesse. Sans doute le ton de la satire n'est pas le même chez Bouilhet et Musset : celui-ci fut insouciant, bon enfant ; celui-là, au contraire, par l'influence de Flaubert, est devenu de plus en plus ennemi du « bourgeois » et combatif; il donne au persifflage un mordant et un dédain, qu'on ne trouve pas dans « Namouna ». Au fond, l'ironie est toujours là, et, par la manière générale, le rapprochement des deux œuvres s'impose au lecteur.

Si l'auteur eût évité ce badinage continu, « Melaenis », semble-t-il, gagnait en perfection. L'épigramme, la satire

(2) Inédit (16 Décembre 1851). Communiqué par M. Leblond, ancien Juge au Tribunal de Commerce d'Amiens.

enjouée, ne s'allient guère à la poésie descriptive, qui exige la couleur et le relief. Bouilhet tenta trop souvent d'accorder les deux genres, pour que leur union ne produisit pas quelque disparate nuisant à l'unité de l'ensemble. Les strophes où il expose ses réflexions propres sur les personnages et les événements du drame contrastent par leur manque de vigueur, que dissimule mal l'ironie, avec la plasticité des descriptions voisines. L'œuvre, sans ce badinage, fut devenue plus une, et aussi plus parnassienne.

Outre ces souvenirs de « Namouna », ne trouve-t-on pas chez les héros du conte d'autres traces de romantisme ? Le poète n'a-t-il pas été porté, malgré lui, selon ses goûts et son tempérament, à déformer la matière qu'il avait choisie, et n'a-t-il pas mis en scène, sous des noms Latins, des personnages essentiellement lyriques, apparentés aux Romantiques de 1840 ?

Musset s'était analysé lui-même dans « Rolla », jeune débauché qu'ont ruiné ses désordres et qui veut s'étourdir par de nouvelles folies avant de se suicider. Il avait même personnifié en son héros toute une génération, avide de passions violentes. Dans « Melaenis », au contraire, l'auteur s'efface derrière les personnages : nous y cherchons vainement les émotions ou les rêveries, telles qu'autrefois il les confiait au lecteur avec indiscrétion, elles n'y sont pas.

Après la faillite, au point de vue de la valeur littéraire, de ses poésies romantiques, essentiellement personnelles, Bouilhet avait constaté qu'il devait s'exiler de son œuvre. La lutte entre les tendances élégiaques et lyriques de son tempérament et ses convictions nouvelles d'Art dura plu-

sieurs années : celles-ci, enfin, triomphèrent. Et, de même que pour Flaubert « Madame Bovary a été un exercice utile, auquel il a voulu résolument se condamner » (1), pour lutter contre le lyrisme outré, qui lui était naturel, pour Bouilhet aussi « Melaenis » fut « l'exercice utile », par quoi il a su discipliner sa personnalité et la bannir de l'œuvre littéraire.

De ce qu'il écrivit un poème impersonnel, il ne suit pas qu'il soit resté impassible. Il a refréné sa sensibilité en s'interdisant les confidences, mais il lui a donné une diversion, en vivant avec ses héros dans un autre siècle. Dès le collège, il avait été obsédé par des rêves magnifiques d'exotisme. Il les berçait alors au rythme lent des « tartanes », sur les eaux nonchalentes des « golfes bleus », en un pays idéal (2). Maintenant, il lance du fond de son âme des appels nostalgiques vers la Rome antique. Les chers fantômes du poème vivent plus près de lui que les « bourgeois » coudoyés dans les rues de Rouen. Portant, par la pensée, leur âme et leur costume, il se fait empereur' fastueux avec Commode, rhéteur et gladiateur avec Paulus, légionnaire et aventurier avec Pentabolus; il entend l'écho des orgies romaines, les applaudissements du cirque, il rêve aux claires nuits d'été près du Tibre. Tantôt, il s'arrête avec une émotion respectueuse devant la matrone, autour de qui évolue la vie domestique :

Elles vivaient ainsi les mères d'Etrurie,

Celles du Latium et du pays Sabin,

Gardant comme un trésor, loin du tumulte humain,

Le travail, la pudeur, les dieux et la patrie ! (3).

(1) « Histoire de la Littérature Française », Petit de Julleville, T. VIII, p. 168.

(2) « Au temps que j'étais pur. . . » Œuvres, p. 37. (:i) Œuvres, p. &59.

Tantôt, il se sent poursuivi par la passion implacable — haine et amour — de Melaenis abandonnée :

Je suis la courtisane impure !

La foule aux mille pieds, comme sur un chemin, A marché sur mon cœur ; mais, malgré sa souillure, J'en garde encore assez pour en mourir demain !. . . (1).

Je te suivrai si près, qu'en marchant mon haleine Ira dans tes cheveux de parfums ruisselants. . '. (2).

Que son âme vibrât ainsi en celle de ses héros, ce fut un besoin, une nécessité pour lui qui voulait s'évader de la réalité ambiante, jugée banale : Melaenis fut « le dernier écho de beaucoup de cris », que Flaubert et lui avaient « poussés* dans la solitude », « l'assouvissance d'un tas d'appétits », qui leur « ravageaient le cœur » (3). Là, de plus, il trouva un élément fécond d'art : parce que pendant plusieurs années, et de toutes les forces de sa sensibilité, il vécut dans la Rome impériale, il a su camper des personnages réels et décrire avec des couleurs vives et des tons de lumière chaude.

La publication du poème ne passa pas inaperçue : Melaenis fut lue et appréciée.

Parmi les lettres élogieuses adressées à l'auteur, deux surtout lui furent agréables, puisqu'il les conserva sa vie durant : l'une du peintre Eugène Delacroix, qui lui offrait ses félicitations, en le priant de ne pas les ranger « au nombre des banalités et des compliments de pure

(1) Œuvres, p. 231.

(2) Œuvres, p. 189.

(3) G. Flaubert. Cor. II, p. 69.

forme » (1), et cette autre, de V. Hugo, écrite le 1er décembre, la veille du Coup d'Etat :

« C'est un bonheur, Monsieur, que d'entendre une voix comme la vôtre au milieu de nos vacarmes. Vous faites un beau poème, pendant que tant de gens font de «vilaines actions, je vous remercie.

« Je suis, moi, dans la mêlée, mais je lève de temps en temps les yeux vers le ciel : il y a encore des lueurs, Dieu soit béni !

« Vous avez tous les dons du poète, et la bravoure qu^ les complète tous. C'est un acte de bravoure que d'apparaître comme vous le faites, souriant et charmant, parmi tant de fous furieux.

« Je vous serre la main.

Page 1