V. Hugo
Tout autre fut le sentiment de Madame Bouilhet : la publication deMelaenis aggrava la mésentente, qui, depuis les années 1844 et 1845, séparait la mère et le fils.
Celle-ci avait vu successivement échouer les projets d'avenir formés pour Louis. Elle s'était plu à entrevoir le jour où, devenu un médecin rural, il serait respecté de tous, parce que secourable aux pauvres et chrétien convaincu ; elle avait espéré s'asseoir au foyer qu'il ne manquerait pas de fonder. Or, il a renoncé à l'étude, à la médecine pour prendre une modeste fonction de répétiteur dans les pensions de Rouen! Et il ne croit plus au Dieu qu'elle adore !
(1) Inédit. — Lettre communiquée, ainsi que la suivante, par M. Leblond.
(2) Tn.-dit.
Elle a en outre observé avec douleur les changements survenus dans l'âme de son fils. On n'y découvre plus les sentiments délicats, les préoccupations morales, qu'autrefois il chantait en ses vers, et qui faisaient le charme de son affection ; il a rompu avec le passé par l'influence de Flaubert. Le penchant à l'indépendance, à la violence, s'est développé chez lui d'année en année : il a foi maintenant en sa valeur de poète, que le romancier exalte sans cesse, et, par un amour de Fart exclusif de toute préoccupation étrangère, il s'enferme dans un orgueil farouche. Madame Bouilhet estime, comme ses filles le répéteront quarante ans plus tard, qu'il est « perdu », « dévoyé », par son ami Gustave Flaubert.
Depuis deux ans même, « depuis le voyage de Maxime et de Gustave en Orient » (1), il s'est lié avec Léonie Leparfait. Fille d'honnêtes fermiers de la Basse -Normandie, et que la fantaisie d'un jeune écervelé de famille riche avait arrachée à son milieu, elle habitait un appartement auprès du poète, dans la maison de la rue Beauvoisine, avec un enfant de quatre ans, Philippe. «Elle était douce, active, sérieuse, écrit E. Frère ; Philippe, pétulant et expansif, courait d'un palier à l'autre. Ces trois êtres se plurent et se réunirent » (2). Une liaison de ce genre échappe rarement à la clairvoyance maternelle. Madame Bouilhet, si vigilante, ne put ignorer, semble-t-il, la vie intime de son fils, et n'en pas ressentir une douleur sincère : peut-être alla-t-elle jusqu'à faire entendre quelques conseils de sagesse !
Lorsque « Melaenis » apparut, certaines pages réalistes
(1) Inédit. « Notes autobiographiques ».
(2) Op. cit. p. 66.
du poème, peu respectueux de la morale, lui furent un sujet nouveau d'étonnement et de tristesse. Elle réitéra ses remontrances. Louis, cette fois, foulant aux pieds tout respect filial, riposta par une lettre d'une violence impardonnable. Nous la publions cependant :
« 8 Janvier 1852.
« Ma Chère Maman,
« Je me suis demandé longtemps si je répondrais à l'étrange lettre que je viens de recevoir. Je me décide à le faire, mais une fois pour toutes, et dans ce que je vais te dire, ne prends aucune chose pour toi personnellement. Je te parle en général et à l'adresse des imbéciles... Seulement, si tu veux continuer une correspondance quelconque avec moi, plus un mot qui ait rapport, même indirectement, à ma poésie : je t'en conjure à mains jointes, je te le défends au besoin ; toi, pas plus qu'un autre, n'as de droits sur ma pensée :
L'aigle a perdu son nid, quand il monte au Soleil !
« Ce que je te permets largement, si tu en as le cœur, c'est de me renier, c'est de rougir de moi, c'est de faire chorus avec je ne sais qui. Je ne veux dans mon chemin que ceux qui me poussent ou m'encouragent. Je sais qu'on ne trouve jamais cela dans sa famille, témoin Byron, Voltaire et autres, qui ne s'en sont pas moins bien portés pour cela ; je suis revenu de ces niaiseries sentimentales d'adolescent. D'ailleurs, tu n'as pas à répondre de mes actes ni de mes écrits, pas plus que de ce que je crache quand je tousse. . . Je sais d'où je viens, je sais qui je suis, cela me suffit amplement; je m'en rapporte à ma conscience d'abord, puis au jugement des hommes illustres ensuite.
« Je suis du bois dont on fait les arcs; je plie longtemps, je rejoins quelquefois les deux bouts, mais je me relèverai terriblement. Nul que moi ne sait combien j'ai fait de concessions à la reconnaissance, et de sacrifices au respect humain le plus sot : considérations de clocher, qui me feraient rougir si jamais on les connaissait. Mais j'ai trente ans, je ne suis plus Louis, je suis Bouilhet : sous ma peau d'agneau, il y aura un lion au besoin, qu'on n'oublie pas cela, puisqu'on s'occupe tant de moi.
« Oui, je vais t'ouvrir tout mon cœur, et te verser comme un flot, tout ce que j'ai pleuré, goutte à goutte. Car il y a longtemps que je ne te parle plus. Ecoute : j'avais vingt-deux ans, j'avais un volume de poésies ardentes, jeunes, vivaces. J'avais la démangeaison de la gloire, l'amour violent de la liberté, un enthousiasme vrai pour tout ce qui est grand et franc. Un docteur de Bolbec, qui avait lu ces premiers vers d'enfant, vint m'offrir deux mille francs pour les publier et je te fais juge du combat intérieur qui se livra dans mon âme. J'ai refusé. . . Et pourquoi? Parce que la plupart de ces pièces étaient libérales, napoléoniennes, philosophiques, et quelquesunes directement décochées contre les Jésuites. J'ai fait plus que de les garder en portefeuille. Je me suis juré qu'elles ne verraient jamais le jour. Je ne reviens pas sur ma parole, et cependant, il y avait là de bonnes choses, pour la réhabilitation desquelles on me tourmente chaque jour. Je l'ai fait par respect, par reconnaissance pour la famille de Luxembourg. J'ai jeté au fumier une partie de mon âme.
«Depuis, j'ai résisté aux attraits de la publication... Il est possible que tu ne comprennes pas cette lutte et ce sacrifice, mais je te jure qu'on en souffre à mourir. Enfin,
je me dis qu'il faut bien suivre sa route, qu'en ne s'occupant ni de la religion Catholique, ni du Roi, ni du diable, ni du Gouvernement, on a le droit d'écrire en vers une histoire du temps des Romains. Je fais cela, faute de mieux. Il arrive que j'obtiens à Paris un beau succès, oui, quoi qu'on en dise. Plus de six mille personnes ont lu cela et ont applaudi, et c'est dans mon pays que je reçois des reproches. Et de qui? Ah! laisse-moi rire, je suis trop vieux pour pleurer.
Décomposons ce fameux « on m'a dit » de M. Riquier. Ce «. on » c'est à coup sûr M. G. . ., Mme C. . . et encore sans doute M. R. . ., l'officieux intermédiaire. Or, vois-tu d'ici ces trois têtes, ce triumvirat. . . » (1).
La lettre s'arrête là, inachevée. Si sa présence dans les papiers de Philippe Leparfait prouve qu'elle ne fut pas envoyée, et ne coûta pas] de nouvelles larmes à Madame Rouilhet, du moins cette explosion, brutale de rancœurs longtemps contenues éclaire d'un jour trop crû, mais bien suggestif, les révoltes intérieures d'une âme à la fois délicate et orgueilleuse. Le poète eut à souffrir, en sa première jeunesse, de certaines dépendances sociales, qui le froissèrent, de certains heurts d'idées et de convictions, qui meurtrirent et le meurtrirent. L'enivrement du premier succès, trop tardif à son gré, le poussa violemment à se venger sur d'autres des humiliations et des déceptions, qu'il eût été peut-être plus juste d'attribuer aux timidités, aux illogismes, aux inconstances d'un génie incomplet.
Flaubert vit dans cette lutte contre la famille la consécration du talent de son ami : « Si j'avais eu quelques doutes, écrivait-il à Louise Golet, sur la valeur de l'œuvre
(1) Inédit.
et de l'homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait ; on n'en peut avoir de plus belle : être renié de sa famille et de son pays (c'est très sérieusement que je parle). Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sifflets qui sont plus doux pour l'orgueil que des bravos » (1).
Eloigné des siens par ce conseiller intransigeant, le fils révolté s'attache de plus en plus à l'idée d'habiter Paris, qui seul consacre pleinement une réputation littéraire.
(1) Corr , II, p. 87.