III. — Intérêt littéraire et philosophique du Poème
Le 11 Novembre 1853 (1), il s'y installait au numéro 71 de la Rue de Grenelle-Saint-Germain, malgré les prières de Léonie Leparfait, laissée seule à Rouen. Deux mille francs prêtés par un ami dévoué, A. Guérard, dont la famille habitait près de Gany, devaient suffire aux premières dépenses : il trouverait ensuite son gagne-pain
(1) J'établis cette date d'après la lettre suivante adressée le 10 Novembre 1853 à Louise Golet : c< Ne craignez rien, chère sœur, nous arrivons jeudi, c'est-à-dire aujourd'hui même. Je sub, quant à moi bien contrarié pour mes meubles. J'attends l'homme de Paris, et serai forcé de partir avant mon mobilier. Adieu, à demain, nous partirons de Rouen à une heure vingt-cinq minutes » (Inédit). Cf. aussi ces lignes de Flaubert dans une lettre à Louise Colet : « Bouilhet est là; je profite même de ce moment, où il est à faire ses adieux à ma mère, pour t'envoyer ce mot. C'est son dernier dimanche, j'ai le cœur tout gros de tristesse ». (6 Novembre 1853, Corr. II, p. 394).
dans renseignement, dans les leçons particulières, que Louise Golet promettait de lui procurer.
Il voulait réserver à la poésie une grande partie de son temps, et achever au plus tôt deux œuvres commencées : un poème, « les Fossiles », presque terminé, et un drame seulement ébauché, « Madame de Montarcy ». Grisé par le succès de Melaenis, orgueilleusement sûr de son talent, il entrevoyait dans ses visions d'avenir, comme autrefois Pierre Hourcastremé quittant sa province, des « choses splendides », une gloire littéraire toute proche, qu'il espérait facilement atteindre par ces deux œuvres.
La réalité ruina vite ces espérances. Lorsqu'il se mit au travail, installé dans son appartement solitaire et n'ayant plus Flaubert, le maître zélé, pour le soutenir dans la tâche quotidienne, il se sentit déraciné : « A un certain âge, le sens de Paris ne s'acquiert plus ; des choses toutes simples pour celui qui a humé enfant l'air du boulevard sont impraticables à un homme de trente-trois ans, qui arrive dans la grande ville avec peu de relations, pas de rentes et l'inexpérience de la solitude. , Alors de mauvais jours commencèrent» (1).
« Je suis dans une tristesse profonde, écrivait-il à Flaubert, et dans l'état moral le plus déplorable, découragé, désabusé, embêlé (2) jusqu'à la garde. Ma parole d'honneur, je suis dégoûté des hommes et des femmes. Je me sens vieux et fatigué de vivre. Je me répète sans cesse : à quoi bon? et je ne trouve pas de réponse. Seul en face de la vie réelle, avec ma plume pour gagne-pain, je recule. Tu me dis parfois que j'ai du jugement. Eh bien t
(1) G. Flaubert. Préface des « Dernières Chansons », p. 287. (*?) Je traduis.
je juge. Ce siècle est atroce; il faut crever le plus lot
possible : je ne bois que de l'eau pour me f le choléra.
Tout conspire contre moi. Je vois mon drame à rebâtir presque en entier ; il faut absolument un rôle principal plus tenu, plus prolongé, un caractère enfin, et je n'ai que de l'action. Après cela, voici mes « Fossiles » qui marchent comme des tortues. Je suis dans des difficultés à me casser lag. ... : mon morceau de «l'Homme» s'allonge devant moi à mesure que j'y travaille, et je ne sais pas si ce que j'ai fait est bon. Veux-tu que je te dise une chose positive? J'ai fait la plus grande sottise du monde en quittant Rouen. Il fallait partir avec mon drame fait, avec mes « Fossiles » publiés, avec toi enfin. Et puis, peut-être me faut-il, à moi, la difficulté matérielle à vaincre, le milieu mesquin, où l'on s'irrite toujours, la leçon de Grec, qui empêche le vers et qui le fait se tordre plus vigoureusement. Je ne suis pas un homme de premier plan dans la vie pratique, je pâlis en pleine lumière : un taudis d'étudiant me relèverait plus à mes yeux. Quand j'entends autour de moi de braves gens qui m'encouragent, je songe à leur déception future, et comme ils peuvent se mettre le doigt dans l'œil I Tu ne trouveras pas tout cela bien fort, mais comme c'est le fond vrai de mon âme, je ne vois pas pourquoi je ne l'étalerais pas. . . » (1). « Je suis tout triste, sans trop savoir pourquoi, confesse-t-il dans une autre lettre .' . . Je songe depuis deux jours, avec un bonheur réel, à la paix tranquille des tombeaux. Ceci n'est pas une phrase : j'ai besoin de dormir longtemps, et même toujours! » (2).
(1) Inédit. Sans date. Lettre écrite à la fin de 1853 ou au début de 1854.
(2) Inédit. Sans date.
Arrivé à Paris « avec peu de relations », il ne cherche guère à s'en créer. Il poursuit de son mépris quiconque se plie facilement aux conditions de la vie ordinaire et s'accorde de la société en dédaignant l'imagination. Il évite même, par intransigeance artistique, de fréquenter des écrivains, qu'il connaissait depuis plusieurs années.
Il se tient éloigné de Maxime Du Camp, pour qui il a « un dégoût assez raide », et cette haine ne nous étonne pas. Du Camp, en effet, d'abord lié d'amitié avec Flaubert par une certaine affinité d'idées, devient un défenseur de l'Art utilitaire. Dans le « Livre Posthume » (1), et dans ses vers alors publiés par la « Revue de Paris » (2), il fait le procès des écrivains qui se soucient seulement de la forme ; il étale surtout les défauts pourchassés par Flaubert : personnalité de l'auteur, sentimentalité, doctrines morales ou humanitaires.
Bouilhet évite donc, pour sa « santé », de le rencontrer. « Quant à Du Camp, écrit-il à Flaubert, j'ai été quinze jours sans le revoir et j'aurais passé l'année de la même façon si lui-même n'était apparu chez moi jeudi dernier, il y a huit jours. Je dois dire qu'il fut fort aimable, et à mon endroit et pour toi-même. Ça peut être de la politesse, mais je constate les faits en simple historien. Il m'a offert ses services pour trouver un éditeur, plus tard pour trouver une bibliothèque. Il s'est informé de toi et de ton
(1) 1853. « Ce qui m'a particulièrement fait rire dans le « Livre Posthume », écrivait Flaubert à Louise Golet, c'est que Maxime qui me reproche tant de me mettre en scène dans tout ce que je fais, parle sans cesse de lui. Il se complaît jusque dans son portrait physique. Ce livre est odieux de personnalité et de prétentions de toute nature ». (Corr. IL, p. 177).
(2) Années 1852 et 1853. Ces vers devaient former en 1855 le volume des « Chants Modernes i>.
travail. Ce que je lui ai dit de la Bovary l'a occupé beaucoup. Il m'a dit, en phrases incidentes, qu'il en était fort heureux, que tu avais tort de ne lui avoir jamais pardonné la « Revue », qu'il verrait avec bonheur tes œuvres dans son recueil, etc., etc. Il semblait parler avec conviction et franchise. Je l'ai invité à déjeuner au Café d'Orsay, et là, je lui ai dit crûment, énergiquement, ma façon de penser sur sa pente intellectuelle et littéraire; j'ai beaucoup loué « Tagahor », afin de mieux tomber sur le « Livre Posthume » et le « Nil ». Il était embarrassé : il m'a dit qu'il aimait le style et la couleur, que je le jugeais mal, et que s'il ne faisait pas mieux, c'est qu'il ne pouvait pas. (C'était au fond mon idée) » (1).
Il évite pareillement de rencontrer Louise Golet. Avant son départ pour Paris, les relations entre elle et Flaubert étaient déjà tendues. Violente et fantasque, elle avait voulu, après en avoir provoqué presque la rupture, que Bouilhet s'interposât pour les renouer. « Je lui ai répondu, écrivait le poète à Flaubert, que je n'avais absolument rien à lui dire sur toi, que tu ne m'avais rien dit, et que je ne voulais pas jouer le rôle de Monsieur Robert. . Je l'envoie promener poliment » (2). Il jurait alors de s'en « débarrasser lestement ». Installé à Paris, il assiste, en témoin impassible, à la brouille entre la poétesse et le romancier : « Je suis de ton avis pour ce que tu me dis de la Muse* écrivait-il à Flaubert. C'est une affaire qui se dénouera d'elle-même et sans secousses violentes ». Il s'amuse de ses déclamations vides sur l'amour, il « blague » devant elles « les flammes éternelles du sentiment, toutes
(1) Inédit. Sans date. Lettre écrite à la fin de 1853 ou au début de 1854.
(2) Inédit.
ses phrases et rocamboles ». Il se moque des habitués de son salon. A propos d'un article publié par elle dans un journal de Modes, il écrit à Flaubert : « Tu n'as pas vu tout l'article, et Mulot, qui a été frappé comme toi de la beauté du morceau, m'a envoyé d'autres citations d'un bon calibre : « Mademoiselle Golet, fraîche enfant de quinze ans, etc. . . » On y voit Vigny, Babinet, toute la ménagerie. C'est surprenant et triomphant. Le bouquet, c'est la fameuse phrase : « Un cachet artiste ». Tout ce paragraphe est taillé dans le marbre : il demanderait une grande habileté de diction. Quel début! « Madame Golet, elle aussi. . . » C'est délicieux ! Tu me réciteras cela. Je vais étudier les intonations » (1).
Même mépris pour les directeurs et les amis de la «Revue de Paris », qui fréquentent chez Laurent Pichat, et qui, dès la première rencontre, excitèrent son antipathie : « Je vis là, annonce-t-il à Flaubert, un grand combat, c'est-à-dire une douzaine d'imbéciles, faisant des calembours et risquant des paradoxes. Marc Monnier était silencieux et dans un coin, comme de coutume. Un être que j'ai en particulière aversion, c'est le sieur Ulbach. Fovard se trouvait aussi dans ce cercle d'artistes. . . » (2).
Béranger, le poète sans idéal, qui dans ses chansons avait abaissé à la moyenne bourgeoise les grands thèmes lyriques, ne pouvait échapper à cette réprobation de Bouilhet. Celui-ci conta, sous forme de « Nouvelle », envoyée à Flaubert, sa présentation faite, sans doute par Louise Colet, à « l'illustre vieillard », à « l'Horace moderne » : « Par une froide matinée de Décembre, un char
(1) Inédit.
(2) Inédit.
de remise s'arrêtait à la porte d'une blanche maison, blanche avec des auvents verts, modeste et propre, retraite d'un sage échappé aux tempêtes de la vie, riante villa, comme en rêvait J.-J. Rousseau. Quelqu'un qui eût passé dans la rue à ce moment-là, eût pu voir descendre du char, gracieuse et légère, une jeune femme, plutôt jolie que belle, mais dont la physionomie respirait la candeur et la joie que procure la vertu. Un jeune homme l'accompagnait, blond de cheveux, l'air doux et rêveur, avec cette émotion vive, que donne l'attente d'un spectacle touchant ou d'une scène grandiose. Ils gravirent les marches d'un escalier raide, mais étroit, et frappèrent à une porte où brillait un bouton de cristal, luxe honnête, ornement raisonnable, qui joignait l'éclat à l'économie, et qui faisait deviner tout d'abord que l'hôte de la maison était pour ce juste milieu moderne, source des véritables joies, base de jouissances permises, en un mot le confortable !
« — Monsieur Béranger? dit la jeune dame, Et sa voix tremblait légèrement. Et le jeune homme à ce nom immortel sentait vibrer en lui toutes les cordes de son âme.
« — Entrez, fit une voix cassée, la voix de Lisette.
« Ils entrèrent.
« Ce n'était plus la Lisette au j upon court, au cœur généreux, méprisant le luxe de la richesse, toujours vive, toujours prête, consolatrice du peuple, fauvette des mansardes, effrontée, mais honnête, type éternel du véritable amour français. C'était une vieille personne, respectable comme une garde-malade, et peu disposée à mettre aux fenêtres en guise de rideau, comme dans le grenier de vingt ans, son tartan large aux bandes croisées ! Mais sous cette décrépitude, à laquelle les rois mêmes n'échappent pas, on cherchait, on trouvait avec bonheur l'idéal
du poète, l'amour du barde vraiment national ! Elle introduisit dans l'appartement de réception les jeunes et intéressants visiteurs. Le plancher cria sous des pas lourds, la porte tourna sur ses gonds et Béranger apparut ! Vous dire l'émotion qui s'empara des deux étrangers, vous >eindre leurs regards pleins de rayons, leurs poitrines gonflées, serait chose impossible : il y a des scènes qui se refusent au pinceau du narrateur. La belle tête du vieil lard, couverte d'un bonnet de soie noire, se détachait dans la pénombre de la porte entr'ouverte, et un rayon de soleil se jouait sur ce front immortel, d'où sortit « Le Dieu des bonnes gens » et tant d'autres admirables chansons qui sont des Odes.
« L'Horace moderne s'avança lentement et comme courbé sous le fardeau de sa gloire, le plus lourd des fardeaux humains. Après s'être assis dans son grand fauteuil, et avoir souri à la jeune femme avec une touchante cordialité, il promena sur le jeune homme son œil fixe et bienveillant à la fois, regard de penseur et de philanthrope, rayon visuel où il y avait du La Fontaine et du Parmentier.
« L'illustre vieillard rompit le premier le silence : sa voix affaiblie par les ans, avait cependant la gravité la plus majestueuse. Il daigna complimenter le jeune homme sur un essai poétique, timide ébauche d'un talent vertueux, mais encore sans expérience, dont il avait reçu un exemplaire, avec la dédicace de l'auteur, hommage mérité par son imposante renommée. Il donna donc au jeune nourrisson des Muses des éloges flatteurs, 'surtout sur sa science profonde et même précoce.
« — Vous êtes un savant ! lui dit-il.
« Le jeune homme flatté rougit de modestie et de reeon-
naissance. Puis, on parla des hommes et des choses, de l'influence de la littérature sur les mœurs et des chansons sur les révolutions politiques. Le jeune homme loua, avec une émotion vraie et bien sentie, cet admirable « Dieu des bonnes gens » et tant d'autres perles, « la Bacchante », cette esquisse grecque, « le Grenier », ce cri si français ! Le grand poète semblait heureux de cet hommage naïf et respirait avec bienveillance l'encens du blond enthousiaste, dont les yeux, tout en parlant, se promenaient avec avidité dans la chambre, dévorant les détails, et tâchant de s'inculquer pour toujours cet intérieur historique de notre gloire la plus pure.
« 0 surprise ! ni livres, ni tableaux. Point de vain luxe, point d'ornements bizarres. Un gai papier décorait les murs, un secrétaire d'acajou portait le buste d'un autre grand génie, de notre illustre Lamartine : touchante réunion de toutes nos gloires ! . . .
« (La suite au prochain numéro). L. B .
« Je me résume, ajoutait le poète. Béranger est une vieille croûte. Il a été assez aimable pour moi : je te conterai ça en détail. . . » (1).
Seul de tous les écrivains que Bouilhet rencontre,
Leconte de Lisle trouve grâce devant son mépris hautain.
Ensemble ils passent de longues heures à discuter art et
littérature, à évoquer surtout le souvenir de Flaubert :
« De Lisle pense beaucoup à toi, écrit-il à son ami, il m'en
parle sans cesse ».
Dans cet isolement dédaigneux et irrité, il s'acharne au travail âpre et ingrat que lui impose l'achèvement des
(1) Inédit.
« Fossiles ». Je ne m'attarderai pas longtemps sur l'analyse de ce « de Rerum Naturâ ».
Les premiers vers décrivent le*monde antédiluvien. Le soleil pâle est à peine visible : on aperçoit' des granits énormes, des mousses, des lichens. De temps en temps, des éclairs embrasent l'horizon. Le grondement de volcans mal éteints et du tonnerre sont les seuls bruits qu'on entende :
Sur l'aride plateau de ce désert immense
Les siècles désolés se suivent en silence. . . (1).
Après cette première période, la vie se manifeste, le soleil est plus clair, les fougères et les palmiers croissent, des forêts couvrent la terre, une végétation abondante s'éveille sous les vents tièdes ; des oursins étoiles se traînent dans les varechs, un monstre au dos gluant, aux pattes énormes, aux doigts écaillés, apparaît sur la grève et pousse un long mugissement :
Et le vaste univers écoute, soucieux,
Le grand cri de la vie épandu dans les deux (2).
Puis, dans un immense marais, où les bambous et les zamias frissonnent sous la brise, grandissent les madrépores blancs, les éponges et les algues, s'agitent les tortues et les oursins, des monstres, aux formes bizarres, se livrent des combats terribles.
Après de longs siècles, le ciel rayonne de plus en plus : tout fleurit et bourgeonne. Des parfums et des bourdonnements s'échappent des halliers. Un monde gigantesque se révèle : bananiers, dont l'ombre d'une feuille abrite une colline, papillons d'azur et de carmin, araignées, qui
(1) Œuvres, p. 116.
(2) Ibid., p. 118.
étendent leur toile d'une montagne à l'autre, fourmis, lézards, abeilles. Une vie intense est partout répandue : l'univers est préparé pour recevoir son maître. L'homme arrive enfin, mais il n'a pas l'aspect d'un roi :
Gomme un germe fatal, par la vague apporté. Au bord des grandes eaux quand l'homme fut jeté, Il roula, vagissant, sur la plage inconnue. . . Il se traîna d'abord sous les forêts désertes, Dont les dômes flottaient comme des tentes vertes ; Puis, quand la faim première aboya dans ses flancs, De l'yeuse sauvage il secoua les glands. Arrachant aux bambous la liane en spirales, Il serra sous ses pieds l'écorce des sandales, Et, pour tout vêtement sur son dos large et fort Attacha des grands bœufs la peau fumante encor. Il s'étendait, la nuit, sous les cavernes creuses. Là, durant le frisson des heures ténébreuses, Peuplant de son effroi l'immensité des cieux, Dans le bois et la pierre il se tailla des Dieux, Fit couler sur leur corps la graisse des génisses, Et, tout noircis déjà du feu des sacrifices, Les prit pour compagnons de ses rudes travaux (1).
Devenu à force d'énergie le maître du monde, l'homme renonce aux Dieux qu'il s'est créés. A leur place il adore les passions :
La pâle humanité, dans sa stupeur immonde, Sans courage et sans foi, s'accroupit sur le monde, Etalant au soleil toutes ses nudités, Telle qu'un lépreux maigre aux portes des cités. L'espoir était tombé dans les cœurs en ruines, Les sages, impuissants, reniaient les doctrines, Et l'univers, fétide ainsi qu'un mauvais lieu, Ne put être lavé que par le sang d'un Dieu (2).
(1) Œuvres, p. I».*.
(2) Ibid., p. 134.
I— 187 - L'homme, civilisé, ainsi racheté par la mort du Christ, arche maintenant dans la lumière : son âme est libérée des passions. Les Barbares eux-mêmes se convertissent :
Les guerriers s'arrêtaient au fort de la bataille, Le chef aux longs cheveux courbait sa haute taille, Et, dressé sur le monde avec ses bras ouverts, L'arbre du grand supplice abrita l'univers (1).
Voici le Moyen- Age, avec sa foi profonde, puis les temps modernes, où la raison humaine sonde tous les mystères et rejette la Foi.
De nouveau « le vieux chaos mugit » : l'homme épouvanté comprend que c'est le commencement d'une agonie: l'univers est englouti sous les eaux. Mais le poète entrevoit, dans les siècles futurs, l'approche d'une humanité nouvelle plus parfaite. Déjà le temps recommence son cours; une végétation plus riche s'épanouit sous une brise plus douce. C'est l'univers qu'ont rêvé les vieux âges, et les êtres créés attendent l'arrivée du maître nouveau.
L'homme régénéré apparaît « dans la lumière » et « dans l'harmonie ». Il a le génie, la force, la sagesse : la nature entière lui obéit :
Salut ! être nouveau ! génie ! intelligence ! Forme supérieure, où le dieu peut tenir ! Anneau mystérieux de cette chaîne immense Qui va du monde antique aux siècles à venir ! (2).
Toutefois, qu'il n'ait pas d'orgueil 1 Devant nos débris, qu'il trouvera sur la grève, il devra songer qu'il disparaîtra à son tour et laissera la place à d'autres êtres. Et même, plus intelligent que nous, il devinera mieux les
(1) Œuvres, p. 135.
(2) Ibid., p. 142.
créatures plus parfaites qui doivent lui succéder :
Tu n'es pas le dernier ! D'autres viennent encore Qui te succéderont dans l'immense avenir ; Toujours sur les tombeaux se lèvera l'aurore, Jusqu'au temps inconnu qui ne doit pas finir (1).
Et, sans plus préciser, l'auteur termine son œuvre par cette vague vision d'une humanité toujours plus belle et plus avide de bonheur.
Bouilhet a affirmé que ses études médicales l'avaient conduit à écrire ce « poème scientifique », comme ses études littéraires lui avaient suggéré un conte romain, a Melaenis ». L'idée n'est juste qu'en partie. La fréquentation assidue des écrivains Latins, de Lucrèce surtout, la connaissance des découvertes paléontologiques, l'évolution littéraire même du poète ont donné à sa pensée cette direction, que les études médicales ne pouvaient seules déterminer.
Sans l'exemple de Lucrèce, il eût peut-être craint de demander l'inspiration à une matière aussi aride. Sans doute, il était persuadé, dès 1845, que la poésie doit gagner beaucoup à suivre la science, mais parler en vers des êtres antédiluviens, des plésiosaures, des mammouths, alors étudiés par les seuls savants, de la boussole, de la découverte de l'Amérique, de l'électricité et de ses applications, paraissait une tentative d'autant plus hardie qu'elle n'avait aucun précédent, car depuis le Jean de Meung du Roman de la Rose, nul chez nous n'avait demandé à la science l'inspiration poétique. Le « deRerumNaturâ » lui prouvait qu'il n'y a pas de contradiction entre l'esprit scientifique et l'esprit poétique, mais qu'ils s'aident mutuellement. La
(1) Œuvres, p. 144.
loi scientifique donne la formule des phénomènes sans les représenter; derrière cette formule, le poète évoque des spectacles multiples et vivants, il essaye d'en connaître les détails et de les peindre en des tableaux colorés (1).
Peut-être aussi Bouilhet fut-il influencé dans le choix de ce thème par le mouvement de curiosité auquel obéissait le public vers 1840, depuis que les Sciences Naturelles, et en particulier la Paléontologie, tout à coup s'étaient éveillées et prodigieusement développées. Cuvier avait ressuscité le monde des animaux fossiles, aux formes étranges ; Elie de Beaumont et Brongniart découvraient la vie des végétations antédiluviennes. A Rouen même on s.e préoccupait de ces études : le directeur du Muséum d'Histoire Naturelle, Pouchet, dont Bouilhet étudiant fut un des auditeurs à l'Ecole de Médecine, en suivait attentivement les progrès. Il y avait, semble-t-il, dans ces curieuses restitutions, de quoi tenter l'imagination d'un poète.
(]) La parenté est évidente entre les « Fossiles » et le « De Rerum Naturâ » : de nombreux vers du texte latin sont littéralement traduits dans le poème français. M. Angot en donne ces exemples :
Grandiferas inter curabant corpora quercus
Plerumque.
Puis, quand la faim première aboya dans ses flancs,
De l'yeuse sauvage il secoua les glands. . . (p. 130).
Pellibus et spoliis cor-pus vestirc ferarum.
Et pour tout vêtement sur son dos large et fort
Attacha des grands bœufs la peau fumante encor. . . (p. Io0).
Sed nemora atque cavos monteis sylvasque colebant. Il s'étendait, la nuit, sous les cavernes creuses. . . (p. 130).
Et zephyri cava per calamorum sibila primum
Agresteis docuere cavas inflare cicutas.
Il allait éveillant sous son souffle amoureux
La musique endormie au fond des roseaux creux. . . (p. 131).
Enfin, de par son évolution même, il inclinait aux vastes synthèses des « Fossiles ». Le particulier, l'accidentel, sontdevenusà ses yeux indignesde l'Art. Il s'efforce de comprendre et d'exprimer les « côtés immuables de l'âme humaine », les manifestations de la vie collective, les symboles de l'univers aux différents âges. Il trouve donc dans son poème un cadre fait à souhait pour nous y représenter comme les modes passagers d'une substance permanente à travers la série des siècles passés et futurs.
Toutefois l'œuvre révèle l'influence du milieu scientifique, de l'Ecole de Médecine, où il vécut quatre années de sa jeunesse et puisa le besoin de la précision : il voulut que les « Fossiles » fussent un poème scientifique, et non une œuvre d'imagination. Il s'était documenté aussi exactement qu'un savant. Je trouve dans ses cahiers de notes la description minutieuse du « plésiosaure » et du « ptérodactyle », le dessin très exact des plantes décrites dans le poème : la « fougère arborescente », le « zamia », le « cycas revoluta », le « pandarus », le « nevropteris », le « lepidodendron », avec des notes empruntées à quelque dictionnaire ou traité de botanique. Par exemple, près de la figure représentant un « cycas », je relève ces lignes : « Tronc écailleux, oblong, ramassé en boule, dans sa vieillesse grandissant beaucoup et faisant un peu le palmier; les branches partent de tous les côtés en bouquet : feuilles énormes (6 pieds), formées de follioles opposées, des épines fort aiguës sous chaque folliole; les feuilles nouvelles partent du centre au sommet et se contournent comme les jeunes feuilles de fougère » (1). Et ces recherches minutieuses lui servent unique-
(1) Inédit.
ment à nommer le « cycas » dans une description :
Près des pins odorants les cycas et les prèles
Poussent leurs rameaux droits bordés de feuilles frêles (1).
Il se voulut, en effet, très exact sans étaler une érudition didactique. Il s'est même interdit tout terme technique rappelant des découvertes trop récentes : mastodontes, ptérodactyles, mammouths apparaissent dans le poème, se dégageant du limon de la terre ; ils sont, d'après la spirituelle remarque de Th. Gautier, « évoqués par une description puissante, mais innommés, car Adam, le nomenclateur, n'est pas né encore » (2). Il suffira que le lecteur les reconnaisse à leur allure et à leur forme.
Il n'éprouva guère en écrivant le poème la fierté et la joie du labeur artistique : dans la correspondance d'alors s'étalent au contraire ses hésitations et son découragement devant les critiques de Flaubert.
Vainement il tenta de résister : il lui fallut le plus souvent adopter les corrections exigées par l'intransigeant conseiller. Quand, par exemple, il écrivit à propos de l'homme apparaissant sur la terre après les monstres antédiluviens :
Sa force est dans sa grâce et sa simplicité,
Flaubert s'indigna de ce vers : « Je prends « simplicité », lui expliqua Bouilhet, dans le sens physique : organisme simple, c'est-à-dire plus parfait, plus intelligent, moins embarrassé dans les rouages des organes ; c'est la marche vraie de la nature. Considère les premiers êtres : quelles
(1) Œuvres, p. 116.
(2) Th. Gautier. Feuilleton du «Journal Officiel «(Lundi 26 Juillet 1869).
masses, quels ressorts, quels leviers ! Et puis ce vers finit bougrement bien la strophe ! Si je te tenais là, je te persuaderais ! » (1). Flaubert ne fut pas convaincu par cette explication, et le poète modifia son texte.
Même bataille pour le quatrain suivant, également consacré à « l'Homme » :
A l'être universel il va trempant sa vie :
Ses sens multipliés font son esprit meilleur,
Et le débordement de son âme ravie
Retourne en flots d'amour au monde extérieur (-2).
Le mot « débordement » est imposé au poète par Flaubert : « Je ne comprends pas ton « débordement », lui riposte Bouilhet ; c'est une idée qui ne serait pas en corrélation avec ce qui va suivre. Sa joie lui vient, d'après moi, de ce que son âme est toute grande ouverte au monde. Sa joie lui vient de la nature qu'il comprend mieux, et ce n'est pas de lui que sort le « débordement » pour le quart d'heure » (3). Le plaidoyer fut inutile : Flaubert imposa sa volonté.
Ces corrections, dont nous pourrions multiplier les exemples, impatientent le poète, humilient son amourpropre : il doute maintenant de soi, et avoue son impuissance à mieux faire. A propos des strophes comprises entre « Son front calme... » (4), jusqu'à «Salut, être nouveau. . . » (5), il écrit : « Je vois aussi bien que personne que ça ne vaut rien, mais je ne veux plus y toucher. J'en suis moins content que de ce que j'avais mis
(1) Inédit.
(2) Œuvres, p. 141.
(3) Inédit.
(4) Œuvres, p. 139.
(5) Ibid., p. 142.
d'abord. En suivant cette progression, je ne sais où j'arriverais. D'ailleurs, je déclare que ce passage est au-dessus de mes forces : il faudrait combiner les détails pittoresques avec la rapidité du mouvement, j'y renonce » (1). Ailleurs il avoue n'avoir « ni la force, ni le courage » de recommencer : « J'ai fait, ajoute-t-il, des efforts surhumains, rien n'y fera. C'est une folie de vouloir écrire mieux qu'on ne peut. J'efface une bêtise, et je mets une platitude, ainsi de suite. . . » Il termine une lettre par ces mots, traduisant un désespoir sincère : « Adieu, cher vieux. Tu vois que j'ai travaillé, mais je suis bien triste et bien découragé de ce poème qui m'a pris tant de temps et qui, je crois, ne sera pas ce que nous pensions ».
L'œuvre terminée, Bouilhet éprouva un sentiment de délivrance : « Il était temps que ça finisse, écrivait-il à Flaubert, j'en suis tout maigri réellement. . . Je vais faire imprimer les « Fossiles ». Ça paraîtra la veille de Pâques. Je te dirai franchement que j'en ai grande envie : je n'y penserai plus. . . » (2).
Peu à peu même, l'espoir du succès s'éveilla en lui. Ce fut d'abord, grâce aux éloges de Du Camp et de Laurent Pichat, qui entendirent la lecture de quelques fragments chez Louise Colet : « Ils ont déclaré la chose un morceau » (3), écrivait-il à Flaubert. Leur admiration ne dut pas être aussi grande que Bouilhet se l'était imaginé, à en juger par cette lettre de Flaubert à Louise Colet : « Ce que tu me dis de la lecture des « Fossiles » à Pichat et à
(1) Inédit, ainsi que les citations suivantes, sans date.
(2) Inédit Sans dale. Début de 1854.
(3) Inédit.
Maxime ne m'a nullement surpris. Bouilhetne m'en a pas parlé : il ne m'écrit que de simples billets. Ils sont, tous ces braves gens-là, dans un milieu tellement bruyant qu'il leur est impossible de se recueillir pour écouter d'abord; puis, quand même ils eussent écouté, c'est là une de ces œuvres originales qui ne sont pas faites pour tout le monde. L'observation de Du Camp: « Quel malheur que les bêtes ne soient pas nommées ! » prouve qu'il a perdu toute notion de style ; la « supériorité de l'idée sur la description » est de même architecture » (1).
Théophile Gautier paraît avoir été plus favorable. « Il a trouvé la première partie superbe, annonçait le poète. Le « combat » lui va moins, je crois, mais il a fait de nombreux éloges de détail en le lisant. Le « printemps » le botte comme la première fois. Pour le « mastodonde », il a dit : c'est fort beau ! « L'Homme » lui a plu, je crois, mais il n'a pas résumé son opinion. Il a remarqué une foule de vers, et à propos des « arcades »,
Quand la danse des chœurs ébranlait les arcades,
il m'a dit avec raison que les Grecs ne connaissaient pas les « arcades » (2) : c'est la seule grosse faute matérielle. Du reste, il y a attaché peu d'importance. Il m'a reproché aussi quelques répétitions de mots. Quant à la dernière partie, je crois qu'il la préfère de beaucoup au reste : il en a paru toqué.
« Il trouve un grand progrès de langue du commencement à la fin du poème. Il m'a dit que cette publication
(1) Gorr., II, p. 413.
(^) Le vers fut remplacé par celui-ci :
« Quand sonnait sur les monts l'évohé des Ménades ».
Œuvres, p. 133.
me ferait beaucoup de bien. Il a été, en somme, fort gentil » (1).
Grâce à ces encouragements, Bouilhet pouvait sans crainte offrir son œuvre au public. Elle était acceptée par la « Revue de Paris » ; le poète avait même résolu de la dédier à Babinet, le physicien, qu'il avait connu chez Louise Golet. Il changea d'avis : « Je n'ai dédié mes « Fossiles » à personne, écrivait-il à Flaubert. Décidément Babinet est trop bête. Je suis beaucoup revenu sur ce gros bonhomme qui a toujours l'air d'un ours qui a mangé des raisins » (2). Le 15 Avril 1854, la « Revue de Paris » publiait les « Fossiles » sans dédicace (3).
Bouilhet vivant, la critique littéraire s'occupa peu de l'œuvre. Après la mort de l'auteur, Flaubert et Gautier, pour réparer sans doute ce silence injustifié, dirent bien haut leur admiration. C'est pour celui-ci « l'œuvre la plus difficile peut-être qu'ait tentée un poète » (4) ; pour celui-là « le seul poème scientifique de toute la littérature française, qui soit cependant de la poésie » (5).
Leur amitié pour l'auteur les porta, semble-t-il, à exagérer la louange. Il importe de distinguer en ce poème deux parties très différentes de valeur : les descriptions des paysages antédiluviens et l'épopée humaine.
(1) Inédit. Sans date. Lettre écrite au début de 1854.
C2) Babinet était un hôte très assidu du salon de Louise Golet : il était, d'après Bouilhet, « dévoué » à la Muse « comme un vieux dogue à une jeune tille » (Inédit).
(3) Le poème contient 776 vers Alexandrins, divisés en six parties La sixième est formée de quatrains.
(4) Feuilleton du « Journal officiel » (Lundi 26 Juillet 1869).
(5) Préfac: des « Dernières Chansons >■>, p. 294.
Les tableaux de la première partie sont longs et monotones. Alors qu'il a décrit avec tant de relief et de couleur la Rome de Commode, ses jeux, ses palais et ses bouges, le poète ne retrouve pas la même puissance d'évocation pour représenter les bêtes monstrueuses et les végétaux étranges des temps préhistoriques. Il semble qu'il traite un sujet dépassant les forces de son imagination.
Le manuscrit du poème est à ce point de vue fort instructif. L'auteur y a mis à nu son labeur acharné et ses tâtonnements pour préciser en son esprit la vision de ces spectacles qu'il sentait trop peu nette. Par exemple, pour les vers de la IVe partie, où il décrit les bois enveloppés par la nuit, il ne tente pas moins de six rédactions différentes avant d'arriver à une forme définitive.
Ces tâtonnements nous donnent le pourquoi de la monotonie et du manque de relief de cette partie des « Fossiles ». Voici la première version :
La nuit, la terre dort, les bois mystérieux Se détachent en noir sous le fond gris des cieux ; Tout s'éteint par degrés sous le firmament sombre, Le bruit dans le silence, et la forme dans l'ombre.
Il modifie sa vision ; aux « bois » qui « se détachent en noir sur le fond gris des cieux », il préfère une « nuit profonde », où « tout se perd » :
C'est une nuit profonde, où la nature dort : A peine dans les cieux un souffle tremble encor ; Tout se perd à la fois sous le firmament sombre : Le bruit dans le silence et la forme dans l'ombre.
Puis abandonnant avec raison cette deuxième vision, il reprend la première ; « les bois » reparaissent :
Une profonde nuit s'étale dans les Cieux :
A peine, çà et là, les bois silencieux
Se détachent en noir sur le firmament sombre ;
Le bruit meurt dans l'espace et la l'orme dans l'ombre.
Il précise le tableau en y introduisant « le faîte inégal » de ces bois :
Une profonde nuit enveloppe les cieux :
Seul le faite inégal des bois silencieux
Se découpe plus noir sur le firmament sombre,
Et la forme et le bruit vont s'éteignant dans l'ombre.
Il remplace « s'éteignant » par se « perdant », puis par « s'effaçant », supprime l'épithète « profonde » et esquisse une comparaison nouvelle :
La nuit, comme une mer, a submergé les cieux : Seul le faîte indécis des bois silencieux Se découpe plus noir sur le firmament sombre, Et la forme et le bruit vont s'effaçant dans l'ombre.
Il n'a qu'à remplacer l'image « a submergé » par a s'étale », pour arriver à la strophe définitive (1).
Dans la rédaction laborieuse de ce quatrain, le poète est arrêté par des hésitations portant plus sur la forme même des objets à décrire que sur la facture des vers; c'est la vision surtout qui chez lui manqua de précision : d'où les vers monotones de ces tableaux exotiques au lieu des Alexandrins « pleins, drus, spacieux, soufflés d'un seul jet » (2), fréquents dans « Melaenis ».
Mais dès qu'il conte l'apparition de l'homme et son histoire dans le monde, l'œuvre a une allure toute différente. Les hexamètres sont sonores et puissants : « d'une facture vraiment épique » (3), ils rappellent la manière de Leconte de Lisle.
(1) Œuvres, p. 126.
(2) Théophile Gautier. Feuilleton du « Journal Officiel » (Lundi 26 Juillet 1869).
(3) Ibid.
L'œuvre est intéressante par ailleurs, par la théorie philosophique.
Bouilhet, depuis 1848, n'a plus foi au Dieu créateur ; il croit à l'éternité de la matière et de la vie, à l'identité des espèces. Dès le début du poème, la vie apparaît éveillée chez les êtres, animaux et végétaux ; elle s'y perfectionne indéfiniment, car rien ne se perd ou ne se crée, et tout sert à un progrès :
Toute forme s'en va, rien ne périt ; les choses
Sont comme un sable mou sous le reflux des causes;
La matière mobile en proie au changement
Dans l'espace infini flotte éternellement ;
La mort est un sommeil où, par des lois profondes,
L'Etre jaillit plus beau du fumier des vieux mondes :
Tout monte ainsi, tout marche au but mystérieux,
Et ce néant d'un jour, qui s'étale à nos yeux,
N'est que la chrysalide aux invisibles trames
D'où sortiront demain les ailes et les âmes (1).
L'homme lui-même n'est que le produit de ce perfectionnement continu : « Dans le mugissement du dernier mastodonte, lisons-nous en une note inédite, il doit y avoir quelque chose de la voix humaine : couché dans l'herbe épaisse, il ruminait l'avenir ». Aussi le poète, ne
(l) Œuvres, p. 129. Cf. les vers de Ronsard :
Que l'homme est malheureux qui au monde se fie!
0 Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la lin périra,
Et qu'en changeant de forme une autre veslira.
De Tempe la vallée un jour sera montagne, Et la cyme d'Athos une large campagne : Neptune quelquefois de blé sera couvert : La matière demeure et la forme se perd.
0 (Contre les Bûcherons de la Forest de Gastine. Œuvres choisies de Pierre de Ronsard, par L. Jacob, p. 208).
pouvant prévoir la fin de cette évolution, se garde de donner une conclusion à son poème : « A la dernière strophe lyrique des « Fossiles », écrit-il, mettre cette idée : ayant plus d'intelligence que nous, il devinera mieux les êtres qui doivent lui succéder. Ainsi la pièce n'aura pas de fin et se prolongera dans l'inconnu et dans l'infini » (1). Et ailleurs : « Ne soyons pas jaloux ! Mourons : nous sommes le fumier d'où germera un nouveau monde. Je le vois ! Je le vois ! Dieu n'a pas fini son œuvre » (2).
Dans cette note seule apparaît l'idée de Dieu. Nous cherchons vainement dans le poème l'action d'une Providence créatrice et conservatrice de la matière, l'auteur ne l'y a pas mise. Sous l'influence de Flaubert, il a pris l'attitude d'un positiviste et ne se croit le droit de rien affirmer ni sur Dieu, ni sur l'âme.
De même qu'il proclame l'évolution de la matière, il croit à celle des^religions. Aux problèmes qui sollicitent l'esprit, chaque peuple apporte une solution conforme à son tempérament : les religions naissent, se développent et s'affaiblissent d'après certaines lois. La crainte crée les dieux de bois et de pierre ; la civilisation renverse ces idoles et déifie les passions. Les passions corrompent l'humanité ; le monde ne peut être racheté que par le sang d'un Dieu : Jésus meurt sur la Croix, le royaume de l'Esprit est établi pendant de longs siècles. Mais enorgueilli par les progrès de la science, l'homme brise
... les croyances bénies
Sous le marteau fatal des froides ironies (3).
(1) Notes inédites.
(2) Notes inédites.
(3) Œuvres, p. 136,
De cette évolution sans fin de la matière et des idées, il
sera la victime ; de plus en plus insatiable, il ne trouvera
pas dans la nature, toujours plus belle, la mesure de son
désir :
les destins inflexibles
Ont posé la limite à tes pas mesurés :
Vers le rayonnement des choses impossibles
Tu tendras comme nous des bras désespérés (1).
Bouilhet ne paraît pas souffrir de cette lutte inutile : fidèle à la théorie de l'impassibilité, il cache ses sentiments sous l'aspect d'un glacial panthéisme. Il enlève ainsi à l'œuvre un facteur d'intérêt : elle serait plus dramatique si l'homme, comme dans le « de Rerum Naturâ », apparaissait derrière l'écrivain avec ses doutes et ses souffrances. « Ce qui manque dans les « Fossiles », écrit M. Ango, c'est l'homme, c'est l'ardeur de la Foi, ou l'inquiétude du doute Nous n'avons plus alors qu'un
poème « scientifique » brillant et ingénieux, unique peut-être, et qui a son intérêt, mais dont la pensée générale aurait pu avoir plus de puissance et d'ampleur » (2).
Cette imperfection est rachetée par la hardiesse du sujet, la beauté de nombreux vers, le ton épique de quelques tableaux : l'œuvre de Bouilhet demeurera pour qui veut connaître l'origine du Parnasse, une curieuse tentative. Elle suffirait à empêcher que le nom de l'auteur tombât dans l'oubli.
(1) Œuvres, p. 144.
(2) Op. cit., p. 67.