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CHAPITRE XII

Les Influences littéraires

I. — Flaubert et Bouilhet IL — Les Modèles poétiques : V. Hugo, Gautier,

Leconte de Lisle. — Les Poètes Chinois. III. — Un Héritier de Bouilhet : José Maria de Hérédia.

Si la ressemblance physique de Bouilhet et de Flaubert était tellement manifeste, que plusieurs les crurent frères, leur parenté intellectuelle et morale — cette étude l'a prouvé - n'est pas moins évidente. Il importe de préciser à quel point par les conseils de leur amitié, par la communauté de leurs principes littéraires, et même par une tendance quasi inconsciente à se modeler l'un sur l'autre, il y eut influence réciproque du poète sur le romancier et du romancier sur le poète.

Un écrivain de talent secondaire peut exercer sur son temps une action réelle, préparer même la voie aux plus grands : est-il vrai que Bouilhet ait eu dans la formation artistique de Flaubert une action décisive ?

A la mort du poète, son ami le proclama hautement : « ( î'estpour moi une perte irréparable, écrira-t-il à Maxime

Du Camp, j'ai enterré hier ma conscience littéraire, mon cerveau et ma boussole » (1). — « En perdant mon pauvre Bouilhet, dira-t-il à G. Sand, j'ai perdu mon accoucheur littéraire, celui qui voyait dans ma pensée plus clairement que moi-même. Sa mort m'a laissé un vide dont je m'aperçois chaque jour davantage » (2). A l'entendre, son deuil et son admiration traduisent bien imparfaitement sa reconnaissance pour les conseils patients et féconds que le poète, pendant vingt ans, n'a cessé de lui prodiguer.

Le témoignage de Maxime Du Camp, qui vécut dans l'intimité des deux écrivains, permet d'affirmer mieux encore cette action profonde de notre auteur sur le romancier : « A les voir ensemble, lisait-on en 1882 dans les « Souvenirs Littéraires », à voir Flaubert criant haut, s'impatientant, rejetant toute observation et bondissant sous la contradiction ; à voir Bouilhet très doux, assez humble d'apparence, ironique, répondant aux objurgations par une plaisanterie, on aurait pu croire que Flaubert était un tyran et Bouilhet un vaincu. Il n'en était rien : c'est Bouilhet qui était le maître, en matière de lettres du moins, et c'est Flaubert qui obéissait » (3). Du Camp insinuait en quoi l'action de Bouilhet fut bienfaisante : quand le prosateur était emporté par les outrances romantiques, le poète lui conseillait le calme, la raison, la mesure : « Il savait que si la fantaisie est l'élément le plus fécond pour la poésie, on ne peut l'admettre qu'avec une extrême réserve dans le roman, dont la contexture doit toujours se rapprocher de celle de l'histoire, puisque le

(1) « Souvenirs Littéraires », II, p. 439.

(2) Correspondance, IV, p. 11.

(3) «Souvenirs Littéraires », T, p. 235.

récit des faits imaginaires est destiné à produire l'illusion ou l'impression de la réalité » (l).

Depuis lors, les biographes de Bouilhet ont tait appel à ces témoignages et une sorte de légende s'est formée : le poète devint l'Eminence Grise qui, sa vie durant, surveilla l'œuvre du prosateur, la dirigea et l'amena à son point de perfection. D'après M. Angot, c'est à lui que Flaubert doit « l'harmonie des proportions », « l'unité du ton », « la précision du style »(2). M. Frère affirme que « les services rendus à Flaubert par Bouilhet sont immenses », car le poète fut « la conscience et peut-être la moitié de son génie » (3). Pour M. Descharmes, il « contrebalançait à merveille les emportements de Flaubert, sur qui il eut une « action prépondérante » (4). Et l'on ne manque pas d'illustrer ces affirmations par des exemples nombreux : il trouva l'idée première de « Madame Bovary » ; l'œuvre écrite, il en fit éliminer les développements inutiles; il aida son ami dans les corrections de Salammbô (5), travailla au plan de l'Education Sentimentale (6), et avec l'aide de Du Camp, obtint une nouvelle rédaction de la « Tentation de Saint-Antoine » (7).

Remarquons d'abord que les témoignages fournis par la Correspondance du poète à Flaubert, sauf pour quelques détails, sont très imprécis. Si cette influence s'est réelle-

(1) « Souvenirs Littéraires », II, p. 140.

(2) « Louis Bouilhet », p. 142.

(3) Op. cit., p. 293.

(4) « Flaubert, sa vie, son caractère et ses idées avant 1857», p. 486-

(5) Cf. « Lettres à sa mère Caroline », p. 14 (4 déc. 1861), p. 23 (mai 1862), p. 25 (4 sept. 1862).

(6) Cf. Lettres à sa mère Caroline, p. 53 (5 mai 1864), p. 70 (14 mai 1866).

(7) « Souvenirs Littéraires», II, p. 10.

ment exercée, là cependant nous devrions en entendre l'écho. Or, ce ne sont le plus souvent, du poète au prosateur, que des encouragements, des appels vigoureux pour ranimer la conviction chancelante : « Je suis certain que ton affaire va marcher, écrit Bouilhet : tu as tort d'avoir des doutes sur le fond du roman. Je t'assure que c'est très bon. Ce qu'il faut surveiller, c'est l'intérêt des détails, au plus bas sens du mot, et, certes, les détails de ton livre sont déjà et doivent être de plus en plus amusants : lâche-toi carrément dans le bal, nous retrancherons bien plus tard s'il y a lieu » (1). — « Tu marches sur un bon et solide terrain. . . J'ai été ébloui de tes derniers chapitres. Ne lâche pas la veine, ne suspends pas le mouvement » (2). Ou ceci au moment de la publication de « Madame Bovary » : « Gomment peux-tu penser que les détails sur ce que tu éprouves me fatiguent ou me soient indifférents. Si je suis le seul mortel à qui tu te confies, j'en suis fier, veuille bien le croire; écris-moi donc tout ce qui te passe par la tête. Tu as tort de regretter la publication que tu vas faire \ tu ne pouvais pas rester éternellement dans la solitude. rOn a beau dire : le public, tout bête qu'il est, nous avertit toujours un peu, sans qu'il s'en doute, et je crois que l'on grandit dans cette lutte-là » (3). Souvent Bouilhet ne fait que le « renfoncer » dans une idée. Il le félicite, par exemple, « d'avoir consenti à ramener le livre à des proportions plus régulières ». — « Tu sais fort bien, ajoute-t-il, ce que je pense de ces choses-là. Ce n'est pas dans la finesse d'un plan que l'homme

(1) Inédit.

(2) Inédit, lo) Inédit.

s'éprouve, mais c'est le plan qui, pour la foule, pour le public même intelligent fait l'intérêt de la narration. Le style, qui est bien la première chose, ne s'adresse qu'à dix hommes par siècle, et encore ! C'est faire la part belle ! » (1). En cette question du style, le poète était sûr d'être écouté par son maître à qui il rappelait ses théories intransigeantes : ni cet exemple, ni les précédents ne peuvent être invoqués comme pensée d'une action profonde et précise de Bouilhet sur Flaubert.

Bien plus, Flaubert en certains cas repoussa nettement les conseils de Bouilhet. Il choisit par exemple, malgré le poète, le sujet de Salammbô : « C'est d'une difficulté qui m'épouvante, lui objectait celui-ci, et j'ai été surpris, tout d'abord, de te voir te jeter de gaîté de cœur dans un sujet aussi scabreux, voilà tout. Maintenant, ce qui a bien moins d'importance, ce qui n'en a pas même l'ombre vis à vis de l'art, c'est à mon avis l'inopportunité de ce livre, dans la crise de réputation où tu es. Je peux me tromper, mais je crois qu'il était plus malin, quoique tu en dises, de faire encore une fois des choses d'observation, quitte à n'y plus revenir dans la suite. A mérite égal, ce livre ne fera jamais le bruit de l'autre, à cause du sujet même, et je voulais que tu tirasses deux coups de canon de suite, à boulets rouges » (2). Ce désir, comme beaucoup d'autres, ne fut pas réalisé : il ne semble pas que Bouilhet ait toujours été « le maître » et Flaubert le disciple obéissant que crut remarquer Maxime Du Camp.

Il reste vrai que le poète aida son ami pour maints détails. Il donna des renseignements médicaux pour

(1) Inédit. (Enghien, 31 mai 1856).

(2) Inédit.

« Madame Bovary » (1) et suggéra des observations psychologiques ; de même, les volumes achevés, il examina la structure de chaque phrase, la valeur de chaque vocable et détermina l'auteur à émonder de quelques rares épithètes une prose déjà portée à son dernier point de perfection : il délivra le « bon à tirer ». On ne peut, semble-t-il, en conclure à une direction littéraire générale : jamais Flaubert ne fut « susceptible de recevoir une influence ». « Tout au plus, pourrait-on dire qu'un ami que fréquenta Flaubert le confirma dans son caractère quand il a un caractère analogue à celui de Flaubert et le renfonce dans son caractère, quand il est d'une humeur autre que celle de Flaubert» (2). Si le romancier pleura amèrement la mort du poète, s'il se demanda souvent « A quoi bon écrire maintenant puisqu'il n'est plus là? » (3), c'est qu'il perdait, non sa « conscience littéraire », mais un auditeur intelligent. Tout en exigeant quelques modifications de détails dans l'œuvre terminée, le poète admirait le plus souvent, et cette admiration était l'encouragement par excellence aux yeux de Flaubert, qui plaçait très haut la culture littéraire et le sens critique de son ami.

Plus réelle et plus générale fut l'action de Flaubert sur Bouilhet. S'ils furent « l'Oreste et le Pylade de l'enthousiasme littéraire » et passèrent leur vie « à s'exciter mutuellement, à se congestionner sur la chose écrite » (4), il semble que les actions exercées ne furent pas égales, et

(1) « Madame Bovary », édition Gonard, p. 491.

(2) E. Faguet. Journal des Débats, 15 août 1909.

(3) Gorr. III, p. 393.

(4) J. Lemaître, « Impressions de théâtre », 7° Série, p. 106.

que dans ce commerce littéraire, il y eut un bénéficiaire, Bouilhet. Grâce au romancier, le poète modifia son esthétique et évolua vers la poésie plastique. Aux heures de découragement, en 1855 et en 1856 surtout, il fut rappelé à la conscience de sa « valeur » par cet ami zélé qui savait exalter son orgueil. Si malgré sa pauvreté et les objurgations de sa famille il resta fidèle, sa vie durant, au culte de l'Art; s'il garda dans un « éperdu effort », « son âme fort au-dessus de son talent » (1), il en fut redevable à l'amitié autoritaire de Flaubert. Peut-être sans ce patron intelligent eût-il glissé, au théâtre surtout, vers un art plus facile, où sa fantaisie et son esprit lui auraient assuré le succès et la fortune : à coup sûr il ne fut pas devenu l'artiste patient et délicat que nous avons trouvé en maintes pages de son œuvre.

Cette fraternité littéraire de Flaubert et de Bouilhet, fondée sur une conception très élevée de leur art, où ils voyaient la manifestation la plus haute de l'activité intellectuelle, ne manqua pas, il faut le reconnaître, de noblesse et de générosité (2). Le « géant » a eu soin, d'ailleurs, de la donner en exemple aux poètes, aux écrivains de l'avenir dans une page écrite en mémoire de son ami, où transparaissent son émotion et sa sincérité : « Y a-t-il quelque part, dit-il, deux jeunes gens qui passent leurs

(1) J . Lemaître, « Impressions de théâtre », 7° Série, p. 106.

(2) Tel n'est pas le sentiment de M. Pierre Véber : « Pauvre Flaubert, écrit-il, qui eut en guise d'ami Louis Bouilhet, en guise d'amie Louise Golet ! Son intime, ce piètre élève de Dumas père ! L'admit-il pour que nulle crainte d'égalité ne troublât leurs relations ? Il lui fit l'aumône d'un second plan dans sa notoriété. Les maîtres traînent à travers les siècles une suite de comparses qui encombrent la Littérature : rien d'odieux comme le pyladisme envahissant de ces gens-là qui nécessitera bientôt une chambre de justice des réputations ».

(Revue Manche. 2f> avril 189g).

dimanches à lire ensemble les poètes, à se communiquer ce qu'ils ont fait, les plans des ouvrages qu'ils voudraient écrire, les comparaisons qui leur sont venues, une phrase, un mot, et bien que dédaigneux du reste, cachant cette passion avec une pudeur de vierge? Je leur donne un conseil. Allez côte à côte dans les bois en déclamant des vers. . . Alors, quoiqu'il advienne, vous verrez les misères de vos rivaux sans indignation et leur gloire sans envie, car le moins favorisé se consolera par le succès du plus heureux. . . Puis, quand l'un sera mort, — car la vie était trop belle, — que l'autre garde précieusement sa mémoire pour lui faire un rempart contre les bassesses, un recours contre les défaillances, ou plutôt comme un oratoire domestique, où il ira murmurer ses chagrins et détendre son cœur. . . » (1).

Autant par cette amitié peut-être que par sa valeur poétique, qui cependant n'est pas négligeable, notre auteur vivra dans l'histoire de la littérature. Les lecteurs de Flaubert, de sa correspondance surtout, seront curieux de Bouilhet, et désormais les deux écrivains seront rapprochés l'un bénéficiant de la gloire incontestée de l'autre, comme le sont leurs images hautaines sur l'une des places publiques de Rouen. M. H. de Régnier, leur admirateur et émule, le prophétisait hier encore (2) :

Flaubert, Bonilhet, vos noms sont unis dans la gloire, Car vos cœurs ont battu d'un même amour du beau. Qu'importe que vainqueurs d'une même victoire Pour vaincre l'oubli sombre et la mort sans mémoire L'un ait eu l'étincelle et l'autre le flambeau !

(1) Préface des « Dernières Chansons», p. 304. ,

(2) Le dimanche 30 juin 1912 avait lieu un déjeuner des « Amis de Flaubert » à Croisset, sous l'allée des Tilleuls. On déposa sur la table du pavillon un nouveau registre destiné aux signatures. Convié à l'inaugurer, M. Henri de Régnier, président de la fête, écrivit sur la première page ce frontispice poétique que nous reproduisons. (Journal de Rouen, 1" juillet 1912).

A l'apparition de « Festons et Astragales », Jouvin écrivait dans le Figaro : « Il n'y a pas un de ces vers-là qui n'ait été fait 3. 000 fois pour le moins » (1). La boutade ne manque pas de justesse : les poèmes de Bouilhet donnent au lecteur l'impression du « déjà vu ».

Métaphores, antithèses, sujets même, rappellent souvent Victor Hugo. « L'Esprit des Fleurs » de notre poète, par exemple, ne ressemble-t-il pas fort au Sylphe des « Odes et Ballades » ? Nous lisons chez Hugo :

Je suis l'enfant de l'air, nn sylphe, moins qu'un rêve, Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève, L'Hôte du clair foyer, durant les nuits d'hiver, L'esprit que la lumière à la rosée enlève, Diaphane habitant de l'invisible éther.

Et je suis si joli ! Si tu voyais mes ailes Trembler aux feux du jour, transparentes et frêles ! J'ai la blancheur des lys, où le soir nous fuyons, Et les roses, mes sœurs, se disputent entre elles. Mon souffle de parfums et mon corps de rayons (2).

Bouilhet ne détaille pas autrement la vie de « L'Esprit des Fleurs », à l'aube et au soir, au printemps et en hiver :

Sylphe léger, fils des molles rosées, J'aime à bondir sur les gazons en fleurs, Et l'arc-en-ciel aux teintes irrisées Fait à mon front chatoyer ses couleurs. . .

Quand du matin glissent les brises folles, Dès que l'oiseau commence ses chansons, Avec mes doigts j'entr'ouvre les corolles, Et doucement j'éveille les buissons. . .

(1) 27 août 1839.

Quand vient le soir et que les fleurs sont closes,

Du ver luisant je m'éclaire en chemin

Et vais frapper à la porte des roses,

Pour m 'endormir dans mon lit de satin (1).

Les pièces courtes, concises, patiemment ciselées, aux détails précis et caractéristiques de notre auteur, s'apparentent surtout à celles de Gautier. Les titres même s'appellent : « Festons et Astragales » est la réplique des « Emaux et Camées » publiés sept ans auparavant ; « Clair de Lune sentimental », « Lied », « Pastel », « Premier sourire du Printemps », « Caudaule », « Le Roman de la Momie » du Maître annoncent chez le disciple « Clair de Lune », « Lied Normand », « Pastel », « Le Printemps », « Caudaule », « La plainte d'une Momie ».

Maints vers, d'ailleurs, maintes images se répondent dans les deux oeuvres :

Les grelots d'argent du muguet

qui sonnent dans le « Premier sourire du Printemps » (2) chez Gautier, ont leur écho dans « Le Printemps » de Bouilhet :

Et le muguet sauvage ébranlant ses clochettes (3). L'Obélisque de Paris, avec le

Sol sacré des hiéroglyphes Où les sphinx s'aiguisent les griffes (4)

appelle dans « La plainte d'une Momie »

Le sphinx de pierre aux froides griffes Avec l'oiseau des hiéroglyphes (5).

(1) Œuvres, p. 86.

(2) « Emaux et Camées », p. 47.

(3) Œuvres, p. 24.

(4) « Emaux et Camées », p. 65.

Les vers de Gautier dans « la Fleur qui fait le printemps » :

Les marronniers de la terrasse

Vont bientôt fleurir à Saint-Jean . .

La fleur, hier encore pliée

Dans son étroit corset d'hiver

Met sur la branche déliée

Les premières touches de vert.

La fleur retardataire hésite

A faire voir ses thyrses blancs (1).

inspirent à Bouilhet ce passage de « Mars » :

Sous son capuchon rose enfermé à demi,

La fleur du marronnier regarde et veut éclore

Puisque des pieds d'oiseau sur sa branche ont frémi (2).

De même le quatrain de Leconte de Lisle écrit en 1852 :

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu. Tout se tait. L'air flambloie et brûle sans haleine ; La terre est assoupie en sa robe de feu (3).

devient chez notre poète, en 1856 :

L'air est en feu : midi sur l'ardent travailleur

Comme un manteau de plomb fait tomber sa chaleur (4).

De même encore si Leconte de Lisle oppose le triomphe de l'Eglise naissante à la ruine du paganisme :

Tes Dieux sont en poussière aux pieds du Christ vain-

[queur (5) notre poète reprend cette antithèse :

0 toi, qui triomphais près de l'Olympe mort (6).

(1) « Emaux et Camées », p. 207.

(2) Œuvres, p. 95.

(3) « Poèmes antiques o. p. 292.

(4) « Le Laboureur », Œuvres, p. 94.

(5) « Poèmes antiques », p. 28G.

(6) « La Colombe», Œuvres, p. 311.

Si, devant cette déchéance des dieux payens, de Liste éprouve quelque sympathie :

Je ne puis les trahir puisqu'ils sont malheureux. . . Toujours des dieux vaincus embrassant la fortune Un grand cœur les défend du sort injurieux (1),

Bouilhet cède au même mouvement de pitié :

Quand chassés sans retour des temples vénérables, Tordus au vent de feu qui soufflait du Thabor, Les grands Olympiens étaient si misérables Que les petits enfants tiraient leur barbe d'or. . . Un seul homme debout contre la destinée Osa dans leur détresse avoir pitié des dieux. C'était un large front, un empereur, un sage (2).

Il y a là des réminiscences évidentes. S'il est vrai, comme l'affirme Bouilhet, que Pierre Hourcastremé « se bourra de son époque » et qu' « en le fouillant on retrouverait tout le dix-huitième siècle », son petit-fils pareillement, par les thèmes, les images, les rimes, reflète les poètes qui vécurent de 1850 à 1860; « en le fouillant » on découvre beaucoup de Gautier et de Leconte de Lisle.

Enfin l'imitation des poètes chinois est évidente dans toute une partie de son œuvre.

L'exotisme sévissait alors chez les écrivains et les artistes, chez Gautier qui avait raconté le « Roman de la Momie », aussi bien que chez les simples collectionneurs de potiches et de bibelots. Bouilhet, curieux d'impressions pittoresques, avait toujours désiré vivre son existence

(1) <t Poèmes antiques », p. 287.

(î!) « La Colombe », Œuvres, p. 309.

dans un milieu différent de celui où les circonstances l'avaient placé; il avait célébré en un poème, dès 1848, le voyage en Orient de Maxime Du Camp (1) ; quelques années plus tard, il avait entendu le récit enthousiaste de celui de Flaubert (2). S'il n'eut pas le bonheur d'éprouver des émotions rares, comme ses amis plus riches, dans le pays de la lumière éclatante et des couleurs vives, il donna le change à son goût de l'exotisme en détaillant en vers le portrait de « Tou- Tsong » (3) et du « Barbier de Pékin (4), en étudiant surtout la langue Chinoise avec une ténacité et une méthode scrupuleuse, dont témoignent les cahiers venus jusqu'à nous. En 1863, plus que jamais, il est décidé à continuer « avec persévérance j usqu'à l'époque inconnue », où il pourra écrire un « poème », un conte chinois. « Je suis déjà certain, mande-t-il, que le peu que je sais doit modifier énormément mes tournures de style et donner au poème une vraie couleur locale, ce dont je ne me doutais pas auparavant. Il y a dans la composition même des caractères, des métaphores et des associations d'idées ébouriffantes de naïveté et de bizarrerie. . . C'est le seul coin bleu dans mon horizon » (5).

Bientôt il annonce à Flaubert qu'il a trouvé le thème du

(1) « A Maxime Du Camp ». Œuvres, p. 48.

(2) M. Maynial a très bien montré comment le poète utilisa îe récit et les notes de voyage de son ami dans « Kuchiuk-Hanem ». Cf. Mercure de France, 1er Novembre 1912.

(3) Œuvres, p. 65.

(4) Ibid., p. 67.

(5) Inédit. Sans date. Début de 1863.

conte, une « histoire », qu'il juge « amusante », un vrai « sujet ambulatoire », qui lui permet de « passer par tous les milieux et toutes les préoccupations morales des Chinois ». « Ce sera, ajoute-t-il, un refugium, un déversoir à mes tristesses. J'en ferai dix vers un jour, vingt un autre, et j'en verrai la fin, je l'espère Ce sera énorme comme quantité de vers, mais comme je ne veux pas recommencer une autre fois dans cette couleur-là, je me paie d'un coup toute la Chine » (1).

Seule l'esquisse du conte fut écrite : aucun vers, du moins, n'est venu jusqu'à nous. Par contre, cette étude de la Littérature et de la Langue Chinoise, des gens et des choses du Céleste Empire, inspira au poète une série de pièces détachées, qui ont pris place dans les «Dernières Chansons » : « La Paix des Neiges » (2), « Le Vieillard libre » (3), « La Pluie venue du Mont Ki-Chan » (4), « Le Tung-Whang-Fung » (5), « Vers Paï-lui-chi » (6).

Il s'imagine mandarin, portant quatre rubis à sa ceinture et un bouton d'or à son bonnet. Il a pour ami « le Barbier de Pékin » (7), au nez camard, aux « yeux troussés », au « sarrau bleu » et aux souliers jaunes, qui fait courir lestement son rasoir. Calme, sans haine, sans amour, il se blottit soigneusement dans son « intérieur »

11) Inédit. Sans date (1863).

(2) Œuvres, p. 392.

(3) Ibid., p 400.

(4) Ibid., p. 401.

(5) Ibid., p. 395.

(6) Ibid.. p. 396.

(7) Ibid., p. 67.

de mandarin, pendant que la neige tombe au dehors en « bouquets froids » :

Au fond du cabinet de soie,

Dans le pavillon de l'étang,

« Pipi, popo ! » le feu flamboie ;

L'horloge dit : « Ko-tang! Ko-tang ! » (8).

Il se console de l'hiver rigoureux en regardant les marguerites des potiches et en invoquant le petit dieu Pu, protecteur des vermillons et des orpins. Il lui demande de garder de tout choc, aux flancs de la porcelaine, « la glu d'émail, où le soleil s'est pris » :

Sur les oiseaux passe tes mains savantes,

Lisse la barbe aux magots rondelets ;

Songe au matou, veille aux doigts des servantes. . . (1).

Il rêve au parfum de la fleur Ing-Wha, que nous ne connaissons guère, mais dont la forme indécise et l'étrangeté des syllabes évoquent en nous une idée de préciosité charmante et de poésie :

La petite fleur Ing-wha, petite et pourtant des plus belles, N'ouvre qu'à Ghing-Tu-Fu son calice odorant Et l'oiseau Thung-Whang-Fung est tout juste assez grand Pour couvrir cette fleur en tendant ses deux ailes.

Et l'oiseau dit sa peine à la fleur qui sourit, Et la fleur est de pourpre, et l'oiseau lui ressemble, Et l'on ne sait pas trop, quand on les voit ensemble, Si c'est la fleur qui chante, ou l'oiseau qui fleurit (2).

Il entrelace, toujours à l'exemple des poètes chinois,

(8) « La Paix des Neiges », Œuvres, p. 392.

(1) « Le Dieu de la Porcelaine », Œuvres, p. 70.

(2) Le « Tung-Whang-Fung », Œuvres, p. 395.

les « vers paï-luï-chi » suivant un rythme très difficile qui ramène sept fois et cinq fois les mêmes rimes :

Le flot hennit, le vent crie ; Matelots de ma patrie, Vers l'Empire du Milieu Emportez-moi, je vous prie,

Afin que je puisse un peu, Avant le dernier adieu, Ecouter la sonnerie Des couvents de Lao-Tseu ;

Tandis que dans la prairie S'ouvre avec coquetterie Ton cœur d'or bordé de bleu, 0 Fleur de la rêverie ! (1).

A la littérature chinoise, Bouilhet emprunte pareillement une autre forme de poème : neuf Alexandrins écrits sur 2 rimes revenant 5 fois et 4 fois, et divisés en strophes de 4, 3 et 2 vers :

La révolte de sang et de larmes suivie,

A brisé du talon le pouvoir qu'on envie,

Et Yang-Ti, fils du ciel, en cette nuit d'horreur,

Gît au pied de son trône un couteau dans le cœur.

Son héritier qu'attend une même agonie, Prend un flacon fatal dont nul ne se méfie Le vide, et dit, tourné vers le dieu Fô : Seigneur ! Fais que dans les hasards d'une seconde vie Je ne renaisse pas au corps d'un empereur ! (2)

Or, en 1862, paraissait un volume intitulé : « Poésies de l'époque des Thang, vne, vme et ixe siècles de -notre ère», «traduites du chinois pour la première fois par le marquis d'Hervey-Saint-Denys » : c'est là que

(1) « Vers Paï-lui-Chi », Œuvres, p. 396.

(2) « L'héritier de Yang-ti », p. 4C0.

noire poète a puisé abondamment. Le volume, relié avec soin, occupait une place d'honneur dans sa bibliothèque : on y découvre, en plus, les traces d'une étude diligente. Bouilhet a trouvé là, dans les pages sur « l'Art poétique et la prosodie chez les Chinois » qui y tiennent lieu de préface, les formes nouvelles de ses poèmes; souvent même pour écrire des pièces exotiques vraiment charmantes il n'a fait qu'ajouter un rythme et des rimes à la traduction d'Hervey Saint-Denys.

Voici, par exemple, une « Chanson des rames », composée par Vou-ti, empereur et poète, un jour qu'il traversait le fleuve Hoën, entouré de ses officiers et de ses ministres.

Tsieou fong ki, hy ! pe yun feï ; Tsao mou ouang lo, hy ! ngan nàn koueï. Lan yeou so, hy ! ko yeou fang.

Hoay kiaï jin, hy ! pou neng ouang.

Fan leou tchoen, hy ? tsi Hoën ho ; Hoang tchong lieou, hy ! yang san po, Siao kou ming, hy ! fa te ko.

Youan lo ki, hy ! ngaï tsin to.

Ghao tchoang ki chi, hy ! naï lao ho ! (1)

D'Hervey Saint-Denis la traduit ainsi :

Le vent d'automne s'élève, ha ! de blancs nuages volent ; L'herbe jaunit et les feuilles tombent, ha! Les oies sauvages

vers le midi s'en retournent.

Déjà fleurit la plante Lan, ha ! déjà se répand le parfum des

chrysanthèmes.

Moi je pense à la belle jeune fille, ha ! que je ne saurais oublier. Mon bateau flotte doucement, ha! traversant le fleuve de Hoën ;

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