P. LXIX
Je me dirigeai vers la demeure sainte,
Où j'eus le bonheur qu'un bronze vénérable me fit un accueil
bienveillant. Je suis entré profondément dans les principes de la raison
sublime.
Et j'ai brisé le lien des préoccupations terrestres.
Le religieux et moi nous nous sommes unis dans une même pensée;
Nous avions épuisé ce que la parole peut rendre et nous demeurions silencieux.
Je regardais les fleurs immobiles comme nous ;
J'écoutais les oiseaux suspendus dans l'espace, et je comprenais la grande vérité (1).
La chanson chinoise est devenue sous la plume de Bouilhet :
Le vent avait chassé la pluie aux larges gouttes, Le soleil s'étalait, radieux, dans les airs, Et les bois secouant la fraîcheur de leurs voûtes, Semblaient, par les vallons, plus touffus et plus verts.
Je montai jusqu'au temple accroché sur l'abîme ; Un bonze m'accueillit, un bonze aux yeux baissés. Là, dans les profondeurs de la raison sublime, J'ai rompu le lien de mes désirs passés.
Nos deux voix se taisaient, à tout rendre inhabiles ; J'écoutais les oiseaux fuir dans l'immensité, Je regardais les fleurs comme nous immobiles, Et mon cœur comprenait la grande vérité (2).
Notre poète a beaucoup emprunté : il lui revient, par contre, l'honneur d'avoir inspiré des thèmes et des comparaisons à un très grand artiste : José Maria de Hérédia.
On établirait facilement une ressemblance générale entre ces écrivains que conduisirent la même conscience artistique, fière et orgueilleuse, le même mépris du médiocre, la même allégresse de vivre par l'imagination à travers les paysages exotiques et les siècles ressuscites par leur art. Mais ces traits communs conviennent à tous les « Parnassiens » : certains détails de l'œuvre accusent mieux la parenté des deux poètes.
Ne se comparent-ils pas l'un et l'autre à « l'oiseleur » ou au « chasseur » attentifs à capturer « l'essaim des idées » ? N'est-ce pas dans le même paysage qu'ils vont en chasse ? Le voici décrit par Bouilhet :
Les plaines, au loin, de fleurs sont brodées. Parmi les oiseaux et les papillons J'entends bourdonner l'essaim des idées Qui flotte au soleil en blancs tourbillons (4).
Quoique plus silencieux le paysage est semblable dans le sonnet des « Trophées » intitulé « La Sieste » :
Pas un seul bruit d'insectes ou d'abeille en maraude, Tout dort sous les grands bois accablés de soleil Où le feuillage épais tamise un jour pareil Au velours sombre et doux des mousses d'émeraude.
Criblant le dôme obscur, midi splendide y rôde. . . Vers la gaze de feu que trament les rayons Vole le frêle essaim des riches papillons Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves (2).
Même joie pour chacun des chasseurs ; mêmes bruits
sonores dans le filet ou la cage d'or, où ils enferment rêves
ou idées. De Hérédia, en une notation rapide, écrit :
Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil, Et dans les mailles d'or de ce filet subtil, Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves.
(1) « L'Oiseleur », Œuvres, p. 363.
Bouilhet, avant lui, avait détaillé la même idée :
Si la gibecière est à moitié pleine, Je rentre au logis plus fier qu'un renard, Et c'est sous mes doigts un bruit d'étincelles Quand j'ouvre le sac où tient mon trésor, Et que je les prends par le bout des ailes Pour les enfermer dans leurs cages d'or.
Plus voisins encore sont « Le Galet » des « Festons et Astragales » et « La Conque » des Trophées. Bouilhet décrit « le galet rond, luisant et poli », qu'il a trouvé au bord de la mer :
Océan, je l'ai pris parmi tes flots amers Ce caillou blanc avec sa frange purpurine, Gomme un bijou tombé du. vaste écrin des mers.
Mille ans il a roulé sur le bord de cette onde, Les'flots jaloux, mille ans, l'ont ramené vers toi ; Et peut-être, Océan, sous ta houle profonde Tu ne l'avais poli que pour qu'il vînt à moi ! . . .
Et depuis, quand parfois je le contemple encore, B'rémissant, éperdu, je crois tenir soudain, Avec ses bruits, ses flots et sa trompe sonore, Tout le grand océan dans le fond de ma main (1).
Avec plus de précision, Hérédia traite le même thème poétique : il entend dans « la conque » sonore pleurer sans cesse le souvenir du grand Océan :
Par quels froids Océans, depuis combien d'hivers, Qui le saura jamais, Conque frêle et nacrée, La houle, les courants et les raz de marée T'ont-ils roulée au creux de leurs abîmes verts ?
Aujourd'hui, sous le ciel, loin des reflux amers, Tu t'es fait un doux lit de l'arène dorée. Mais ton espoir est vain. Longue et désespérée, En toi gémit toujours la grande voix des mers (1).
Ne semble-t-il pas que les rimes de Bouilhet chantaient encore dans l'oreille de Hérédia écrivant son merveilleux sonnet ? Les « flots amers » et « le vaste écrin des mers », chez Bouilhet appellent, chez le maître, les « reflux amers» et la « grande voix des mers »; de même, aux rimes « contemple encore » et « trompe sonore » du premier fait écho chez le second : « soupire encore » et « prison sonore ».
Plus loin, « l'Aloès » de « Festons et Astragales » s'apparente à la « Fleur séculaire » et aux « Fleurs de feu » des «Trophées». Bouilhet décrit l'aloès solitaire, « hérissé comme pour les querelles», alors que près de lui la pervenche et les jacinthes, les rosiers éclatants et l'œillet à crête rouge sont en fête et se demandent pourquoi il n'épanouit point son calice odorant « sous le baiser des brises ». Au bruit de leurs discours « le monstre » qui dormait lève la tête, et « son feuillage acéré » sonne « comme une armure ». « Pauvres petites fleurs », leur dit-il,
Je ne suis pas gonflé d'une sève ordinaire,
Mon calice effrayant met un siècle à s'ouvrir
Et mes éclosions sont dès coups de tonnerre (2).
De Hérédia utilise dans « Fleurs de feu » la comparaison finale :
Comme un coup de tonnerre au milieu du silence, Dans le poudroiement d'or du pollen qu'elle lance, S'épanouit la fleur des cactus embrasés (3).
La lente éclosion de la « fleur séculaire » devient même le thème d'un sonnet :
Et les soleils d'un siècle ont longuement mûri Le bouton colossal qui fait ployer sa hampe.
Enfin, dans l'air brûlant et qu'il embrase encor, Sous le pistil géant qui s'érige, il éclate, Et l'étamine lance au loin le pollen d'or ;
Et le grand aloès à la fleur écarlate, Pour l'hymen ignoré qu'a rêvé son amour, Ayant vécu cent ans, n'a fleuri qu'un seul jour (1).
Enfin, n'y a-t-il pas quelque ressemblance entre les trois sonnets où de Hérédia décrit des paysages d'Orient et intitulés « La Vision de Khêm » et certaines pièces de Bouilhet, « Kuckink-Hanem », « La plainte d'une Momie », « A Maxime Du Camp », qui évoquent l'Egypte avec ses palmiers, ses buffles et ses chameaux? Des vers isolés, même, s'appellent chez les deux poètes. Bouilhet écrit :
Le Nil est large et plat comme un miroir d'acier (2).
et de Hérédia :
La lune sur le Nil, splendide et ronde, luit (3).
Le vers du premier :
Les gypaètes blancs se bercent dans les airs (4).
parait avoir inspiré au second :
Au loin tourne sans fin le vol des gypaètes (5).
Au vers des « Festons et Astragales » :
Les crocodiles gris plongent au fond des îles (4). répond dans « les Trophées » :
Le crocodile plonge et cherche un lit de fange (2).
Et combien d'autres points de contact ne trouverait-on pas entre les « Zones de l'âme » de Bouilhet, et « Plus ultra » de de Hérédia, entre « l'Oubli » du premier et « L'Abbaye » du second, entre le sonnet en l'honneur de « Michel-Ange » et le poème écrit en mémoire du sculpteur Pradier ?
Loin de nous le dessein d'expliquer totalement par là l'œuvre des Trophées. La plupart des richesses de de Hérédia lui appartiennent en propre, et même en ses réminiscences il n'imite point servilement : sa poésie garde toujours une intensité, une couleur très personnelles. Il ne manquait pas d'intérêt cependant de revendiquer pour la gloire de L. Bouilhet la primeur de quelques thèmes, métaphores et comparaisons que « le sonnettiste par excellence du Parnasse Contemporain » (3) doit, sciemment ou non, au laborieux précurseur des Parnassiens.
(3| J. Lemaître, « Les Contemporains », 2e série, p. 65.