CHAPITRE XIII
La Carrière Théâtrale
« Madame de Montarcy » — « Le Cœur a droite » « hélène peyron »
Il n'est guère de poêle ou de romancier qui ne se sente attiré par le Ihéâtre, par les discussions qu'il soulève, par les admirations et les haines qu'il suscite. Bouilhet subit la loi commune : depuis le succès des Fossiles, il méditait un drame historique, en vers, intitulé « Madame de Montarcy ».
Il choisissait mal son temps pour aborder le théâtre. Les applaudissements du public allaient alors aux pièces de l'Ecole du « Bon Sens », représentée par Ponsard, Scribe et Dumas fils, et « le bon sens en ce temps était aussi niais, aussi hostile à toute idée de beauté, de tendresse, et à tout superbe essor... que le fut naguère le bas instinct de la réalité » (1). Or, c'était précisément ce drame plein de poésie et de « superbe essor », que Bouilhet rêvait d'écrire. Vainement Maxime Du Camp avait tenté de l'en détourner et lui avait conseillé de faire jouer des « Proverbes » et des « Pastorales tendres »>, le poète jurait
(I) G. Mendès. « Rapport... sur le mouvement poétique », p. 107.
qu'il ne renoncerait pas, malgré la mode régnante, aux préoccupations d'art qu'il voulait apporter au théâtre : « Il en adviendra ce que le destin voudra, disait-il à Louise Golet, notre premier juge est notre conscience » (1).
Il en résulta qu'il se découragea vite, avant même que le premier acte du drame fût terminé : « Paris m'assomme, avouait-il à Flaubert vers le mois de juillet 1854. Je ne sais pas au juste pourquoi, mais je souffre comme un malheureux. Je regrette Rouen ! ! ! Tu vas rire. C'est exact et je t'assure que la littérature m'embête (2) profondément. Il me répugne de me lancer dans cette boue : la stupidité est à son comble ; il n'y a radicalement pas de place pour un brave homme. Ce temps atroce me porte aussi sur les nerfs. Je te le dis avec la plus grande sincérité : je voudrais être crevé. J'en ai assez et plus. Je ne vois pas de terme à tout cela : le jeu n'en vaut pas la chandelle. J'ai fait une seule bêtise en ma vie, bêtise radicale : c'est d'être venu à Paris sans moyen d'activité directe, je veux dire sans drame fini. Je mange bêtement mon argent avec des remords qui me pincent le cœur, le doute de la réussite, le sifflet des imbéciles et la conviction qu'en dernière analyse tout cela n'est et ne peut être qu'une amère blague. On ne peut faire d'art qu'avec cent mille francs de rente : c'est mon dernier mot. . .
Je regrette de t'écrire une pareille épître, mais il n'y a pas moyen de blaguer quand on a de la bile plein le sang et des larmes plein les yeux » (3).
Il souffre de voir que le talent ne suffit pas pour qui
(1) « Revue de Paris », Ier Novembre 1908, p. 17.
(2) Je traduis.
(3) Inédit. Sans date. Lettre écrite vers le mois de juillet 1854.
veut arriver au succès, mais qu'il faut s'introduire dans les coteries littéraires, obéir à la mode, et flatter le goût du public. Il peine surtout dans l'élaboration du drame : son imagination le porte à orner les Alexandrins de métaphores et d'images poétiques ; il lutte pour les ramener à une élégante ligne de prose : les épithètes rares, les vers lyriques « férocement » scandés passeraient inaperçus à la scène : « Incontestablement, conclut-il avec tristesse, la poésie dramatique, ou plutôt le style dramatique en vers, est inférieur aux autres genres » (1).
Quelques semaines, cependant, la perspective d'un voyage à Rouen lui redonna du courage. De plus un éditeur, Jaccotet, acceptait de publier Melaenis, et peut être quelques poésies détachées, en volume qu'on annonçait déjà « sous presse sur le dos des livres » : sa position, si le drame « marche vite et bien », allait enfin « s'éclaircir » (2).
Mais le volume ne parut pas et Bouilhet réinstallé à Paris, après son voyage de Rouen, retombait dans le désespoir: il lui semble qu'il écrit « comme Marmontel et Gampistron ». Le second acte qu'il croyait « avaler » facilement « en deux ou trois bouchées » est « dur et coriace ». Il avoue, à la fin de l'année 1854, avec la brutalité habituelle aux lettres de cette époque que «le moral souffre comme le physique » et qu'il est dans « une apathie complète, indifférent à tout, et désirant surtout crever en dormant ». « J'ai une maladie, dit-il ailleurs, à laquelle je ne comprends goutte, mais il n'y a rien à faire. Ne fais pas surtout la bêtise de te déranger : tu ne me servirais à
(1) Inédit. Sans date.
(2) Inédit. Sans date.
rien. Adieu, vieux. Le drame! Le drame ! Quinze jours, pas un vers t Avoue que je n'ai pas de chance » (1).
Au mois de Mai de l'année suivante, il a terminé son drame. Il compte, pour le faire accepter au Théâtre-Français, sur la protection d'un ami de Flaubert, Blanche, très influent par les fonctions qu'il occupe au Ministère d'Etat.
Mais aussitôt qu'il lui a confié le manuscrit pour en obtenir la lecture au théâtre, il sent, par crainte d'un insuccès, un découragement profond l'envahir. En vain Flaubert exalte son orgueil et lui rappelle la noblesse de l'Art ; en vain il le supplie avec des mots jaillis du plus profond de son âme : « Que veux-tu que je devienne, misérable, si tu bronches, si tu m'ôtes ma croyance ? Tu es le seul mortel en qui j'aie foi, et tu fais tout ce que tu peux pour me desceller du cœur cette pauvre niche de marbre placée haut et où tu rayonnes » (2), ces virulentes exhortations ne relèvent pas le courage de Bouilhet. De jour en jour il devient « cacochyme et hypocondriaque ». Il cesse de voir ses amis : « Je m'effacerai ainsi graduellement du monde et de toutes choses, écrit-il, vu que je suis las de tant de bêtises. Ma parole d'honneur! je voudrais avoir un état. Je ne plaisante pas : j'ai de l'amertume jusqu'aux talons (3). . . Quant à mon estomac devenu moins solide, c'est malheureusement un fait aussi positif que personnel. Je me l'explique pourtant. Quand j'étais là-bas, gagnant mon pain d'une part, rimant de
(1) Inédit. 23 Octobre 1854.
(2) Gorr. III, p. 34.
(3) Inédit. Sans date. Lettre écrite vers le 26 Juin 1855. La réponse de Flaubert est datée du 28 Juin. (Gorr. III, p. 33).
l'autre, j'avais la sérénité de l'homme qui digère, je n'étais pas clans la mêlée. Aujourd'hui ces crétins qui me faisaient rire viennent se mettre entre moi et mon morceau de pain. Comprends-tu la différence? Qu'on les lise, qu'on ne les lise pas, peu importe : s'ils sont riches, ils ont leur bande, s'ils sont pauvres, ils discréditent le métier. Dans un an, il sera ridicule d'avouer qu'on fait des vers » (1). « Je me mets donc à la prose, ajoutait-il, et comme je n'y suis pas né, tu dois concevoir les dégoûts qui me débordent. . . » Il écrivait, en effet, depuis plusieurs semaines, une comédie en prose intitulée « Le Cœur à droite », dont la fortune devait être peu brillante.
Au début de Juillet le drame en vers était refusé par le Comité de Lecture du Théâtre-Français, ou s'il fut reçu « à correction » comme l'affirme Flaubert (2), on demanda à l'auteur des changements tels qu'il regarda la chose comme un rejet déguisé. Il doit attendre une autre réunion du Comité pour présenter la pièce retouchée. Il se décourage de plus en plus : il ne peut « ni manger, ni fumer, ni dormir, ni travailler » ; il ne s'est jamais « vu dans un pareil état de faiblesse » (3).
Bientôt il apprend que « par ordre ministériel, les cartons du Théâtre-Français étant trop pleins, le Comité
(1) Inédit (30 Juin 1855). Vers cette époque, il renonça au projet d'un voyage en Italie. La correspondance de Flaubert révèle que ce voyage fut chose décidée: le poète devait être accompagné de son ami Guérard, un Normand (Gorr. III, p. 13,21, 24). Le romancier, qui peut-être n'avait jamais cru à la réalisation du projet, se moqua de Bouilhet (Gorr. III, p. 35) : « Tu as tort de me blaguer sur le voyage d'Italie, lui répond celui-ci, vu que je n'y pouvais absolument rien. Si j'avais été le chef «le ^expédition, à la bonne heure ! Mais le cas est bien différent : Je subis la loi d'un autre, voilà tout. Seulement une autre fois, je serai moins prompt à croire ». (Inédit).
(2) Préface des « Dernières Chansons », p. 288. (8) Gorr. inédite, passim.
de Lecture est prorogé pour six mois ». Il est donc « rejet é au diable, à un an, à. l'hiver prochain ». Et comme il ne peut «vivre avec des cailloux », il décide de présenter son drame, malgré « les idées reçues », au théâtre de la Porte- Saint-Martin.
Flaubert dut intervenir pour que le poète ne renonçât pas au Théâtre-Français. Il porta lui-même le manuscrit de « Madame de Montarcy », corrigé sans doute, à Laffite (1), autre ami très influent, et par lui tenta d'obtenir un avis favorable du Comité de Lecture. De son côté, Bouilhet demandait à la « Revue de Paris » de publier la comédie « Le Cœur à droite » récemment terminée.
Mais les semaines passent et aucune bonne réponse, ni pour le drame, ni pour la comédie, ne lui arrive. Il répète à Flaubert, pour la vingtième fois, en lui demandant de brûler l'épître, qu'il est « malade, découragé, cassé en quatre ». — « J'ai besoin de pleurer, ajoute-t-il, et il me semble que ma tête est pleine d'eau comme une gourde de voyage. Je ne me fais plus d'illusions sur mon affaire : bien faire et réussir sont deux. Je crois que je fais bien, mais c'est avec une conviction aussi profonde que je sais que je ne peux réussir : le guignon de ma famille me poursuit. J'ai relu « Ténèbres » de Gautier : c'est magnifique et ce sera mon histoire... J'arriverai peut-être à l'indifférence qjii est la sérénité du malheur. Et ce jour-là je prendrai un parti carré, car tout cela me donne la nausée. . . (2).
Enfin, au mois d'Août, la direction de la « Revue de
(1) Corr. III, p. 40.
(;2) Inédit. Sans date. Lettre écrite à la fin de Juillet ou au début d'Août 1855.
Paris » examine le manuscrit de la comédie, mais Du Camp et Pichat trouvant « ça faible, peu motivé, impossible et mal fait », la pièce est refusée : « Je n'ai pas le courage d'écrire, avoue Bouilhet en annonçant l'échec à Flaubert, et l'idée du style me fait vomir, comme tout ce qui a rapport de près ou de loin à la littérature » (1).
Heureusement l'espoir d'une meilleure fortune pour « Madame de Montarcy » lui fit bientôt oublier cet échec. Le Comité de lecture du Théâtre-Français va se réunir à la fin de Septembre, et grâce à l'appui de Laffite, de Blanche et de Sandeau, le drame sera examiné.
A Rouen, les amis de Bouilhet informés de l'événement sont radieux. Flaubert escompte un succès (2) ; il stimule l'activité du poète, le supplie de « déployer des jambes et de la diplomatie » (3), de découvrir les membres du Comité (4), de visiter les critiques (5). Mulot veut être le premier à le féliciter. Dès le 23 Septembre, quelques jours avant la date fixée pour la lecture, il le complimente d'une réussite qui ne saurait manquer, à moins que l'œuvre ne soit jugée par des « crétins ». « Le cas, quoiqu'improbable, ajoutait-il, est encore possible et il ne faut, à notre âge. s'étonner de rien... » (6).
Il n'avait pas tort d'être défiant : le 27 Septembre,
(1) Inédit. Sans date. Lettre écrite vers le début d'Août.
(2) Gorr. III., p. 40 et 41.
(3) Ibid., p. 44.
(4) Ibid., p. 40 et 41.
(5) Ibid., p. 40.
(6) Inédit (27 Septembre 1855) (Timbre de la Poste).
Bouilhet annonçait à Flaubert le refus de la pièce : « Je suis refusé pour la seconde fois, refusé net... Je suis telletent abasourdi que je n'y vois pas pour t'écrire. C'est ini pour moi, mon vieux, à un autre. Il y a eu là un ;oup de bas que je ne comprends point. Autant que l'instinct est vrai, je soupçonne Maxime, mais je n'ai pas l'ombre d'une raison pour cela. Seulement Maxime m'a lit le premier : « Ta pièce est un mélodrame... » C'est égalelent ce que m'a répété Verteuil. . . Verteuil m'a dit : « On ne eçoit pas de mélodrame aux Français » (1). Et le lendemain étalait dans une autre lettre son découragement et sa >rostration physique : « C'est fini pour les Français, où faut-il aller? A l'Odéon, à la Porte-Saint-Martin? Je trouerai à l'Odéon les mêmes délais qu'aux Français. A la 'orte-Saint-Martin, on commande les pièces d'avance, et )uis ils ont déjà joué une « Maintenon ». Je n'ai plus >ersonne sur qui je puisse compter ici. Ma position a bien mangé, moralement, en quelques heures... Il faut que je puisse vivre à Paris, ou que je retourne en province, ou que je me casse la tête. J'ai envie de ne plus m'occuper de cette malheureuse pièce qui m'a fait perdre tant de temps et de force et de santé » (2).
De plus, la question d'argent se pose à lui impérieusement; s'il faut ajouter foi à la « Dernière Chanson », il vendit, pour acheter du pain, ses vers de jeunesse, son prix d'honneur, son couvert « marqué », sa montre « perfide »,
Qui s'amusait à sonner
L'heure exacte du dîner.
(1) Inédit.
(2) Inédit. (28 Septembre 1855).
Il garda seulement, comme consolation suprême, la hague de celle qu'il aimait :
Le néant sera moins froid, Si je peux, sa bague au doigt, Dormir dans ma tombe (1).
Bouilhet ne fut pas réduit à se séparer des chers souvenirs. Ni le prix d'honneur, ni le couvert ne furent vendus : M. Leparfait a bien voulu me donner le «couvert marqué ». La « Dernière Chanson » n'en apparaît pas moins d'une vérité intense, quand on sait quelles circonstances l'inspirèrent.
Des amis s'efforcèrent de le consoler : « Gela est bon à vingt ans, lui écrivait Mulot qui reçut les vers de la « Dernière Chanson», non plus à notre âge... Songe que tu as ta mère, tes sœurs et tes amis. Réchauffe ton cœur auprès d'eux : ils suffisent pour te consoler de l'égoïsme du siècle et de l'inattention momentanée des hommes. » Il lui conseille de ne pas se laisser « abattre par ce coup de pied de l'âne » (2) et lui promet que personne à Rouen ne connaîtra l'échec. Flaubert pareillement essaye de relever le courage du poète, son « seul confident », son « seul ami » : « de par l'Odyssée, de par Shakespeare, et Rabelais », il le « rappelle à l'ordre », c'est-à-dire à la « conviction » de sa valeur(3). Madame Bouilhet, elle-même, qui savait son fils d'un caractère assez violent pour prendre le parti extrême du suicide quittait Cany en pleurant et, sans le prévenir, se trouva près de lui, à Paris, pour le consoler, l'envelopper de son amour maternel et lui demander qu'il
(1) Œuvres, p. 104 (Septembre 1855).
(2) Inédit. (4 Octobre 1855.)
(8) Corr. III, p. 30. Lettre classée par erreur au mois de Juin. Elle doit <Uro reportée à la fin de Septembre ou au début d'Octobre.
renonçât au théâtre: « Si je l'avais crue, écrit Bouilhet, j'aurais tout abandonné de suite » (1). Mulot, en apprenant cette démarche de Madame Bouilhet, ne put dissimuler son émotion : « Ta mère, mande-t-il au poète, est « une excellente femme d'être venue à ton secours sur le « champ » (2). Flaubert, au contraire, s'en indigna : « Quant à ta mère, écrit-il, je lui en veux. Elle aurait pu « t'épargner les conseils qu'elle t'a donnés et rester à « Cany » (3).
Bouilhet regimba, et, d'après les conseils de Gautier, résolut de présenter le drame à l'Odéon. Son protecteur, Blanche, qui avait été « en admiration » de le voir « si raisonnable » devant l'échec, lui donna même une lettre d'introduction auprès de Vaëz, l'un des directeurs de l'Odéon, l'appui du sculpteur Préault devait lui concilier la faveur d'un autre directeur, Royer.
Malgré ces protections, Bouilhet n'a pas foi au succès ; il n'agit que pour « éviter » les « reproches » de Flaubert. Il souffre toujours dans son « cœur », dans sa « tête », dans son « amour-propre », désirant mourir « tranquillement, sans esclandre et sans bruit, quand ce ne serait que pour ne plus voir toutes ces canailles-là ! » Il est si abattu pendant plusieurs semaines qu'il néglige d'envoyer à Flaubert la lettre habituelle du Dimanche : « Si je ne t'ai pas écrit, lui avoue-t-il, c'est par pudeur. La plume me tombe des mains, quand je n'ai à retracer que des doléances et des désespoirs. Loin de me remonter, je descends chaque jour une pente sombre et fatale ; je ne pense plus,
(1) Inédit, sans date.
(2) Inédit. 4 Octobre 1855.
(3) Oorr. III, p. 40.
je n'agis plus. Ne parlons pas du drame : il m'a fait trop de mal, je ne le porterai à personne... Moi qui ne demandais qu'à être joyeux ! Le bonheur m'était facile, ma parole d'honneur : je ne demandais pas beaucoup ! » (1).
Vers le mois d'Avril ou de Mars 1856, l'Odéon reçut le drame « à correction ». Le poète, conseillé par l'acteur Tisserant, dont le nom désormais se rencontrera souvent dans ses lettres, se met aussitôt au travail et fait les changements demandés.
Mais ces premières corrections n'agréent pas au Comité et Bouilhet comprend mieux que jamais qu'il y a deux éléments dans un succès théâtral : « le poème et les ficelles », « la scène rayonnante » et « les coulisses », les sacrifices nécessaires au métier avant le triomphe : « Il faut en passer par là, écrit-il à Flaubert, surtout dans un siècle difficile à une époque comme la nôtre, où la bêtise est exigeante, et où les bourgeois savent faire des pièces . . . Gomme en résumé ils comptent plus que jamais sur un succès propre, et comme je débute, et comme je n'ai pas le sol, je me courbe, je me casse, je cède » (2).
En même temps son protecteur, M. Blanche, l'appelle au Ministère d'Etat et lui commande « une pièce à volonté, pour dans six semaines, aux Français ». Bouilhet lui propose « la seule chose humainement possible, une pièce en un acte » qu'il ne livrera d'ailleurs « que si elle est excellente » (3).
(1) Inédit (sans date). Lettre écrite vers le 15 Octobre 1855 en réponse à celle de Flaubert, datée du 12 Octobre (Gorr. III, p. 50).
(2) Inédit. (Sans date).
(8) Inédit. (Sans date). Lettre écrite vers le mois de Mai.
Nous ne savons si cette Comédie demandée par Blanche fut achevée à temps : du moins — uue lettre adressée à Flaubert semble en témoigner (1) — le poète s'en préoccupa vivement. Depuis plusieurs mois, il avait trouvé le sujet d'un drame en prose, « l'Aveu », dont le scénario était écrit avec quelques scènes du premier acte : il est vraisemblable qu'il essaya alors de terminer cette pièce, peut-être en la ramenant à des proportions moindres, pour la présenter à Blanche, mais à coup sûr elle ne fut pas jouée sur la scène du Théâtre-Français cette année-là.
Nous le trouvons préoccupé au mois de Juin des « derniers arrangements » pour Madame de Montarcy (2) et des suppressions exigées auxquelles il n'a consenti qu'en maugréant.
Ces corrections sont à peine terminées qu'une nouvelle alarmante, à laquelle il ne veut pas croire, va le troubler, à Enghien, où il séjournait depuis plusieurs semaines : Royer, le directeur de l'Odéon, va quitter ce théâtre pour l'Opéra. Bien que le changement ne l'atteigne pas personnellement, puisque la réception définitive de la pièce est signée, il regrette le départ de celui qui lui a conseillé les
(1) Il écrit : « Je ne sais vraiment ce que vaudra ma pièce et ce que vaut mon style. Je vais de l'avant. Tantôt je suis très content de mon sujet, d'autres fois je doute, je m'en dégoûte : c'est l'éternelle histoire. Je fume une pipe et je continue. Je suis certain maintenant d'avoir fini pour le 15 Juillet. Bien entendu je ne livrerai la chose que si c'est très bon, comme tu le penses. . . » (Inédit). (31 Mai 1856, timbre de la poste).
(2) « Tisserant vient de me prendre chez moi : nous allons déjeuner ensemble à Auteuil chez Alphonse Royer, qui m'a invité l'autre jour. Grande lecture de la Montarcy pour les derniers arrangements. . » (Inédit, sans date, lettre écrite vers le 15 Juin 1856), Cf. la réponse de Flaubert (Gorr. III, p. 56) : « Je demande pour mon dimanche prochain une narration du déjeuner chez Royer. Il me semble que tu as passé à Auteuil un vrai dimanche d'antan ». (17 Juin 1856).
« changements et raccommodages » dans le drame. Il devra recommencer « d'autres tâtonnements pour d'autres gens de goût » et « attendre indéfiniment une représentation promise pour le commencement de l'hiver ». « Tu ne diras pas, écrit-il à Flaubert, que je manque de guignon. . . Je suis sous la main de la fatalité. Je ne sais pas quel crime j'ai commis dans une existence antérieure » (1).
Il avait tort de se décourager ainsi ; l'aventure tourna à son avantage : son ami La Rounat fut nommé directeur de l'Odéon : « Comprends-tu ma position pyramidale à l'Odéon, écri vait le poète à Flaubert... Allright! comme dit Pichat ; away ! away ! comme dit Lord Byron ; hao ! young hao ! comme disent les mandarins, en écoutant sonner les clochettes sous le coup d'aile des loriots !... » (2).
Dès lors les billets écrits par lui, vrais bulletins de victoire, révèlent son activité enthousiaste. Il compose un manuscrit pour la Censure, pendant que La Rounat, « fort gentil », le fait « mousser et tambouriner partout » ; on s'occupe des costumes, on prend jour pour la lecture générale du drame devant les acteurs et la remise des rôles. Bientôt cette lecture est un triomphe : « Enthousiasme, trépignements, écrit-il à Flaubert : on a remarqué les bons vers... Ce n'est pas La Rounat qui a lu, c'est moimême. Je me suis monté au dernier diapason, et j'ai gueulé dans la grande manière de Croisset, la manière des Fossiles autour du Billard, comme un éléphant lâché
(1) Inédit. En^liien, sans date, lettre écrit*" vers le mois de Juin 1856.
(2) Inédit, sans date. La Rounat lui-même annonce sa nomination au poète : « Il m'a sauté au Cou lors de ma première visite, écrit Bouilhet à Flaubert. Les portiers et valets se courbent devant ma personne. On me fait attendre au salon, c'est mirobolant ». (Inédit, sans date, lettre écrite vers le 10 Août 1856.)
dans un champ de maïs! Ça les a étonnés tous, mais empoignés à la gorge ! » (1).
Désireux de se « réhabiliter » « comme homme d'action » aux yeux de son ami, il va même remercier les critiques qui ont annoncé la pièce dans les journaux, même « ceux qui n'avaient rien dit ». Il visite ainsi Janin (2), Fiorentino, d'Avrigny, Premaray, Villemessant, Jules Viard, Biéville. Il découvre « les gaillards politiques qui mènent le quartier » et ont fait tomber les cours de Sainte-Beuve et de Nisard ; il les rejoint, les flatte, les emmène chez La Rounat : « L'opposition est à nous, écrit-il à Flaubert. Suis-je beau ? Voyons ? »
Quand au mois de Septembre les répétitions commencent, Flaubert est déjà radieux du futur succès de son ami. Il désire si vivement assister à la « première » qu'il passe « à y rêver, tous les jours, une grande heure pour le moins ». « Je vois, écrit-il à Bouilhet, ta mine pâle et gonflée sous un quinquet... La Rounat effrayé... J'entends gronder les vers et les applaudissements partir. Tableau ! Serai-je rouge, moi! quelle coloration et comme ma cravate me gênera ! » (3). Il veut assister aux répétitions pour être certain qu'aucun détail ne sera négligé dans la mise en scène : le poète est même obligé de modérer cette
(1) Il ajoute en post-scriptum : « J'&i rompu avec Durey; je te dirai cela. » La liaison avec l'actrice avait duré près de deux ans : c'est « politiquement » qu'il renonça à « ces amours-là », où « il y a toujours des engagements » pouvant nuire à une carrière théâtrale.
(2) 11 écrit : « L'accueil qu'il (Janin) m'a fait n'a été ni bon, ni mauvais. J'étais avec l'acteur Tisserant. Janin m'a dit qu'il se rappelait Melaenis : il me l'a montrée avec une belle reliure. Il m'a dit que c'avait eu du succès, que c'était bon, mais que c'était fait trop vite. Je trouve celle-là bonne de la part de Janin, le Cardinal des Mers ! Enfin ! » (Inédit, sans date, lettre écrite vers le 20 septembre 1856.)
(3) Corr. III, p. 67.
impatience, car les acteurs le supplient de venir seul « jusqu'à ce que les actes soient plus ébauchés ».
Flaubert attend donc comme on le lui demande. Mais aussitôt qu'il est installé à Paris, il ne quitte plus TOdéon. « Il arpentait la scène, écrit Maxime Du Camp, faisant reprendre les tirades, indiquant les gestes, donnant le ton, plaçant et déplaçant les personnages, tutoyant tout le monde, les garçons d'accessoires, les acteurs, le souffleur et les machinistes... Avec son bon cœur et sa forte intelligence, il avait compris que c'était là une partie suprême, et que, si la pièce tombait, Bouilhet tombait avec elle, ou plutôt retombait dans la vie de province, dans les leçons de Latin, dans la misère et le découragement... Bouilhet laissait faire, il suivait Gustave comme une ombre, approuvait et ne se sentait pas rassuré. Sa timidité semblait accrue de tout le bruit dont on l'entourait : il était ahuri et eut plus d'une fois des crises de larmes... » (1).
« Madame de Montarcy » est enfin jouée. La « première » a lieu le 6 Novembre. Dans la salle, les vers sonores du drame sont applaudis et le succès s'affirme d'acte en acte; mais derrière les coulisses, le poète affaissé ne comprend pas ce qui se passe : il tient Maxime Du Camp par un bras en lui demandant d'une voix sourde de ne pas le laisser seul. Vers le milieu de la représentation, il quittait brusquement les coulisses et sortait du théâtre. Un de ses amis l'accompagna. A pas précipités, ils descendirent la rue de l'Odéon, longèrent les quais et se trouvèrent sur le Pont-Neuf. Bouilhet était haletant : « Je suis déshonoré, disait-il, ma pièce va tomber sous les sifflets du parterre. Il ne me reste plus qu'à me jeter à la Seine. »
(1) Cf. « Souvenirs Littéraires » II, p. 185.
Il y arriva au moment où le cinquième acte finissait (1). Le triomphe avait été incontestable, mais le poète ne voulait pas y croire.
Flaubert, Th. Gautier, d'Osmoy et Maxime Du Camp le reconduisirent chez lui. Il lui fallut deux jours de repos avant de comprendre que « Madame de Montarcy » obtenait un succès réel. Il put d'ailleurs le constater pendant les 78 représentations du drame.
Ses amis de Rouen vinrent en hâte à Paris. Leurs applaudissements bruyants furent vite remarqués à l'Odéon. Le 20 Novembre, on lisait dans « Le Figaro » : «La ville de Rouen a envoyé une députation de quarante de ses habitants pour assister à la première représentation de « Madame de Montarcy », drame en cinq actes et en vers, de M. Louis Bouilhet, qui est né dans la capitale de la Normandie.
« Les quarante Rouennais de M. Louis Bouilhet lui ont donné un banquet.
«. Le soir même de la première représentation, ils se sont rendus à son logis pour lui offrir une couronne d'or avec ces mots incrustés sur émail : « Gornelio redivivo ». Tous les matins, ils l'attendent sous la porte cochère pour le saluer de leurs acclamations.
« M. Louis Bouilhet ne peut pas faire un pas sans être escorté par ses quarante compatriotes. Il est obligé de leur faire visiter les curiosités de Paris.
« Hier, ils sont montés dans les deux Colonnes ; demain, ils doivent descendre dans le tombeau de l'Empereur aux Invalides.
(1) Cf. « Le Figaro », n° du 24 Août 1882. Maxime Du Camp, « Souvenirs Littéraires », II, p. 137.
« Aujourd'hui, on les a vus défiler sur le Boulevard, M. Louis Bouilhet à leur tête. Ils se rendaient à la Madeleine, précédés d'une bannière, comme les orphéons.
« La députation de Rouen doit partir demain. On lit sur l'affiche de l'Odéon :
<.(, Madame de Mont arc y »
« Les quarante Rouennais de M. Louis Bouilhetassisteront pour la dernière fois à cette représentation avant leur départ.
« Je me rendrai demain au chemin de Rouen, pour assistera la scène des adieux. Ce sera touchant ».
Encouragé, il voulut écrire une Comédie d'actualité. Mais s'il avait traduit aisément en tirades sonores les folles équipées de l'Aubignéetles intrigues des courtisans près de Madame de Montarcy, il se sentit moins apte à trouver les situations et la langue habituelles au monde moderne, qu'il connaissait peu, et, comme toujours, très vite il retomba dans le désespoir. Il se dit alors dans « une impuissance radicale » et « un vide profond comme l'infini » : jamais il n'a été « plus bas ». Il lui vient « des sujets.de roman, des machines à descriptions plantureuses et à longues analyses, mais pas un résumé dramatique»; la comédie lui a glisse dans la main ».« Où prendre, écrit-il à Flaubert? Où saisir? Le notaire ressemble au bourreau, et sous les mêmes habits, ils ont la même conversation, les mêmes idées, la même morale. Oh! si tu avais dans la tête quelque idée cocasse, quelque chose d'impossible, n'importe quoi !. . . J'en suis à me demander
si je ne vais pas prendre « l'Aveu » en l'élargissant pour le mettre en vers ? » (1). ,
En attendant que « l'idée cocasse » vienne, il écrit quelques poésies détachées : « Clair de Lune » (2), « A X. . . » (3), « Démolitions » (4), et s'installe à Mantes.
Depuis qu'il avait quitté Rouen, il regrettait les tranquilles horizons de la province, et se sentait fatigué de Paris, dont le tumulte l'étourdissait, où il était sans foyer, sans autres amis que ceux créés par les relations littéraires. Il avait résolu d'habiter Mantes ou Vernon, à mi-chemin entre Rouen et Paris. Il opta pour Mantes et s'y logea vers le 10 Mai 1857 « dans une petite maison, à l'angle du pont, près d'une vieille tour » (5). Il avait un « cabinet que ses dimensions rendent un gueuloir confortable » ; de ses quatre fenêtres il « plonge sur la Seine qui va s'allongeant au loin du côté de Rouen», « J'aurai comme toi, écrit-il à Flaubert en lui annonçant son installation dans le nouveau logis, de grands clairs de lune, et nous regarderons cet astre aux mêmes heures, sur les mêmes flots. Seulement nous sommes sur deux rives opposées : j'appartiens à La Bouille » (6).
Léonie et son fils Philippe vinrent le rejoindre, créant ainsi au poète un « intérieur », où il connut vite le bonheur, par contraste surtout avec les jours de décou-
(1) Inédit (sans date), Jettre écrite vers le commencement de 1857.
(2) Œuvres p. 6 (Janvier 1857).
(3) Ibid., p. 93 (Février 1857).
(4) Ibid., p. 106 (Mars 1857).
(5) Flaubert, Tréface des « Dernières Chansons », p. 288.
(6) Inédit. (16 Mai 1857. Timbre de la poste).
ragement passés à Paris. On le vit s'attacher aux choses qui l'entouraient : le moindre bibelot eut une place dans son affection. Bouilhet vécut là d'une vie simple et tranquille: il prit des habitudes bourgeoises.
A la fin du mois de Mai, il trouvait enfin dans Hélène Peyron un sujet de « pièce moderne ». Il en fait aussitôt connaître les grandes lignes à Flaubert, en lui demandant son avis : « Dans le premier moment j'ai été enthousiasmé, lui écrivait-il, mais voilà venu le quart d'heure des doutes et des désenchantements. Je ne veux pas m'embarquer plus loin sans avoir ton avis là-dessus » (1). Encouragé par Flaubert, il commença aussitôt à écrire la comédie. Au mois d'Août, le premier acte était terminé : d'Osmoy, après lecture, s'en déclarait « enchanté ».
L'annonce en parut dans les journaux sous un titre inexact : « La Fille Naturelle » (2) et La Rounat s'empressa de la lui demander pour son théâtre. Gomme le « public » de l'Odéon lui « plaît fort », Bouilhet la lui promit dès cette époque, semble-t-il : La Rounat de son côté s'engageait par une « parole d'honneur » à préparer la représentation pour le 15 Mars 1858.
A la fin de l'année 1857, « Hélène Peyron » était terminée. Mais Bouilhet, qui n'avait exigé aucun traité,
(1) Inédit. Sans date, Mai ou Juin 1857. Reprenait-il le sujet de « l'Aveu » en l'élargissant ? Nous ne saurions l'affirmer, car ni le scénario, ni les brouillons de cette dernière comédie ne sont venus jusqu'à nous. Il faut constater, cependant, sans en tirer une conclusion, que désormais il ne sera plus question de « l'Aveu » dans la Correspondance de Bouilhet.
(2) « J'ai vu, écrit-il, numéro du jour, 13 Août, l'annonce de ma pièce. . . On annonce en même temps « Le Fils Naturel » de Dumas fils, et « L'Enfant de l'Amour t> de Dupenty. Quelle avalanche ! et moi qui sans m'en douter, dans mon petit coin de Seine-et-Oise, avale une portion de l'épidémie parisienne! ». (Inédit).
retira la comédie de l'Odéon pour la présenter au Théâtre- Français. Cette solution lui semblait plus avantageuse : « Il est positif que joué aux Français, écrivait-il, j'aurais un résultat double et « Le Cœur à droite », s'ils en veulent, ferait son coup en même temps » (1). Il en fut éconduit. Sans se décourager, il présenta « Hélène Peyron » à la Porte-Saint-Martin. Un deuxième échec l'y attendait. Ces insuccès, du moins, lui apprirent son métier d'auteur dramatique : un an plus tard, il s'en souviendra et s'engagera par traité avee un directeur de théâtre avant d'écrire une autre comédie. « Si j'avais fait cela pour « Hélène », avouera-t-il à Flaubert, je n'aurais pas perdu une année. A propos de cette pièce, te rappellerai-je. . . mon casse-cou aux Français, mes tribulations à la Porte-Saint-Martin. . . puis ma piteuse rentrée à l'Odéon » (2).
Il revint en effet frapper à la porte de l'Odéon, où cette fois on accepta définitivement la comédie : le 25 Février 1858, La Rounat reconnaît officiellement avoir reçu « de Monsieur Flaubert, mandataire de M. L.Bouilhet, le manuscrit « d'Hélène Peyron » qui sera représenté du 20 Octobre à la fin de Novembre 1858 » (3).
Il) Inédit (sans date).
(2) Inédit (sans date). Lettre écrite à la fin de 1858 ou au début de 1859.
13) Inédit. Sur papier portant le timbre « Théâtre impérial de l\'déon, Direction ».