‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 26 sur 48 · V. — La Conjuration d'Amroise · texte numérisé non relu

V. — La Conjuration d'Amroise

Au mois d'Avril de cette année 1858, Flaubert part pour la Tunisie afin de connaître le pays de Salammbô.

Bouilhet est persuadé qu'il a pris le « bon parti » avant d'écrire son livre, parce que ce voyage va lui « redonner le coup de fouet, l'amour du sujet même », mais pendant que le romancier s'enthousiasme pour les paysages exotiques, et enchante son imagination de la vision d'un passé prestigieux (1), le poète s'ennuie : il regrette de rester sans conseiller, alors qu'il cherche toujours le sujet de la Comédie qui succédera à Hélène Peyron. Vingt fois il répète les mêmes doléances : il se « casse » et se « creuse » la tête « comme un malheureux » ; il a « beau s'agiter », il lui faut « chercher encore et attendre la lumière » ; les

(1) Corr. III, p. 171 et suiv.

sujets qu'il trouve lui donnent « des détails et non des scènes » ; « ça tourne au roman et non au drame », or « le style et les détails ne sont absolument rien au théâtre », où « il faut être amusant à tout prix ». Il perd toute « moralité dramatique, c'est-à-dire toute certitude dans le succès matériel », et une fois de plus commence à « en avoir assez de Melpomène » (1).

Pour se consoler, il revoit ses amis. Il raconte à Flaubert une visite d'Alexandre Dumas à Mantes, et comment l'écrivain, à l'hôtel, où il devait déjeuner avec quelques amis, s'improvisa cuisinier, composa « une omelette fantastique» et « rôtit la poularde au bout d'une corde ». « Et quelle g..., ajoute Bouilhet! J'ai rarement vu manger avec cette force-là. Il boit moins. Nous nous sommes embrassés à diverses reprises. Excepté lui et moi, tout le monde était gris. Ce qu'il y a de très beau, c'est que la maîtresse d'hôtel a revendu aux amateurs de Mantes, à très haut prix, les restes de l'omelette et de la poularde ! Forte femme ! Mais une chose qu'on ne peut nier et que je ne croyais pas si réelle, c'est l'immense popularité de ce gaillard-là ! » (2)

Il lit surtout : « les Aventures Burlesques de G. d'Assoucy et ses voyages par le monde», ce qui lui «paraît charmant », le théâtre de Corneille, de Racine, de Shakespeare, d'Alexandre Dumas, « les Confessions » du « gâs Rousseau ».

Il étudie le Chinois : il copie dans des cahiers venus jusqu'à nous les clefs de la langue et entasse des notes sur la civilisation et les usages du pays. Il est

(1) Inédit, Lettres écrites en Avril et Mai 1858.

(2) Lettre inédite (3 Mai 1858).

en correspondance régulière avec Judith Gautier, à qui il écrit « en Chinois, rien qu'en Chinois » : ils sont, dans ce « rude exercice », chacun à leur « troisième lettre » (1).

Un moment, il croit découvrir dans « les Histoires Tragiques de Belleforest » « un sujet de drame à la façon de Shakespeare», « délicieux... par les détails». Il tenta même d'en élaborer le scénario. « Amusement stérile » : le drame, qui eut été « bien charmant à écrire », est abandonné et s'ajoute dans les cartons du poète à la liste des scénarios irréalisables.

Vers Juillet il s'attache à un autre qu'il intitule « Sous Peine de Mort ». Il se met au travail immédiatement, car la gêne pécuniaire le presse. A Flaubert, qui le conviait pour plusieurs jours près de lui, dans la maison de Croisset, il répond : « Tu as une phrase solennelle et sacerdotale, qui revient comme une litanie sacrée et que j'élude chaque fois avec une adresse voltairienne : « Quand nous verrons-nous? » Aujourd'hui j'ai beau faire, il faut aborder la question, mais je te donne ma parole que, si je ne répondais pas, c'est que je n'en sais rien moi-même. Quitter ma pièce actuellement ce serait un massacre, je le sens, j'en suis certain. Ajoute que, matériellement, je suis dans une telle panne pour le quart d'heure que j'ai à peine de quoi vivre et que je ne pourrais guère voyager » (2).

En Septembre, on répète « Hélène Peyron.» au théâtre et déjà les amis du poète, Flaubert et Mulot, lui prédisent un succès. Bien qu' « abruti par la fatigue, la crainte, la grippe et mille contrariétés inséparables de ce bel état d'histrion », Bouilhet leur envoie des renseignements

(1) Inédit. Sans date. Lettre écrite après le retour de Flaubert à Paris, donc après le 6 Juin 1858.

(2) Inédit. Sans date. Lettre écrite pendant l'été de 1858.

minutieux sur la distribution des rôles, les acteurs et les décors. Il surveille lui-même les répétitions avec diligence, le directeur, La Rounat, s'occupant peu des choses de son théâtre (1). On prépare également « Madame de Montarcy » pour une « courte reprise », car il importe qu'on « rappelle » le nom du poète « quelque temps avant la deuxième pièce ».

Au milieu de ces occupations, il est « un peu calotte » par une surprise désagréable. Dans un « acte en vers de Jules Viard, très spirituel et fort bien fait », alors joué à l'Odéon, il découvre « indiqué » mais par bonheur insuffisamment «développé » le thème de « Sous Peine de Mort » : emporté par « les courants psychologiques » (2), il avait pris sans le savoir, comme pour « Hélène Peyron », un sujet qui était alors à la mode. Bien plus, Viard et lui n'étaient pas les seuls à le traiter : au même moment Villetard et Belot le développaient en collaboration dans « le Testament de César Girodot ». Bouilhet, devant le succès de cette pièce nouvelle, devra, quelques mois plus tard, enfermer à jamais la comédie dans ses cartons par crainte d'être accusé de plagiat (3).

Enfin l'affiche de l'Odéon porte à nouveau le nom aux syllabes sonores de « Madame de Montarcy » et rappelle au public le poète acclamé deux ans plus tôt. La « reprise » a lieu, et malgré le « jeu pitoyable » des acteurs, « l'hon-

(1) « ("est un homme vidé, écrit-il; il ressemble à ces coquilles sans propriétaire qu'on trouve parmi les galets. ». (Inédit, sans date, Octobre 1858).

(2) Lettre inédite.

(3) Nous la publions pour la première fois dans notre thèse complémentaire.

neur est sauf », le parterre ne ménage pas ses « nombreux applaudissements » (1).

Ils redoublèrent le 11 Novembre à la première représentation « d'Hélène Peyron ». Leconte de Lisle, lui-même, dès le lendemain, félicitait le poète :

« Vendredi, 12, « Mon cher ami,

« Je te félicite bien sincèrement du succès mérité de ta pièce. C'est, à mon sens, la meilleure qui ait été donnée depuis fort longtemps, non seulement en raison des beaux vers faits de main de maître, éloquents ou spirituels, qui y abondent, mais aussi parce qu'on y sent une vraie force dramatique, au milieu de tant de scènes neuves et charmantes, comme toutes celles entre Hélène et Flavignac.

« Mon opinion vaut d'autant moins que je ne puis la donner au public, mais elle est sincère, ce qui est bien quelque chose.

« Merci et tout à toi,

« Leconte de Lisle » (2).

Le poète avait espéré obtenir par l'intermédiaire de Blanche, la présence de l'Empereur à une représentation d' « Hélène Peyron ». Or, son protecteur, soit par un sentiment, de dépit devant le succès de la pièce — ainsi le pensa Bouilhet, « la réussite » de la Comédie « ayant blessé sa sagesse de critique », - soit peut-être simplement par le désir de sa tranquillité, se montra peu disposé à solliciter cette faveur, et répondit évasivement que « le

(1) Lettre inédite.

(2) Inédit. Vendredi 12 (Novembre 1858).

prince n'aimait pas le spectacle » (1). Le « prince » ne vint pas et ce fut là pour le poète une première déception.

Les critiques acerbes du « Figaro » (2) lui portèrent un coup nouveau : « Mon cœur déborde de tristesse et de dégoût, écrivait-il après avoir lu l'article de ce journal. Pourquoi? Je n'en sais rien, mais j'ai la bouche amère. Jamais je n'ai eu de haine plus profonde pour le monde parisien, pour les gens de lettres. Je te jure que, si j'avais quelque argent, je ne publierais plus de ma vie » (3).

De plus, ses rapports avec sa famille sont très tendus : Madame Bouilhet ne comprend pas qu'il ait cédé aux « artistes dramatiques » les « droits de première représentation ». « Ma mère, mande-t-il à Flaubert, s'indigne de mon amour pour les acteurs ! Elle fulmine contre ces gens-là ! je lui avais répondu quelque chose de formidable, mais j'ai brûlé ma lettre. Seulement cette fois, c'est fini : je cesse toute correspondance, je n'ai pas assez de santé pour aller plus loin... Il ne suffisait pas des insolences de la critique : il faut encore les aboiements des miens : bravo » (4).

Enfin, il lui faut constater, malgré le succès de la comédie — lequel se prolongera pendant 80 représentations — et en dépit des recettes élevées, que le théâtre ne lui assurera ni la fortune escomptée ni l'indépendance nécessaire au poète : « Tu parles d'argent et de notre inexpérience ! écrit-il à son ami. Ma parole d'honneur, je commence à renoncer à l'espoir d'en gagner. Ce n'est pas, du reste, à

(1) Lettre inédite.

(2) 25 Novembre 1858.

(3) Inédit, sans date.

(4) Inédit, sans date.

cette fin que nous faisons de l'art: je crois que désormais, bon an, mal an, je vivrai sans peine. Mais quant à gagner des écus, c'est un leurre agréable ».

Et ce n'est pas « Le Cœur à droite » qui va faire tomber les « écus » plus nombreux dans la bourse du poète. Le Directeur de « La Presse », Charles Edmond, lui avait promis de le publier dans les colonnes de son journal, mais le manuscrit était resté entre ses mains de longs mois, si longtemps même que Bouilhet vit dans ce retard une fin de non-recevoir. Aussi, quand son ami, l'avocat Delattre, devint « co-propriétaire » du journal judiciaire et littéraire « l'Audience », le poète n'hésita pas à vendre aux nouveaux directeurs, qui le lui demandaient, « Le Cœur à droite » « pour simple publication, la somme de 400 francs » (1). (Vêtait peu. Du moins la Comédie refusée par la Revue de Paris, et indéfiniment ajournée par « La Presse », trouvait là un lieu de repos : la publication en fut commencée dans le numéro du 26 janvier et terminée dans celui du 23 février 1859.

Vers la même époque, il prépare l'édition d'un volume de vers qui paraîtra quelques mois plus tard : « Je retouche d'anciennes pièces de vers, écrit-il à Flaubert : peut-être pourrai -je m'en servir. J'ai adopté, sauf meilleur avis, l'ordre suivant dans le volume : lre partie : vingt pièces de la première manière, y compris « Le Cèdre » (Les Rois du monde). — 2e partie : études : pièces romaines, grecques, chinoises, égyptiennes, etc. — 3e partie : toutes mes pièces récentes, une trentaine environ, terminées par le « Poète aux Etoiles ». — 4e partie : le poème des «Fossiles». Comme cela j'aurais quatre

(1) Inédit, sans date.

tons bien marqués. Tu verras, je crois être dans le vrai. Du reste, trois mille et quelques vers, pas plus : c'est honnête déjà pour l'estomac des bourgeois » (1).

Le « Cœur à droite » publié, Bouilhet se met en quête d'un autre sujet dramatique : il veut « des personnages vrais, des caractères suivis, ou bien un sujet comique avec des épisodes de sentiment ». Mais pendant plusieurs semaines « les recherches, les lectures et les combinaisons » restent vaines : il lui faut constater que l'invention des thèmes dramatiques est décidément pour lui très laborieuse. H prie Flaubert d'excuser « l'inanité » de ses lettres, « image » de sa « tête », « pas roide, pas roide ! » « Je suis actuellement dans les heures noires, ajoute-t-il,... dans l'état moral où tu m'as vu à Paris après « Madame de Montarcy », quand je piochais pour une autre idée. Décidément j'ai l'invention difficile!... Je vais me remettre à chercher toujours. Je trouverai plus ou moins, et ainsi de suite, jusqu'à la dernière scène de cette sotte comédie que nous jouons tous, sans le savoir, pour l'amusement de je ne sais qui ! » (2).

Il supplie son ami de le « mettre sur la voie », et lui « demande en grâce un mot, un quart d'idée, une chose comique », « une position critique dans la vie ordinaire, qui puisse aller avec les vers ». « Si tu fais cela, lui écrit-il, tu me sauveras tout net : je t'assure que j'en ai besoin, je n'en peux plus » (3).

(1) Inédit, sans date.

(2) Inédit. Lettres écrites en Avril ou Mai 1859.

(3) Inédit. (3 Juin 1859).

Flaubert, maintes fois sollicité de la sorte, proposa-t-il au poète le sujet de « l'Oncle Million » ? Aucun document ne nous permet de l'affirmer. Nous constatons seulement que Bouilhet s'arrêta avec enthousiasme à cette idée féconde : représenter un jeune poète incompris dans une famille bourgeoise.

Tout un monde de souvenirs intimes, sa propre jeunesse, s'éveille dans sa mémoire. Il se revoit pauvre et timide, coudoyant à Rouen les « marchands dorés » aux « blasons de pacotille :

Pains de sucre en sautoir, et coton sur azur » (1).

Il se souvient des premiers malentendus avec sa famille, lorsque celle-ci le pressait de renoncer à la poésie et de se consacrer entièrement aux études positives, qui assurent avec une situation sociale l'avenir matériel. Il retrouve ses observations de professeur : il se rappelle la docilité de ses élèves, leur enthousiasme devant la beauté artistique qu'il leur révélait avec une âme fervente, et par un contraste amusant, « la bêtise des bourgeois qui ingurgitent du latin et de la littérature à leurs fils, sans se douter qu'ils puissent jamais y prendre goût sérieusement » (2). C'est une comédie vécue qu'il veut écrire : il mettra beaucoup de lui-même et beaucoup de son ami Flaubert dans le jeune poète qu'il représentera « brutal, ennuyé, exaspéré, ennemi des idées reçues. . . vrai énergumène, respectable par son élan » (3), et par son « besoin de l'idéal ».

Il entrevoit de « fameux caractères », qui ceux-là aussi paraissent copiés d'après nature : une « petite sœur bour-

(1) « Le Lion », Œuvres, p. 72.

(2) Inédit, sans date.

(3) Inédit, sans date.

geoise » du poète, leur mère d'une dévotion étroite, et un jeune « notaire rangé ». Avec quel plaisir il campera le « père bourgeois », qui sera «bon », à condition qu'il ne soit pas le sosie du père d'Hélène Peyron, et ne tombe jamais « dans le Daubret par un seul hémistiche ! » (1).

Le scénario fut vite bâti. Tisserant, à qui il a été soumis, l'approuve : le poète est « certain d'avoir un sujet jouable comme fonds et comme incidents ». « Je crois, écrit-il, qu'il y a de bougrement bons vers à faire là dedans, et de bons mots et opinions bourgeoises à émettre : bref, je suis content jusqu'à nouvel ordre ». On lui avait reproché trop de métaphores et d'images poétiques dans Hélène Peyron; il continuera cependant à en user : « Mon poète, mon énergumène, écrit-il à Flaubert, ne doit pas se priver de cette consolation. Il soutient les principes : la métaphore est un principe. C'est un être aux allures exceptionnelles au milieu d'un monde à plat- ventre dans les idées reçues. Il commence toujours par des vers secs et ironiques et finit par la colère et les images. Bien entendu que les bourgeois ne feront pas de métaphores. Je n'en mettrai même pas dans la bouche de l'amoureuse. Mais lui, songe donc, c'est un animal curieux, une monstruosité bizarre : c'est toi chez Lormier fils, ou chez le notaire Hauvel. Et Dieu sait que tu ne te prives pas de figures en pareilles occurrences !... » (2). Léon Rousset — ainsi appelle-t-il son poète — s'en priva si peu qu'on reprochera à l'auteur, comme pour Hélène Peyron, d'avoir employé trop « d'images et de coloris poétique » (3).

(1) Inédit, 17 juin 1859.

(2) Inédit, sans date. Lettre éerite en Juin ou Juillet 1859. J'y relève cette phrase: « Si Dieu me prête souffle, à raison de 22 ou 24 vers par jour, j'aurai fini le premier acte pour le 1er Août.

(3) Angot, Op. cit., p. 112.

Avant d'être achevée la pièce est reçue à l'Odéon. Mais cette fois il y a contrat : le théâtre s'engage à représenter l'œuvre et l'auteur à livrer la comédie pour le mois de Janvier 1860 : « Si j'avais la chance, écrit-il, de m'imposer plus carrément, avec quel bonheur, Tan prochain, je me lancerais en pleine poésie dramatique ! J'en écume d'avance ! » (1).

Il semble qu'il va pouvoir « s'imposer». En Juillet 1859, son recueil de poésies, publié sous le titre modeste et charmant de « Festons et Astragales », reçoit en somme bon accueil du public et d'une partie de la critique. Un mois après, à l'occasion de la fête de l'Empereur, il est nommé chevalier de la Légion d'honneur. Ses amis s'en réjouissent : Sandeau lui envoie « sa carte avec un long bout de ruban rouge » (2) ; Flaubert dans une lettre fort spirituelle, « morceau succulent d'un bout à l'autre » — qui malheureusement n'a pas été conservé — est heureux de voir enfin récompensés « le lyrisme de Rousseau, la grâce de Florian », que son ami allie dans ses vers; Madame Bouilhet est « enchantée de l'événement » (3).

Mais il est ressaisi bien vite par les difficultés matérielles, qui l'irritent d'autant plus qu'il se sent moins capable de les vaincre ou même de les dominer. Devant le succès obtenu par le « Testament de César Girodot », La Rounat, le directeur de l'Odéon, lui propose, moyennant une indemnité, de retarder jusqu'au 15 Février 1860 la représentation d'Hélène Peyron, prévue pour le mois de Janvier, et le poète se demande si ce n'est pas « l'occasion de porter la pièce aux Français ». L'intervention de

(1) Inédit, sans date.

(2) Inédit, 14 Août 1859.

(3) Inédit, 1er Novembre 1859. Lettre communiquée par M. Leblond.

Flaubert l'empêcha de donner suite à cette idée, mais estimant que La Rounal reportait à une date trop avancée de la saison théâtrale la représentation de la comédie, et pouvait ainsi en compromettre la réussite, il décida de ne pas la faire j-ouer cet hiver-là : « J'ai laissé, écrivait-il à Flaubert, ma pièce reçue, après lecture et distribution des rôles pour l'hiver prochain, pour ce brave mois de Novembre, comme d'habitude... Je vais me mettre vite à une machine pour les Français, qui pourra être faite dans huit ou neuf mois, c'est-à-dire en Septembre ou en Octobre, donc elle pourra être jouée aux Français en Mars 1861, si rien ne cloche » (1).

L'Histoire de l'Espagne lui fournit le thème de ce drame nouveau, qu'il intitula « Dolorès »

S'il paraît en avoir trouvé le sujet rapidement, il passa par de multiples tâtonnements avant d'en agencer le scénario définitif, avant surtout de trouver le « ton » naturel aux sénoras, aux caballaris, et aux fiers gentilshommes : « Quel fardeau j'ai sur les épaulés, écrivait-il à Flaubert : une douzaine de personnages à manœuvrer et le ton ! J'en frémis. Je vais un peu à l'aventure sans me préoccuper de couleur locale, laquelle serait plaquée et romantique malgré moi. Je tâche d'éviter les mots à physionomie trop moderne : c'est de la couleur négative ».

Un événement inattendu le détourna quelque temps de ces préoccupations. Au mois de Mars 1860, Thierry, l'administrateur général de la Comédie-Française — qui, dans « Le Moniteur » (2), à propos de « Festons et Astragales »,

(1) Inédit, sans date.

(2) 13 Septembre 1859.

lui avait consacré un article « splendide », « trop splendide » et « lourd à porter », de l'avis même du poète — lui demanda une « ode patriotique ». « L'annexion de la Savoie à la France, lui écrivait-il, me paraît très prochaine. La France reprendra les deux départements .du Mont-Blanc et du Léman, qu'elle avait acquis en 1802. Il y aura lieu, ce me semble, à une fête nationale, et pour ma part, je ne serai pas fâché de voir François de Sales et Joseph de Maistre, deux français s'il en fut, devenir rétrospectivement nos compatriotes.

Enfin, j'aurais bien envie que mon théâtre célébrât en beaux vers cet accroissement de la vieille terre natale. Des vers, j'en aurai de tout le monde : de beaux vers, c'est à vous que je m'adresse pour en avoir. Le sujet vous convient-il ? Sentez-vous qu'il puisse vous inspirer? Je vous demande une prompte réponse. Je sais qu'on ne fait pas violence à la poésie. Oui ou non? Non, je respecterai le sommeil de la Muse. Oui, je serai heureux de vous voir mettre le bout du pied au Théâtre-Français!... » (1).

Bouilhet est très embarrassé. Célébrer les victoires nationales, la politique, est-ce digne de l'art? Mais, s'il refuse, ne va-t-il pas s'aliéner la sympathie de Thierry, qui a été « si charmant » pour lui « dans le Moniteur, et partout, et toujours », et se fermer ainsi les portes du Théâtre Français? Il consulte donc Flaubert. Celui-ci, fidèle à la théorie de l'art indépendant, n'hésite pas et lui conseille un refus intransigeant : « Jamais î jamais ! jamais! C'est une enfonçade qu'on te prépare, et sérieuse. Au nom du Ciel, ou plutôt en notre nom, mon pauvre vieux, je t'en supplie, ne fais pas cela. C'est impossible de toute ma-

il) Inédit. 13 Mars 1860.

nière... Laisse de semblables besognes à Philoxène et à Théo. Encore une fois, et mille fois, non ! » (1).

Bouilhet est « persuadé entièrement » par les « bonnes raisons » de son ami. Il refuse l'offre de Thierry sous prétexte que « le sujet » ne « l'inspire pas du tout » et parce qu'il veut « entrer aux Français » non « avec une ode de cent vers », mais « avec une pièce en cinq actes » (2), qu'il élabore présentement.

Plus tard Flaubert, faisant allusion à ce refus dans la Préface des « Dernières Chansons », l'expliquera par les principes intransigeants de son ami en matière littéraire : « Quant à l'art officiel, écrira-t-il, il en a repoussé les avantages, parce qu'il aurait fallu défendre des causes qui ne sont pas éternelles » (3).

Bouilhet, qui s'est « cassé la tête » à cause de cette « affaire des Français », est obligé d'interrompre une seconde fois, au début d'Octobre, le travail de « Dolorès ». Il faut préparer les répétitions de « l'Oncle Million », « refaire la lecture générale » aux acteurs de l'Odéon, car si les interprètes « savent presque tous leur rôle depuis un an », il a « un acteur nouveau », et il est « bon de rappeler aux autres l'ensemble de la comédie». D'ailleurs, sa présence est nécessaire « dans un théâtre où le directeur n'assiste jamais aux répétitions » (4).

Il retrouve l'activité fiévreuse qui précéda « Madame de Montarcy » et « Hélène Peyron », surveille chaque répé-

(1) 15 mars 1860. Gorr. III, p. 236.

(2) Inédit. Mantes, 16 Mars 1860.

(3) Préface, p. 300.

(4) Inédit, sans date. Lettre écrite au début d'Octobre.

tition, soigne les mille détails des costumes et des décors, revoit ses amis Gautier, Préault, Saint-Victor, Philoxène Boyer, d'Osmoy, les deux Guérard, et visite les critiques et « les chefs des petits journaux ». A Flaubert, toujours inquiet, il détaille les multiples démarches qu'il s'impose: bientôt il l'appelle près de lui : « Nous reverrons Janin ensemble, lui écrit-il, et Fiorentino, si tu veux. . Je te voudrais bien trois jours avant l'événement » (1).

Le 6 Novembre 1860, « l'Oncle Million » est joué pour la première fois. Dès les premières représentations contrariées, il est vrai, par le mauvais temps, Bouilhet constate le peu d'enthousiasme du public et la réserve des journaux. Le 15 décembre, il écrit à Flaubert: « La presse a été, en général, mauvaise pour la pièce, magnifique pour le poète et pour les acteurs ». Quelques jours après, l'insuccès était évident : la comédie ne pourra tenir longtemps l'affiche de l'Odéon : « Tout va de mal en pire, mandait-il à Flaubert. Je suis étouffé systématiquement par ces canailles de l'Odéon, le tout pour complaire à Doucet, et parce que LaRounat veut être décoré et se montrer souple et complaisant.

J'ai le cœur plein d'amertume et les yeux pleins de larmes, que je retiens avec un mal extrême. La grande presse a été détestable, la petite presse lâche à n'en pas avoir l'idée! C'est un coulage... Je te raconterai les canailleries successives de LaRounat et de Tisserant : Ces crapules, qui me jouent sans m'annoncer dans l'époque la plus détestable de l'année, avec des neiges et les approches du Jour de l'An, prétendent mettre en ligne de compte les

fl) Inédit, sans date.

recettes minimes qu'ils font, pour crier eux-mêmes après la pièce...

Que vais-je faire? Que vais-je devenir? Je l'ignore complètement. Je n'ai jamais été si mal pris à aucune époque de mon existence... » (1).

Il croit d'ailleurs la pièce « étouffée par ordre », parce que Doucet, son rival, veut obtenir le prix du concours académique avec un drame intitulé « La Considération ». « Doucet, écrit-il, vise au prix de l'Académie. Il aura pour lui Sandeau, Sainte-Beuve, quoi qu'on en dise, et Ponsard et bien d'autres. Il est de ma dignité de ne pas lutter avec cet idiot, et j'avoue même que j'aurai un certain orgueil à voir couronner « La Considération ».

Pendant que le poète se remet « tant bien que mal » au drame espagnol et l'écrit « avec une médiocre confiance dans le public et les directeurs », Flaubert tente de le tirer d'affaire. Il raconte à Duplan l'échec de la comédie, comment Bouilhet a refusé de présenter son drame au concours académique, pour ne pas devenir un rival de Doucet, et lui demande de faire en sorte que l'empereur assiste à l'une des représentations de l'Odéon (2). Peine perdue. Il essaye aussi de le recommander de nouveau à son ancien protecteur, M. Blanche. Nouvel échec : Blanche répond qu'il ne comprend pas l'isolement du poète à Mantes. Cette fois, la mesure est comble: alors qu'il a « juste de quoi manger » et ne peut choisir qu'entre « le séjour à Mantes ou l'enterrement à Cany », Bouilhet demande à être délivré à jamais des « donneurs de conseils dont la poche est pleine » (3).

(1) Inédit, décembre 1860.

(2) Gorr. III, p. 270.

(3) Inédit, sans date.

Et voilà que « Dolorès », elle aussi, risque d'avoir la même infortune que « Sous Peine de Mort». Le poète, en effet, apprend que Vacquerie écrit comme lui un drame dont le sujet est emprunté à l'histoire de l'Espagne. Il redoute cette pièce « jour et nuit » : si celle de Vacquerie réussit, il sera « défloré » ; si elle n'a pas de succès, il aura du mal à « placer » la sienne (1).

Il n'y avait aucune parenté entre les deux drames, mais celui de Vacquerie subit au théâtre un piteux échec. Bouilhet est résolu cependant à terminer le sien... » Il faut de la vertu et des convictions, écrit-il à Flaubert, en face de ce public chaque jour plus bête et plus aplati ». Malgré ces efforts, il avance avec des « lenteurs inouies » dans le dernier acte : il sent peser sur lui « la presque certitude d'être refusé aux Français, et dans tous les cas fort peu goûté du public » (2).

Au mois de Mai 1861, la pièce est terminée et lue au Théâtre-Français : elle est reçue « à corrections ». « Tout cela me fait prendre le théâtre en dégoût », écrit-il, abattu par ce demi-succès. « Je crois que j'ai fait fausse route en ne continuant pas dans la voie de Melaenis et des Fossiles. Mais je ne pouvais pas faire autrement : c'est la fatalité de ma position » (3).

Pour que lui paraisse moins monotone ce travail des corrections exigées, il relit les auteurs latins : le « Satyricon », « édition allemande, avec de très bonnes notes grecques et latines», « l'Ane d'or » d'Apulée, Ammien-Marcellin, Suétone et Juvénal, les historiens surtout, desquels il tire le sujet de Faustine.

(1) Inédit, sans date. Lettre écrite vers le mois de Mars 1861.

[2) Inédit, sans date.

(o) Inédit, sans date.

Enfin, dans une lettre du 25 Octobre 1860, il annonce à Flaubert qu'il a fait la « seconde lecture » : il est « reçu », mais encore avec des « changements nouveaux », il n'est donc pas plus c< avancé » qu'auparavant. Ni « Dolorès », ni « Faustine », dont il voudrait faire une pièce à grand spectacle pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin, ne pourront être jouées avant un an. L'argent va lui manquer : « Que devenir? écrit-il. Il y a dans la vie un point jusqu'où l'on monte. Après, il faut descendre toujours : j'en suis à la descente. Je voudrais qu'elle ne soit pas trop longue» (1).

Bouilhet écrivait cette lettre le 25 Octobre. Le lendemain, le sujet de Faustine recevait l'approbation de Fournier, le directeur de la Porte-Saint-Martin.

Nul drame, semble-t-il,nefut composé par notre auteur avec autant d'enthousiasme que « Faustine». Le poète de Melaenis et des pièces « Romaines » revenait, par une dilection particulière vers l'antiquité latine, vers les siècles de la décadence, qu'il avait heureusement décrits : il retrouvait « les mêmes détails de mœurs, les mêmes jeux, les mêmes balles physiques... en plus le troupeau énorme des philosophes encouragés par Marc Aurèle ». Il découvrait un personnage d'un « grand relief » en Faustine, l'ambitieuse épouse de l'empereur, poussant un lieutenant audacieux, qu'elle aime, à s'emparer du pouvoir pour conserver ellemême une place sur le trône. Il tenait un filon riche : après l'échec del'« Oncle Million », et la fortune médiocre de « Dolorès », il espérait enfin marcher vers un succès réel.

(1) Inédit, 25 Octobre 1860 (Timbre de la Poste).

Il se plaignit bien, en écrivant la prose harmonieuse de « Faustine », de « difficultés inextricables ». « J'ai bien du mal à avancer, avoue-t-il à Flaubert, en écrivant le premier acte. Si un repos est fort beau en description, c'est chose rude que de le mettre sur la scène. Je n'avais pas prévu cette difficulté : décrire est facile auprès de cela. Quel vide comme action î » (1). Il paraît cependant avoir composé le drame plus rapidement que les précédents : vers la fin de l'année 1862, la dernière scène était achevée.

En même temps, il collaborait avec Flaubert au «Château des Cœurs ». Le romancier, attiré depuis de longues années vers le théâtre, cherchait un sujet de féerie qui lui permît de bafouer l'égoïsme et la médiocrité des « bourgeois ». Dès 1862, il avait fait appel à Louis Bouilhet et à leur ami commun d'Osmoy, qui avait eu quelque succès au théâtre, mais cette collaboration à distance, sur un thème trop vague, était demeurée sans résultat. Lorsque l'année suivante Flaubert revint à la charge, ce fut Bouilhet qui cette fois prit à cœur la réussite de l'entreprise.

Que l'idée générale de la féerie appartienne au romancier, nous l'admettons volontiers, puisque cette haine vouée à l'esprit bourgeois s'étale complaisamment dans toute sa correspondance d'alors, mais au poète revient, à coup sûr, l'honneur d'avoir inventé le scénario, où « des êtres invisibles plus forts que nous », les fées et les gnomes, luttent sans trêve, ceux-ci symbolisant l'esprit positif, terre à terre, celles-là dispensatrices des sentiments géné-

(1) Inédit, 1862.

reux. Il explique à Flaubert comment, avec le plan minutieusement développé qu'il lui envoie, il leur sera facile de pourchasser les ridicules bourgeois et de bafouer la bêtise, l'égoïsme, la médiocrité de l'humaine nature : « Tu comprends, lui écrit-il, qu'avec ce plan, nous avons la société tout entière à blaguer : les gnomes, c'est-à-dire les utilitaires, les prosaïques tiennent le monde depuis mille ans. Voilà pourquoi on ne rencontre plus guère de fées sur les boulevards ou même dans nos bois. Elles habitent, exilées, des régions nuageuses, fantastiques, légères et mobiles comme elles. Quand elles veulent descendre sur la terre envahie par les instincts mauvais, elles n'ont guère que les extrémités polaires ou les profondeurs inconnues de l'Afrique. Ça ne peut pas durer. . . Les fées aiment la terre : elles ont été créées pour cette planète, elles veulent y régner de nouveau. Puisqu'elles finissent par triompher dans la pièce, le dénouement est consolant, sinon vrai : nous allons entrer avec les Fées dans une phase meilleure » (1).

Flaubert fut «choqué » de cette pénétration continue du réel par le surnaturel: il eût préféré deux intrigues parallèles. Bouilhet l'en dissuada : « Tu veux faire, lui écrivait-il, une comédie humaine, et le supernaturel éloigné, séparé, abstrait. Non, je ne vois pas la chose comme cela. J'aimerais mieux, alors, faire simplement une comédie d'intrigue sans aucune fée. Mais du moment que tu les admets, il faut comme Hoffmann dans le « Pot d'Or », les nicher à chaque acte de la vie, à chaque minute de l'existence » (2). Bouilhet était heureux d'avoir inventé ce mélange de réalisme et d'imagination : il croyait assurer

(1) Inédit, sans date.

(2) « Œuvres de G. Flaubert, Théâtjre », Edition Conard, p. 519.

par là à leur féerie une place d'honneur dans les Annales du Théâtre : « Je voudrais bien savoir, écrira-t-il plus tard à propos de Fournier, ce qu'il entend par « la forme n'est pas neuve! » D'abord, il n'y a pas de calembour: première nouveauté ! Seconde nouveauté : c'est écrit en français ! Et en troisième lieu, le mélange de la vie réelle en habits noirs et des choses fantastiques constitue une forme de féerie dont je ne crois pas qu'on ait abusé jusqu'à ce jour» (1).

Il est difficile de délimiter quelle part revient à Bouilhet dans la première rédaction de la pièce. Les vers, sans doute, lui appartiennent. Il semble, en outre, qu'il eut la tâche d'écrire plusieurs tableaux : « Je termine actuellement mon cinquième tableau, mande-t-il à Flaubert : ce qui me fera trente-et-une pages serrées. Il me restera donc trois tableaux, puisque j'en avais huit. Mais j'avoue que je n'y vois rien. Sur les six que j'ai faits il y en avait deux très vides, le treizième et le quatorzième... » (2). La féerie sera réduite à dix tableaux par Flaubert (3). Ni la correspondance, ni l'étude du style ne permettent d'éclairer d'une lumière plus vive ce point de collaboration.

Cependant, à la fin de 1863, « Faustine » allait apparaître sur la scène de la Porte-Saint- Martin. La situation financière, « plus que précaire », du théâtre, « le système d'économie stupide », que préconisait le directeur, rendirent le poète hésitant : il était torturé par la crainte « de laisser

(1) Inédit, sans date.

(2) Inédit, sans date.

(3) Cf. l'étude de René Descharmes et René Dumesnil : « Autour de Flaubert », I, p. 333 et suivantes.

monter la pièce d'une façon nécessairement médiocre, et d'être, en outre, coupé en deux par une faillite ou une destitution » (1).

Le hasard le secourut. Les « créanciers de Fournier, seuls directeurs du théâtre, son tapissier, perruquier et autres », s'insurgèrent contre les frais énormes qu'entraînait « Faustine » et refusèrent de donner « leur argent pour cette pièce littéraire ». Une indemnité fut promise à Bouilhet et la représentation du drame reportée au mois d'Octobre de l'année 1864. « Je crois que tout est pour le mieux, écrivait le poète, et que j'échappe à un danger pire que le silence, c'est-à-dire à une déplorable exécution » (2).

« Tout » ne fut pas « pour le mieux » : il connut encore, de longs mois durant, les mécomptes habituels aux gens de théâtre. Flaubert en révèle quelques échantillons dans une lettre écrite le 3 Novembre 1863 : « Monseigneur, disait-il de son ami, a passé par des états déplorables... 1° sachant que Fournier ne voulait lui jouer Faustine que dans un an, il a retiré sa pièce; 2° Fournier a déclaré n'avoir pas l'argent de son indemnité; 3° Doucet lui a fait faire un manuscrit pour le montrer aux grands; 4° le dit Doucet a donné ce manuscrit à Thierry ; 5° Rouilhet a été sur le point d'intenter un procès à Fournier; 6° le même Fournier, samedi dernier, lui a envoyé une dépêche télégraphique ainsi conçue : « Je triomphe, je vais jouer Faustine immédiatement » (3). Quelques mois après, en effet, le 22 Février 1864, le drame était représenté sur la scène de la Porte-Saint-Martin, avec un luxe de décors et

(1) Inédit, sans date.

(2) Inédit, sans date.

(3) Gorr. III p. 383.

de costumes longuement décrit par les journaux (1).

Vers le mois de Juillet 1865, « la Conjuration d'Amboise » offre au poète le sujet d'un drame nouveau.

À mesure qu'il recueille des notes dans les « Histoires Tragiques de Belleforest, dans les Mémoires de Condé, dans les journaux de François de Lorraine, dans ce vieux Brantôme, dans Mignet et beaucoup d'autres », il s'enthousiasme pour cette époque « violente, sentimentale, chevaleresque et pleine d'emphase ». Il s'attache surtout à l'étude de deux physionomies qui contrastent avec les « férocités » du temps : Marie Stuart, « gracieuse et charmante figure à faire passer dans le drame », et dont « l'avenir bien connu de tous... donnera un reflet tragique à ses joies et à ses insouciances de jeune fille » ; le faible François II, le « roi-enfant » : « C'est un innocent, écrit-il, qu'on dresse aux férocités et qui n'est pas coupable. On sent qu'il n'ira après sa mort ni en paradis, ni en enfer ; ce roi qui n'a pas régné ressemble aux enfants qui n'ont pas vécu » (2).

Il se réjouit pareillement à la pensée qu'il pourra donner une large place à la galanterie, si large même que Flaubert tenta de l'en dissuader : « On était très galant, répétait Bouilhet, à la cour de François Ier, de Henri II et de Marie Stuart. On l'était, et je dis plus, on doit l'être puisque le public le croit : au théâtre, il faut accepter les idées historiques reçues... Marie Stuart doit être gracieuse, la cour des premiers Valois doit être galante : le

(1) Voir surtout l'article de Th. Gautier dans « Le Moniteur Universel » du 23 Juillet 1864.

(2) Inédit. Mantes, 14 Juillet 1865 (timbre de la Poste).

public se moque de la couleur locale ; rappelle-toi « les Burgraves ». Et puis, es-tu sûr qu'on n'était pas très galant la veille de ces massacres? N'y a-t-il pas toujours des pastorales au bord des tueries et ne va-t-on pas toujours de plein pied des bosquets de Trianon aux murailles nues du Temple ? » (1).

Il prévoit en outre les précautions nécessaires pour ne pas permettre aux spectateurs de découvrir dans le drame des allusions aux événements contemporains, surtout pour ne pas entrer en lutte avec la censure, il s'imposera de « glisser sur les querelles religieuses », et montrera qu'alors elles étaient seulement « un prétexte, pour couvrir les menées purement politiques » ; il ne placera pas l'action « dans les guerres de religion, mais seulement à la veille » (2).

Bien que le poète se fût remis avec peine « au train poétique », car depuis trois ans il n'avait pas écrit de vers pour le théâtre, la pièce fut rapidement composée. Au début de l'année 1866, elle était terminée ; d'après les conventions passées avec l'Odéon elle devait être représentée en Mars. Mais « le Lion Amoureux » de Ponsard, tragédie en « vers de dentiste » (3), jouissait alors d'un « immense succès ». Les auditeurs ne l'estimaient pas, comme Bouilhet, une tragédie écrite en « vers de dentiste ». Par une telle boutade, l'auteur de la Conjuration d'Amboise trahit son irritation : « Le public parisien, écrivait-il, n'a pas assez de poésie dans l'âme pour acclamer deux tartines en vers à un mois de distance ». Il était

(1) Inédit.

(2) Inédit.

(3) Inédit.

bon d'ailleurs que la pièce fût « repolie » et « reserrée ». Il décida d'en reporter l'apparition « en Novembre, comme d'habitude » (1).

Au mois de Juillet 1866 (2), il commençait un drame en vers : « Le Pèlerinage de Saint-Jacques ». Le premier acte seul fut écrit. Le poète, en effet, avait tenté, dans cette pièce. « d'être vague et légendaire », puisqu'il lui était impossible de retrouver, « avec ses détails réels », l'histoire qu'il portait sur la scène : il sentit bientôt qu'il faisait fausse route. « Le vague, écrivait-il à Flaubert, tu le sais aussi bien que moi, ne va guère au feu de la rampe. La légende a besoin de vivre fortement pour atteindre le 5e acte, et j'ai un diable de vers qui devient de plus en plus clair et français » (3). Le souvenir de l'échec de Dolorès, drame insuffisamment historique, les doutes peut-être des directeurs de théâtre sur le succès final, lui firent abandonner l'œuvre commencée. • D'ailleurs, en cette fin d'été 1866, les répétitions de la « Conjuration » absorbent toute son activité. Le 25 Octobre, le drame était représenté pour la première fois sur la scène de l'Odéon. Le succès fut immense. La pièce eut cent cinq représentations à Paris et enthousiasma la province. « On me joue à ma connaissance dans plus de vingt villes, grandes et petites », écrivait le poète.

(1) Inédit, sans date.

(2) Le manuscrit porte cette date à la première page : 12 Juillet jeudi, 1866.

(3) Inédit, 1" Août 1866.

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