‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 27 sur 48 · I. — La Bibliothèque de Rouen « Mademoiselle Aïssé · texte numérisé non relu

I. — La Bibliothèque de Rouen « Mademoiselle Aïssé

La Mqrt IL — Flaubert et les Œuvres' posthumes Publication des « Dernières Chansons »

Représentation de « Mademoiselle Aïssé »

Malgré le succès de la « Conjuration d'Amboise », les amis de Bouilhet s'inquiétaient de son avenir : on s'enquérait pour lui d'une situation, qui éloignât les soucis toujours renaissants de la vie matérielle; on s'informait, bien qu'il s'y opposât par respect de la volonté maternelle, des places de directeur prochainement vacantes dans les théâtres. Flaubert, de son côté, espérait qu'il reviendrait habiter Rouen, et escomptait le retour des journées heureuses qu'autrefois ils avaient vécues ensemble dans la maison de Croisset : « Je regrette autant que toi, cher vieux, lui écrivait Bouilhet, nos longues lectures, nos longues causeries, et ces semaines entières, où nous n'étions ennuyés que quand il arrivait une

visite ! » Et ailleurs : « Notre vie n'est pas drôle, mais qu'y faire? Gomment maîtriser les circonstances, quand nos volontés mêmes se dérobent? Je fais souvent le rêve de nous retrouver à la fin réunis comme au début, mais où ? mais quand ? » (1).

On crut arrivée, au début de 1867, l'occasion attendue lorsque mourut l'intendant du château de Gany, M. Requier. En voyant disparaître ce « dernier ami des temps passés », ce « dernier lien », qui le « rattachait à Gany » et à sa « première enfance », le poète fut envahi par une « grande tristesse ». « Ces départs-là ont quelque chose de sinistre », avouait-il. Flaubert alors, mettant à profit ces inquiétudes sur l'avenir, l'incita à solliciter la place devenue vacante au château. Bouilhet, qui peu d'années avant regimbait contre le conseil d'un « enterrement à Gany », est moins intransigeant aujourd'hui : l'expérience des difficultés matérielles de la vie le porte à peser la question avec plus de sang-froid. Peu s'en fallut qu'il ne sollicitât ce rôle d'intendant et ne reprit ainsi la tradition paternelle. Seul son peu de goût pour des fonctions exigeant surtout de l'initiative et de la précision l'en empêcha : « C'est si loin de mes aptitudes, écrivait-il à Flaubert. Mon père, tout soldat qu'il était, appartenait à une grande administration : il a dirigé les hôpitaux ; c'était toujours du calcul et mille détails auxquels je suis plus qu'étranger » (2).

La solitude, de plus en plus, se fait autour de lui. Sa mère meurt au mois de Février. « La catastrophe » vint « avec une rapidité effrayante », au point qu'il ne put,

(1) Inédit, sans date.

(2) Inédit, sans date.

« par la faute d'un télégramme mal servi », arriver assez tôt pour fermer les yeux de Madame Bouilhet : il ne put entendre les recommandations que cette excellente chrétienne confia à ses filles touchant l'avenir de leur frère. La séparation lui fut douloureuse. Devant la tombe de sa mère, chérie, malgré des heurts, d'une affection tendre, le poète fit-il un retour vers son éducation religieuse, éprouva-t-il quelques remords sur sa vie irrégulière ? Nous ne le savons pas: aucune ligne de la correspondance adressée à Flaubert ne décèle cette préoccupation. Il s'efforce, devant l'intransigeant ami, à garder l'attitude rigide d'un stoïcien : « Je commence, lui écrit-il de Gany, à me remettre un peu de mon « étonnement ». C'a été une douleur presque physique, comme un paquet de mes entrailles qui s'en allait. J'avais emporté Montaigne, ce brave homme m'a soutenu » (l). Il laisse seulement transparaître le sentiment de réconfort que lui apporte la sympathie de ses amis : de G. Sand lui affirmant qu'elle 1' « aime davantage dans cette cruelle épreuve » (2); de la princesse Mathilde elle-même lui envoyant « quelques mots très charmants » (3). Il paraît heureux que les liens d'amitié se soient resserrés entre lui et ses sœurs dans l'épreuve commune : « Mes sœurs vont mieux, écrit-il, je ne tarderai pas à venir les revoir. Elles ont, Dieu merci, de nombreuses occupations et pressées : c'est une bonne chose pour ces premiers jours » (4).

Au mois d'Avril, la place de Conservateur à la Biblio-

(1) Inédit, sans date. (Février 1867).

(2) Inédit, sans date. Billet communiqué par M. Leblond, d'Amiens.

(3) Inédit, sans date. (Février ou Mars 1867).

(4) Inédit, sans date. (Avril 1867).

thèque de Rouen devint vacante par la mort du titulaire, André Pottier. Des amis du poète, qui avaient maintes fois rêvé de le voir installé là, et même avaient fait pour lui quelques démarches discrètes, l'avertirent que le digne fonctionnaire « était au plus mal». D'après leur conseil, Bouilhet fit officieusement des ouvertures au Maire, M. Verdrel. Celui-ci le reçut « parfaitement ». « Il m'a renouvelé, mandait le poète à Flaubert, son désir de me voir obtenir ce poste. Seulement il pense que plus j'aurai de protecteurs à Paris, et de recommandations, et plus j'aurai de chances, quoique la place soit municipale ».

Il se met donc en devoir d'obtenir l'appui de la princesse Mathilde et de Duruy, le ministre de l'instruction publique. En même temps, il envoie une « demande formelle au Maire », et une autre à la Préfecture pour poser sa « candidature carrément ».

Cette activité ne fut pas vaine : le 2 Mai la nomination de « Monsieur Bouilhet, homme de lettres », à la Bibliothèque de Rouen, était officielle. « L'administration », lit-on dans l'acte de nomination signé par Verdrel, se disait heureuse d'attacher « à la principale collection scientifique de la ville » le poète Normand qui s'était acquis « dans la carrière des lettres des titres propres à justifier » (1) ce choix.

Il voyait ainsi se réaliser le rêve maintes fois caressé de se rapprocher de Flaubert et de ses amis de collège. Mais par un revirement, dû à son tempérament inquiet, à peine fut-il informé du succès de ses démarches que son enthousiasme tomba vite : plus même son départ de Mantes devenait proche, plus il était « tracassé par l'idée de

(1) Inédit.

retourner à Rouen ». Il redoutait d'y être «perdu au milieu de gens qui ne comprennent que le succès matériel », et qui, cela lui étant ôté, ne verraient plus en lui « qu'un simple bibliophile » (1). Peut-être aussi allait-il regretter la retraite de Mantes, où il avait pris l'habitude de travailler à ses heures, sans la contrainte d'un règlement, sans la préoccupation surtout d'une besogne étrangère à la poésie.

A Rouen, il choisit pour y installer ses pénates, à micôte, vers Bihorel, dans une rue bordée de haies vives, une petite maison blanche (2), cachée par des arbres et précédée d'unjardin plein de fleurs. Dans ce site champêtre, où pour le recevoir, « le printemps s'est hâté » (3), ses goûts de poésie et de tranquillité bourgeoise trouvèrent bientôt une satisfaction jusqu'alors inéprouvée.

Le 20 Mai, le nouveau bibliothécaire inaugurait ses fonctions. Il se disait résolu à les remplir avec zèle tout en continuant à écrire. « J'espère, mandait-il à son ami, M. Lepesqueur, en Octobre 1867, pouvoir travailler à Rouen, comme à Mantes. J'ai eu nécessairement quelques mois à consacrer à ma bibliothèque et à l'initiation d'une fonction dont j'ignorais bien des détails. Le plus gros est fait : aujourd'hui le travail va venir » (4). Flaubert, de son côté, lui répétait de prendre moins au sérieux son rôle de fonctionnaire. « On t'a mis là, lui disait-il, pour faire des vers et non pour ranger des bouquins ».

(1) Inédit.

(2) Elle occupait alors le numéro 43 de la rue Bihorel. Cf. le récit d'une visite faite par Guy de Maupassant au poète, « Le Gaulois » (21 Août 1882), reproduit par G. Dubosc, « Journal de Rouen » (20 Juillet 1919).

(3) « Mars », Œuvres, p. 95.

(4) « Nouvelliste de Rouen », (23 août 1882).

Il retrouva vite le silence nécessaire aux rêveries poétiques et à la recherche d'un sujet dramatique. Estimant avec raison que ses « deux vrais succès» avaient été deux tragédies « historiques ou mêlées à l'histoire », « Madame de Montarcy » et « la Conjuration », et ses « jolis fours », deux pièces qui n'empruntaient pas leur sujet aux faits réels, ce fut une figure historique, «Mademoiselle Aïssé», qu'il voulut présenter à la scène. Il trouva un plaisir réel à consulter les Annales du xvme siècle, riches en détails précis sur la naissance de l'héroïne chez les Turcs, son rachat et son éducation en France par Monsieur de Ferriol, sa passion pour le Chevalier d'Aydie et sa conversion au Christianisme. Il n'en éprouva pas moins à versifier son œuvre nouvelle. Au mois de Mai 1869, le drame était terminé et accepté par le théâtre de l'Odéon. Des changements, bien entendu, lui étaient demandés. La mort ne lui permit pas de les faire.

Depuis le début de l'année, en effet, il ne cessait de se plaindre de sa santé, d'une « grippe », qu'il ne pouvait complètement guérir. Il gémissait d'être devenu « une bête d'habitude » : « Où est le temps, écrit-il à Flaubert, où je faisais Melaenis en courant dans la boue d'une pension à l'autre ! Je prends ton refrain, triste, triste ! » (1). Il travaille avec « d'immenses dégoûts ». Il lui « arrive dans le corps des choses bizarres », dont il essaye de ne pas s' « occuper du tout ». Il a de la mort une terreur irraisonnée, on évite devant lui les allusions à son état de santé; on cache les nouvelles de décès; on s'efforce de donner aux conversations un tour de gaieté; c'est en vain. En outre, un malentendu avec Chilly, le directeur de

(1) Inédit. Cany, 3 Avril 1869.

TOdéon, à propos des corrections et de la représentation de « Mademoiselle Aïssé » le rend plus « malade » encore : il ne peut « retravailler dans de pareilles conditions ». « J'espère, ajoute-t-il, qu'une justice quelconque me vengera; c'est cette conviction qui m'empêche aujourd'hui de pleurer » (1).

Enfin, le 2 Juin, dans le dernier billet arrivé jusqu'à nous, il avoue à Flaubert qu'il est devenu « cacochyme et défiant », insupportable à ses familiers : « Il y a vraiment une cause physique, mande-t-il, je t'assure que je suis très malade par moments, et que je me sens écorché par des choses qui jadis m'auraient efïïeuré l'épiderme»(2).

Ce fut dès lors un désespoir violent, un tragique abandon de soi, qu'il traduisit en une pièce au titre significatif: « Abrutissement » :

Les hommes sont si mauvais, Que sans pleurer je m'en vais

Du monde.

Pour la haine ou l'amitié Je n'ai plus qu'une pitié

Profonde.

.le mange et je dors en chien :

Plus rien de noble et plus rien

D'austère !

Comme d'un cruchon fêlé Mon esprit s'en est allé

Par terre. . . (3)

Il souffrait d'une « albuminurie consécutive d'une néphrite » (4), qui s'aggrava très vite : pour obéir aux

(1) Inédit. Rouen, 30 Mai 1869.

(2) Inédit. Rouen, 2 Juin 1869.

(3) Juin 1869, Œuvres, p. 415.

(4) Angot, Op. cit., p. 32.

médecins il se rendit à Vichy au début de Juillet. Là, le cas fut jugé incurable : on renvoya le malade à Rouen, où, presque subitement, sans l'assistance d'un prêtre, il mourut, le dimanche 18 Juillet 1869, dans sa quaranteneuvième année (1).

Le mardi suivant les obsèques furent célébrées en l'église Saint-Romain. Si le préfet et le procureur impérial, des avocats et des médecins prirent part au cortège, par contre, à peine quelques centaines d'amis du poète, auditeurs ou lecteurs reconnaissants, se joignirent à eux. Son amour de la tranquillité, son horreur aussi des « bourgeois », l'avaient empêché de nouer à Rouen de nombreuses relations. Sans doute on y parlait beaucoup de lui, parce qu'il était bibliothécaire, sans doute aussi « quelques jeunes gens l'admiraient frénétiquement », et ses camarades de collège lui conservaient une amitié fidèle ; mais dans le public « on ne le connaissait guère ; les nombreux parents des académiciens » le déclaraient « surfait» (2). Pour ces raisons sans doute ses concitoyens furent peu nombreux à ses funérailles. Flaubert exagéra donc en écrivant : « Ses compatriotes se portèrent à ses funérailles comme à l'enterrement des hommes publics » (3). Mais il avait raison d'ajouter : « La presse parisienne tout entière s'associa à cette douleur ; les plus hostiles mêmes n'épargnèrent pas les regrets; ce fut comme une couronne envoyée de loin sur son tombeau ». Il suffit pour se convaincre de la justesse de ces paroles de relire les articles

(1) Sur les derniers moments du poète, Cf. G. A. Le Roy: ce Quelques souvenirs... » (Mercure de France, 16 Août 1919).

(2) G. de Maupassant, « Le Gaulois », 21 août 1882.

(3) Préface des « Dernières chansons ». p. 289.

écrits par Théophile Gautier (1), Théodore de Banville (2), Villetard (3). Seul, Barbey d'Aurevilly refusa de s'associer à ces louanges : « M. Louis Bouilhet, écrivait-il, qui vient de mourir, va occuper l'attention cette semaine ; mais je ne crois pas que le bruit lui donne plus qwe ses huit jours, et malgré le drame reçu, dit-on, à l'Odéon, pour lequel on va faire une fameuse réclame de la mort prématurée de l'auteur, et qu'on exécutera comme une messe de Requiem dramatique à grand orchestre, ce pauvre Bouilhet sera définitivement renvoyé à l'oubli » (4). Au cimetière Monumental un adjoint au maire, Nétien, un sous-bibliothécaire, Fossard, et le Secrétaire de l'Association des Anciens Elèves du Lycée, Desbois, prononcèrent des discours. « Le Figaro » s'en indigna : à leurs «oraisons administratives» il eût préféré « autour de cette tombe d'un artiste de la pensée le silence éloquent», que d'autres poètes avaient réclamé pour eux. « Ce n'étaient pas les funérailles d'un poète, lisait-on dans le journal parisien, mais celles d'un bibliothécaire qu'on a célébrées à Rouen » (5). Il est vrai que les orateurs avaient longuement vanté les qualités du fonctionnaire et de l'ami et laissé dans l'ombre les mérites de l'écrivain. Le discours de Nétien mérite seul de retenir l'attention. Bouilhet « réalisait, y lisons-nous, l'image du poète avec toutes ses séductions. La nature lui avait donné la beauté du corps en lui prodiguant les dons de l'imagination, les richesses de l'esprit, la simplicité et les chaudes ten-

(1) « Le Moniteur Universel », 26 Juillet 1869.

(2) « Le National », 27 juillet 1869.

(3) « Journal des Débats », 28 Juillet 1869.

(4) « Le Gaulois », 24 Juillet 1869.

(5) « Le Figaro », 23 Juillet 1869.

dresses du cœur. . .Vous le sentez comme moi, Messieurs, ce n'est pas seulement un écrivain... que nous avons perdu et que nous pleurons, c'est un fils, c'est un frère, c'est un ami » (1).

Il fut inhumé près du chirurgien Flaubert, son ancien maître, le père du plus illustre et du plus fidèle de ses amis, et dans ce coin de cimetière l'auteur de « Salammbô » rejoignit quelques années après le poète de «Melaenis». Malgré ce voisinage, le tombeau de Bouilhet est aujourd'hui ignoré de beaucoup de ses concitoyens; seules quelques fleurs apportées régulièrement chaque année par une main pieuse y perpétuent le souvenir d'une amitié fidèle et reconnaissante.

Bouilhet mourant avait désiré que la mission de publier ses œuvres inédites fût confiée à quelques mandataires dévoués : « Tous ses livres et tous ses papiers appartiennent à Philippe, écrivait Flaubert au lendemain de sa mort à leur ami commun Maxime Du Camp. Il l'a chargé de prendre quatre amis pour savoir ce qu'on doit faire des œuvres inédites : moi, d'Osmoy, toi et Gaudron. Il laisse un excellent volume de poésie, quatre pièces en prose et « Mademoiselle Aïssé ». Le Directeur de l'Odéon n'aime pas le second acte; je ne sais pas ce qu'il fera. Il faudra cet hiver que tu viennes ici avec d'Osmoy et que nous réglions ce qui doit être publié » (2).

Les événements de 1870 empêchèrent que la volonté du poète fût immédiatement exécutée. Il ne nous a pas été possible d'établir si les amis chargés de cette publication

(1) « Journal de Rouen », Mercredi 21 Juillet 1869.

(2) Corr. III, p. 55<>.

posthume eurent l'occasion de se réunir ; vraisemblablement Flaubert se soucia peu de ce Comité de lecture. De son propre chef, aux pièces écrites depuis la publication de « Festons et Astragales », et déjà publiées par la « Revue de Paris » ou la « Revue Contemporaine », il ajouta, pour les éditer en volume, plusieurs poésies antérieures à « Melaenis » et restées dans les cartons : « A Rosette », « Oh ! serait-ce vrai ? », « Soir d'été », « La Fleur Rouge », « Dans le Cimetière de S. . . », « Le Nid et le Cadran », « Le Navire », «A une jeune fille ». Il ne paraît pas non plus qu'il ait consulté ses amis pour intituler le volume « Dernières Chansons ». Enfin lui seul se chargea de le présenter au public : il le fit précéder d'une « Préface », pleine d'émotion, où il racontait brièvement la vie du poète et vantait l'œuvre lyrique et théâtrale. La publication des « Dernières Chansons », au début de Janvier 1872, les difficultés avec l'éditeur Michel Lévy, constituent un chapitre de la vie du romancier, très exactement écrit par ses biographes René Descharmes et René Dumesnil : nous n'y reviendrons pas ici (1).

En même temps il s'occupait de faire représenter sur la scène de l'Odéon « Mademoiselle Aïssé ». Le 6 Janvier 1872, après qu'il eut surmonté toutes les difficultés, dont témoigne la correspondance alors adressée par lui à Philippe Leparfait, la pièce était jouée pour la première fois.

Elle fut diversement appréciée par les critiques litté-

* raires. Si Théophile Gautier, Théodore de Banville,

Charles de La Rounat, Xavier Aubryet, Jules Janin ne

ménagèrent pas leurs éloges à l'œuvre, d'autres, en plus

grand nombre, la jugèrent médiocre. « Le Figaro », tou-

(1) « Autour de Flaubert », p. 310 et suivantes.

jours sévère pour Bouilhet, ne vit là qu'un « drame inconsistant, faux, absurde, et... mortellement ennuyeux » (1). Dans « Le Temps », Francisque Sarcey en prononçait une condamnation sans appel : « Dans tout cela rien de sincère, rien qui jaillisse de source ! C'est du procédé et toujours du procédé !... On sent l'écolier qui imite, l'élève de Rhétorique qui a beaucoup lu et qui s'est colligé un peu partout un cahier d'expressions abondamment fourni... Je doute... que l'Odéon retrouve dans le nouveau drame de Louis Bouilhet le succès de la « Conjuration d'Amboise ». Il a le pire des défauts : il est ennuyeux. Au moins nousa-t-il ennuyés tous à la première représentation» (2). Quelques critiques trouvèrent même des allusions politiques dans ce drame joué au lendemain de la Commune. On fit au poète un grief d'avoir écrit la tirade de l'Acte III, dans laquelle le Chevalier d'Aydie prédit une révolution prochaine, où le peuple envahira le Palais Royal :

Quand le grand timbre d'or qui sonnait notre histoire Ne sera plus ici que le signalde boire,.. Et que sous ces lambris, où reviennent des ombres, Comme un bûcher funèbre entassant nos décombres, Vous aurez allumé dans votre déraison, Quelque beau l'eu de joie à brûler la maison ; Peut-être que le peuple, à bout de patience, Voudra des vieux palais sonder la conscience, Et s'accrochant au mur, — avec ses yeux ardents Voudra voir à la fin ce qu'on fait là-dedans ! » (3).

(1) «'Auguste Vitu ». « Le Figaro », 8 Janvier 1872.

(2) 8 Janvier 1872. Les mêmes appréciations défavorables se retrouvent sous la plume de Jules Glaretie, « Le Soir », 8 Janvier, « La Presse », 15 Janvier, Louis Moland « Le Français », 15 Janvier. Edouard Fournier « La Patrie », 8 Janvier.

(8) Scène X, p. 105.

A ces mots « le public des troisièmes galeries, écrivait P'rancisque Sarcey, échappe en applaudissements frénétiques ; il crie bis, bis , comme après un air de bravoure. L'acteur ne répète point et il a raison. C'est déjà trop d'une fois » (1). « Le Chevalier d'Aydie », lit-on également dans « Le Gaulois », « ne s'avise-t-il pas de prédire la Commune, et l'incendie du Palais Royal ? Bien que cette tirade ait encore été plus applaudie que la première, je me permets de la trouver d'un goût détestable et absolument déplacée » (2). « Un pareil souhait, ajoutait « Le Figaro », une pareille prophétie au lendemain des crimes de la Commune, a fait courir comme un frisson de stupeur; il semblait qu'une odeur de pétrole se fût répandue dans la salie » (3).

Le critique littéraire de « La Presse », n'hésita pas à taxer de zèle indiscret les amis de Bouilhet qui avaient présenté au théâtre cette œuvre posthume : «Je n'accuse pas, écrivait-il, la mémoire d'un poète qui a laissé de belles promesses de talent ; ma critique va chercher derrière, ce nom, que l'on désapprend au public de respecter, les impitoyables admirateurs de Louis Bouilhet, lesquels, au risque de l'envelopper tout entier dans une chute pour lui sans revanche possible, ont mis à l'enchère des paperasses1 qu'il avait peut-être condamnées au feu. Si c'est ainsi qu'on admire, comment s'y prend-on pour trahir? » (4).

Inexacts sur la question des tendances politiques que seul un concours de circonstances imprévues avait

(1) Francisque Sarcey, « Le Temps », 8 Janvier 1872.

(2) François Oswald, « Le Gaulois », 8 Janvier 1872.

(3) Auguste Vilu, « Le Figaro », 8 Janvier 1872.

(4) Jouvin, « La Presse », 15 Janvier 1872.

permis d'y découvrir, les reproches adressés à la valeur littéraire de l'œuvre n'étaient pas sans fondement : le drame était assez mal composé, et en maints endroits faiblement écrit. Il ne put longtemps tenir l'affiche de l'Odéon : dès le 15 Février, non sans de nombreux jours de « relâche », il laissait la place à « Ruy-Blas ».

De plus, le volume des « Dernières Chansons » se vendait peu, au grand étonnement de Flaubert, qui en accusait l'incurie de l'éditeur Lévy (1), et la Municipalité de Rouen, émue peut-être par ces insuccès, hésitait à accorder à Bouilhet les honneurs d'un buste sur une des places publiques de la Ville (2). Décidément la gloire posthume du poète, les « belles funérailles » (3), que le romancier lui voulait faire, n'avaient pas l'éclat escompté : il semblait que déjà se réalisât, deux années seulement après sa mort, la prophétie écrite par lui-même :

Pareil au flux d'une mer inféconde Sur mon cadavre au sépulcre endormi, Je sens déjà monter l'oubli du monde, Qui tout vivant m'a couvert à demi (4).

(1) R. Descharmes et R. Dumesnil, Op. cit.. I, p, 310.

(2) Flaubert, Lettre au Conseil Municipal de Rouen, Gorr. IV, p. 435.

(3) Lettre inédite de Flaubert à Philippe Leparfait.

(4) « Dernière nuit », p. 383,

Page 1