REPRÉSENTÉE PAR PONSARD
II. — Reprise des procédés dramatiques de V. Hugo III. — Imitation du style romantique IV. - L'Œuvre ortient un succès
Sa place dans l'Histoire littéraire
Si Bouilhet dut acheter si chèrement ses succès dramatiques, c'est que, de parti-pris, il ne voulut pas tenir compte des goûts passagers du public et qu'il resta fidèle à un idéal d'art démodé : il eut l'ambition de ressusciter le Drame historique, plein de lyrisme, dont V. Hugo lui offrait le modèle, et d'écrire des Comédies très poétiques, alors que la prose était applaudie sur toutes les scènes. Il importe donc de replacer son œuvre dramatique dans l'ensemble de l'histoire littéraire ; il apparaîtra si ce successeur des Romantiques fit preuve d'originalité ou se contenta de suivre des chemins déjà battus, d'être le « piètre élève » de V. Hugo et d'A. Dumas, comme on l'a maintes fois répété (1).
(1) Pierre Véber, (« Revue Blanche ». 25 Avril 1892). 11 s'agit dans ce chapitre des seuls drames représentés au théâtre et publiés. Nous étudions dans notre seconde thèse une pièce inédite : « Sous peine de Mort ». De même nous laissons de côté la féerie intitulée : « Le Château des Cœurs », qui appartient à Flaubert et a été analysée par R. Descharmes et R. Dumesnil. ( « Autour de Flaubert », I. p. 329 et suivantes).
Aux environs de 1850, une réaction depuis longtemps « commencée contre le Romantisme se poursuit et s'achève dans tous les genres à la fois » (1). Une littérature impersonnelle et scientifique se fait jour : « Melaenis (1851), les « Poèmes Antiques » (1852), « Les Fossiles » (1853), en poésie, et dans la prose « Madame Bovary » (1856) en sont à des degrés inégaux les premières œuvres retentissantes.
Le théâtre, de même, depuis dix ans subit une évolution. L'année 1843 a marqué la fin du drame romantique, avec l'échec des « Burgraves » et le triomphe de « Lucrèce », de Ponsard. Les moeurs devenues trop bourgeoises sous la monarchie de Juillet ne s'accordent plus avec la grandiloquence et le lyrisme des drames de V. Hugo ; aux « déclamations humanitaires », aux « suggestions de l'instinct », aux « révoltes de la passion », les partisans de la morale du « Bon Sens » préfèrent la force d'âme et l'esprit de dévouement, qui font agir les personnages de « Lucrèce » ou de « Charlotte Gorday ». Ponsard obéissait à l'évolution générale en libérant la Tragédie de la passion violente et du panache poétique (2).
Un fait permet de mesurer en quelle défaveur le drame romantique était alors tombé : la représentation, en 1851, sur la scène des Variétés, d'une Comédie -Vaudeville, intitulée « La Chasse au Roman », où les auteurs Augier et
(1) Brunetière, « Manuel de l'Histoire de là Littérature Française, » p. 477.
(2) Voir le développement de ces idées dans 1' « Histoire de la Littérature Française de « Petit de Julleville », tome VIIIe, p. 390 et suivantes.
Sandeau, ridiculisaient les procédés dramatiques de V. Hugo. L'héroïne de la pièce a vu successivement tuer près d'elle deux premiers maris sans pouvoir découvrir l'auteur et le motif de ces crimes. Sa belle-mère lui explique le pourquoi de ces malheurs : « Ma fille, sais-tu qui tu as épousé? Le dernier des Pigliasda. Il a tué Edmond Dudley par le plomb ; il a tué Giacomo Doria par le fer ; il tuera tous ceux que tu aimeras. Si le fer et le plomb lui manquent, il a le poison des Borgia. S'il ne t'a pas tuée, c'est que chez nous on ne tue pas les femmes, mais il te tuera dans ton cœur. Tous ceux qu'il attire près de toi sont des victimes vouées à sa vengeance. Défie-toi de ta beauté, défie-toi de ta jeunesse : ton amour donne la mort » (1).
Il était impossible de ne pas reconnaître là une parodie des drames de V. Hugo, impossible désormais de prendre au sérieux les poisons des Borgia, les épées de Tolède, les -procédés dramatiques qui avaient assuré le succès d' « Hernani » ou de « Lucrèce Borgia ».
Bouilhet, fidèle à ses admirations de jeunesse, voulut renouer la tradition romantique. C'était courageux, mais peut-être téméraire. Il écrivait à Louise Golet en 1852 : « Du Camp, à qui j'ai communiqué dernièrement le plan de mon drame, a peur que je me lance trop et me dit avec autant de sérieux que de vérité : « Ce siècle- est aux jolis proverbes et aux pastorales tendres ». Je le. crois comme lui, mais je jure Dieu que je ne m'écarterai pas d'une semelle de la route que je me suis tracée pour complaire
(1) Cf. Latreille, « La Fin du Théâtre Romantique et François Ponsard », p. 386 et suivantes.
à tel ou tel » (1). Sa passion le rendit injuste à l'égard de ses adversaires, en particulier de Ponsard : «Nous avons devant nous, écrivait-il à Flaubert à la fin de 1856, chacun un imbécile à renverser, toi Ghampfleury , moi Ponsard » (2).
Il rencontrait les mêmes obstacles dans le domaine de la comédie. Alexandre Dumas fils, Scribe, Augier se font alors, comme Ponsard, les champions de l'ordre social. Ils veulent un théâtre utile, réformateur, où le dernier mot reste à la famille et à la morale des honnêtes gens : « Ce grand art de la scène, écrivait A. Dumas dans la préface du « Fils Naturel », va s'efhloquer en oripeaux, paillons et fanfreluches ; il va devenir la propriété des saltimbanques et le plaisir grossier de la populace, si nous ne nous hâtons de la mettre au service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l'âme. Indiquons le but à cette masse flottante, qui cherche son chemin sur toutes les grandes routes, fournissons lui de nobles sujets d'émotion et de discussion... Le chefd'œuvre pour le chef-d'œuvre ne lui est plus suffisant, pas plus que la satire sans le conseil, pas plus que le diagnostic sans le remède... Il nous faut peindre à larges traits, non plus l'homme individu, mais l'homme humanité, le retremper dans ses sources, lui indiquer ses voies, lui découvrir ses finalités, autrement dit nous faire plus que moralistes, nous faire législateurs. .Pourquoi pas, puisque nous avons charge d'âme ? »
Bouilhet s'élève contre ces tendances moraliaatrices et le peu de souci du style qu'il constatait chez les auteurs comiques : « Je n'ai jamais tant douté de mon pays,
(1) « Revue de Paris », l«r Novembre 1908, p. 17.
(2) Inédit.
écrit-il avec une emphase presque ridicule, et je dirai même tant rougi du nom d'homme que ce soir 17 Mai 1855, au sortir du «Demi-Monde» de M. Alexandre Dumas fils... J'ai assez d'imagination pour me figurer qu'un homme puisse amasser autant de turpitudes dans l'espace de cinq actes, mais, je l'avoue, je n'avais pas prévu le public, et quand je l'ai entendu rire et trépigner sincèrement à ces plaisanteries frelatées, à ces passions canailles, à ce style de pion en goguette et à cette moralité de mouchard, j'ai pleuré croyant tout perdu ! » (1).
Il s'interdira donc toute « comédie prêcheuse et qui tient absolument à faire du bien à l'humanité » ; comme dans ses drames historiques, il veut seulement donnerau lecteur une émotion esthétique. Si de ses pièces se dégage quelque leçon morale, il faudra y regarder de près pour la découvrir : le poète ne la mettra pas en évidence.
Il veut rester l'artiste pur, au labeur patient et désintéressé, qu'il apparut en ses poèmes. Avec quelle véhémence ne s'élève-t-il pas contre les « Messieurs » — critiques, universitaires, ou « hommes du monde » — qui, « n'ayant rien fait » prétendent lui « montrer la route » : « Les écrivains, dit-il à propos de la Féerie « Le Château des Cœurs, écrivent si peu que tous les bourgeois se trouvent naturellement à leur niveau. Dans vingt ans, il n'y aura plus de gens de lettres : on sera homme de lettres à ses moments perdus, et quelque chose avec, n'importe quoi, ministre, marchand de peaux de lapins, ou notaire. Dans vingt ans, on ira à peine au théâtre : toutes les femmes seront actrices, tous les jeunes Messieurs, jeunes Premiers. L'Art s'en va en se répandant partout. Quelle
(1) Inédit.
eau rougie ! Une bouteille de vin dans l'Océan! Il y a déjà eu des époques pareilles, quand la Philosophie et la Rhétorique couraient les rues et qu'on discutait Théologie dans la boutique des marchands de pommes ! » (1).
Et il revendique, au théâtre, les droits méconnus de l'imagination. Il voudrait emporter, grâce au choix des thèmes et des situations, ses auditeurs dans un monde idéal, loin des réalités de la vie ordinaire, et faire applaudir des comédies très poétiques. Ambitieux même de faire œuvre d'art, il écrira en vers : bien qu'il tente de chanter « un vieil air que personne ne veut plus », et qu'il soit difficile de lutter « contre un gaillard de la force de Scribe», il fera entendre à nouveau sur la scène la musique des rimes et des alexandrins sonores, qu'on n'y entendait guère plus.
Dans ses drames et ses comédies, dont nous ne détaillerons pas à nouveau l'analyse, celles très minutieuses de MM. de la Ville de Mirmont et Angot n'étant pas à refaire, Bouilhet a scrupuleusement rempli le programme qu'il se proposait : il a ressuscité les procédés de Victor Hugo.
Gomme celui du maître, son théâtre contient beaucoup d'action, mais les événements y sont rarement le résultat d'une logique morale, d'une nécessité intérieure. Nous, ne sommes plus en présence des alternatives d'espérance ou de désespoir, qui se succèdent chez les classiques : chez lui l'action marche parce qu'il intervient dans les événements, comme bon lui semble, même au risque de nuire à la vraisemblance. De là la complexité de l'intrigue : « Je
(1) Lettre inédite, sans date.
n'y ai rien compris du tout, écrivait Jules Lemaître à propos de la « Conjuration d'Amboise». Je l'ai relue et je n'ai pas compris davantage. . . On prend sa tête dans ses mains ou bien on feuillette la brochure, on cherche les points de repère. C'est la bouteille à l'encre. Cette histoire des guerres de Religion, je m'y empêtrais déjà quand j'étais au collège » (l). De là les cachettes dans un « gardemanger >>, les billets anonymes, les ordres en blanc d'internement à la Bastille, la cassette de Faustine, celle d'Aïssé ; de là les portes qu'on enfonce, les apparitions de personnages inattendus, d'hommes masqués, les fioles de poison, les déguisements, les nouvelles fausses, les envahissements de la scène par les soldats armés. De là aussi ses difficultés, ses longs tâtonnements pour bâtir le scénario de ses drames : « Nous sommes incomplets, nous autres, écrivait-il à Flaubert. Nous sommes poètes, c'est incontestable, mais nous ne sommes pas charpenteurs »(2). En usant des moyens tragiques habituels, vers 1860, aux faiseurs de vaudevilles, Bouilhet, comme les romantiques, n arrivait pas à donner l'illusion de la vie.
A l'apparition de « Madame de Montarcy », « Le Figaro » en publia une parodie intitulée : « La deuxième pièce de M. Louis Bouilhet : Madame de Chateaubriant » et il ajoutait, à propos de ces procédés alors démodés :
« Doit M. Bouilhet, depuis « Madame de Montarcy » à M. Hugo : Pour loger le frère de Madame d'Etampes, une armoire en bois de chêne, pas neuve, mais encore solide, prise dans « Hernani » et ayant servi à Don Carlos. 20 fr. »
(1) « Impressions de théâtre », VIIe série, p. 99.
(2) Inédit, sans date.
« Une auberge munie de ses pots, brocs et seigneurs, prise dans « Marion Delorme » 35 fr. »
« Un serment pris à « Hernani » pour servir à « Madame de Chateaubriant » : Gomme les serments ont beaucoup perdu sur la place dramatique depuis quelque temps 0 fr. 50
« Une fiole de poison, prise au même « Hernani », pour « Monsieur de Chateaubriant »... 3 fr. »
« Plusieurs tirades montant ensemble au total de 2 fr. 75
Ce badinage n'a peut-être pas le mérite de l'originalité. Il n'en reste pas moins ,que l'emploi répété de ces procédés et le souci de tenir par là dans ses mains tous les fils de l'action sont funestes à Bouilhet : il s'inquiète trop peu de scruter les âmes. Si Madame de Montarcy, Madame de Maintenon, Faustine, Dolorès sont nettement caractérisées, la plupart des autres personnages sont demeurés très pâles : de là ce « grand air de ressemblance » qu'ils ont entre eux. Angot écrit avec raison : « Monsieur de Rouvray et Don Pèdre de Torrès sont frères, comme Madame de Montarcy et Madame de Brisson sont sœurs. La parenté ne doit pas être bien éloignée non plus entre elles et Dolorès. Gondé est un amoureux de la famille de Fernand, et le chevalier d'Aydie, placé dans les mêmes circonstances, n'aurait peut-être rien à leur envier » (1).
Ils semblent de plus s'ignorer eux-mêmes : ils sont, comme l'Oreste antique, le jouet d'une « fatalité », qui les mène; leur conduite n'est qu'une résultante du sort, des
(1) « Louis Bouilhet », p. 137.
événements auxquels le poète les mêle ; presque tous peuvent répéter ces mots de Gondé :
Je sais qu'à me nuire acharnée,
Et debout comme un spectre à chacun de mes pas, Une fatalité que je ne connais pas Ch&nge par la rigueur de sa puissance occulte Ma joie en lâcheté, mon amour en insulte (1).
Souvent même quand ils se révèlentà nous, ces personnages évoqués du passé laissent transparaître une âme très moderne, peu vraie par conséquent. Ni ces paroles de Madame de Montarcy :
Oh ! les longs entretiens sous !a verte charmille, Oh ! les vieux marronniers au murmure si doux. Qui secouaient des fleurs en se penchant sur nous (2),
ni celles du Marquis de Rouvray, le gentilhomme vivant aux champs :
Et depuis soixante ans je bois à pleins poumons Le parfum des genêts dans la brise des monts (3),
ne traduisent un sentiment habituel au xvne siècle. Bouilhet, négligeant la vérité psychologique, a prêté aux personnages ses propres émotions.
Pour racheter ce manque d'analyse il leur donne des passions violentes. Les poètes romantiques avaient proclamé au théâtre les droits souverains de la passion, réhabilité la courtisane, sapé ce que Chateaubriand appelle « la rectitude de la vie ». Au moment où l'Ecole du « Bon Sens » rappelait avec raison les droits méconnus du devoir, Bouilhet continue « le fléau romantique » : il préfère aux
(1) « La Conjuration d'Am boise ». p. 80.
(2) « Madame de Montarcy », p. 17.
(3) Ibid., p. 19.
« demi-teintes les caractères tranchés, les situations violentes » (1), aux passions folles il trouve toujours une excuse, aux fautes un facile pardon. Madame de Brisson, dans « La Conjuration », ne croit-elle pas racheter sa conduite coupable en demandant à Gondé l'abjuration du Protestantisme ?
Mais, ô mon bien-aimé, pour que nos cœurs sincères
Se rejoignent demain par dessus nos misères,
Afin de mériter, loin du trouble mortel,
Dans la paix de la mort l'indulgence du Ciel,
Abandonnez pour moi les erreurs du sectaire
Et que mon âme où flotte une ombre d'adultère,
Puisse dire au Seigneur entouré des élus :
« Pardonnez-moi, mon Dieu, j'en apporte un de plus » (2).
Seul un écrivain romantique était capable d'interpréter ainsi le prosélytisme religieux au bénéfice de la passion.
L'exemple de V. Hugo, pareillement, lui ôta tont scrupule sur l'exactitude historique des événements mis en scène : « Une pièce de théâtre, écrit-il, n'est pas absolument comme un roman ou un poème. C'est toujours un moderne qui parle à des modernes. Tel est le goût du public, pour qui la couleur locale est désagréable ou pour le moins indifférente ! Hugo y a tenu deux fois dans « Le Roi s'amuse » et « Les Burgraves »; la première pièce a été cassée par le Gouvernement, la deuxième par le parterre» (3). Alors que dans « Melaenis » le poète s'est heureusement doublé d'un érudit,au théâtre, au contraire, « l'un joue à l'autre des tours pendables. Le cadre général est quasiment authentique, les faits sont pour la plupart
(1) Lettre inédite.
(3) Lettre inédite.
inventés. On a une peine infinie pour faire le départ du vrai et du faux. On est tiraillé en deux sens contraires, ballotté entre des impressions totalement incohérentes. On est incertain, on est troublé, on hésite, on ne sait plus, on lâche pied » (1). La première pièce de Bouilhet, « Madame de Montarcy », « servit surtout à mesurer les distances parcourues et à faire qu'on s'aperçut que depuis bien des années l'histoire avait abandonné le théâtre, ou le théâtre l'histoire » (2).
Enfin, à l'exemple des Romantiques, le poète amuse les yeux par la mise en scène et le déploiement du spectacle. Il vous transporte dans un monde de brillants gentilshommes, de centurions romains, de riches affranchis, de chevaliers et de sénateurs. Non content d'un décor nouveau à chaque acte, il divise l'acte en tableaux : « La Conjuration » est un drame « en cinq actes et six tableaux », « Faustine » « en cinq actes et neuf tableaux ». La correspondance adressée à Flaubert révèle qu'il ne recule ni devant la fatigue, ni devant les dépenses, ni devant les voyages, pour surveiller lui-même les moindres détails de la mise en scène. Aussi les journaux exaltèrent la somptuosité des costumes et des décors. Après la représentation de « Faustine », Gautier décrivait le spectacle qu'il avait admiré au théâtre de la Porte-Saint-Martin : « Le tableau du triclinium, disait-il à propos du premier acte, est d'une exactitude parfaite et fait comprendre la large vie antique mieux que de longues dissertations. Ce sont bien les colonnades cannelées à demi revêtues du stuc rouge, les grands panneaux à fond noir, où voltigent des
(1) Doumic « De Scribe à Ibsen », p. 31 et suivantes. {•>) Ibid.
danseuses aériennes, les cabinets d'architecture feinte, les frises décorées de guirlandes et de petits génies, les statues de marbre, les trépieds et les lampadaires de bronze, les caisses de lauriers-roses aux fleurs épanouies, les mosaïques par Sosimus de Pergame, les lits à pieds d'ivoire tournant leurs chevets couverts de pourpre vers des tables de citronniers, incrustées d'argent : toutes les merveilles d'un splendide intérieur romain » (1).
De même après « la Conjuration » : « La pièce, écrivait encore Gautier, est montée avec un soin tout particulier et comme si ce n'était pas une pièce littéraire. On lui a prodigué, quoiqu'elle soit en vers, le velours, le satin, le brocart, les riches broderies, les belles armes... Catherine dans son costume noir, François II, tout de satin blanc, Guise roide dans sa cuirasse damasquinée, Marie Stuart avec le petit chapeau faisant pointe sur le front, le vieux Comte au pourpoint rayé de noir et d'or, ont la finesse de portraits de Clouet » (2).
Plus encore que les idées et les procédés dramatiques, le style dramatique de Bouilhet relève de V. Hugo.
Si le vers, au théâtre, sous peine de nuire à la clarté, ne doit pas être chargé d'images poétiques, mais rester sobre et naturel, Bouilhet n'est pas un maître de la scène, car le lyrisme et les métaphores sont répandus à profusion dans son œuvre. Il épie, à l'exemple de V. Hugo, toutes les occasions de laisser libre cours à son exubérance. Voici avec quel lyriine Condé, dans « La Conjuration », pro-
(1) Th. Gautier: « Le Moniteur Universel », 23 Février 186'u
(2) Ibid., 5 Novembre 1866.
clame sa reconnaissance et son amour à la Comtesse de Brisson, accourue pour le voir en sa prison :
Quand vous êtes venue en ce bouge enfumé,
Fraîche et douce à mon cœur, comme un souffle de Mai,
Quand vos grands yeux si purs, dont j'évoquais la flamme,
Ont, du premier regard, illuminé mon âme,
Et que j'ai senti là, sans pouvoir l'arrêter,
L'oiseau du souvenir se débattre et chanter. . .
Laissant derrière moi dans ma route nouvelle
Les obstacles d'un jour qu'on franchit d'un coup d'aile,
Plus haut que les partis et les religions,
Il me semblait fouler de calmes régions
D'où l'on n'entendait plus les clameurs de la terre ! (1)
Dans « Madame de Montarcy », le marquis de Rouvray, le gentilhomme ami des champs, déplore la solitude de son château, vide maintenant que sa fille a épousé le brillant capitaine de Montarcy et l'a suivi à la cour :
Hélas ! c'est le destin, baron, dans nos familles Vingt ans, de notre amour nous entourons nos filles, Puis un beau mousquetaire arrive un soir d'ét('\ Hardi, la barbe en croc, et la lame au côté ! Alors le pauvre vieux, qui n'a plus rien sur terre, Va s'asseoir tout songeur sous son toit solitaire. La maison babillarde est muette aujourd'hui, Il presse dans ses mains son front chargé d'ennui, Et regarde, avec pleurs, par les corridors sombres, Les souvenirs lointains glisser comme des ombres ["l)
Au lendemain de la première représentation de « Madame de Montarcy», G. Planche, dans la « Revue des Deux-Mondes », reprochait à Bouilhet cette recherche d'images poétiques, et reprenait le problème, plus général, du lyrisme au théâtre : « Les plus grands maîtres du
(1) « La Conjuration d'Àm boise », p. 78.
(2) « Madame de Montarcy », p. 20.
théâtre, écrivait-il., nous ont enseigné ce que vautlapoésie lyrique dans le monologue. Depuis Eschyle jusqu'à Shakespeare, depuis Sophocle jusqu'à Schiller, nous voyons la forme lyrique utilement employée toutes les fois qu'il s'agit de l'expression d'un sentiment qui ne trouverait pas à s'épancher librement en présence d'un témoin, mais dans le dialogue, dans l'action, les grands maîtres que je viens de nommer se gardent bien de prodiguer les images. Ils usent de la métaphore avec sobriété. Ces principes sont combattus, mais non pas réfutés, par V. Hugo. M. Bouilhet, qui connaît l'antiquité, ferait bien de la consulter plus souvent ou plutôt d'interroger le souvenir de ses premières études. En relisant l'Œdipe-Roi et les Choéphores, l'Electre et les Euménides, il s'étonnerait des idylles, des élégies, des odes qu'il a prodiguées dans « Madame de Montarcy ». Ce n'est pas à lui qu'appartient cette méprise, je le sais : il n'a fait que suivre la voie ouverte par M. V. Hugo, mais le guide qu'il a choisi ne le justifie pas. Si l'auteur d'Hernani voulait recommencer aujourd'hui ce qu'il a fait pendant treize ans, de 1830 à 1843, et donner à des odes, à des élégies un baptême historique, il s'apercevrait, avant la fin de la soirée, que l'esprit de la jeunesse n'est plus avec lui » (1).
On attaqua même « l'anachronisme du vers » (2), dans les comédies « Hélène Peyron » et « l'Oncle Million ». Si les métaphores, au dire des critiques, sonnaient mal aux oreilles de Louis XIV, de Marie Stuart et de François II, combien moins encore les rimes convenaient aux hommes d'affaires, aux « marchands dorés ». « De deux choses
(1) « Revue des Deux-Mondes », 1er Décembre 1856.
(2) A. Claveau, « Revue Contemporaine », 1er Décembre 1860.
l'une, écrivait X. Aubryet, ou le vers s'élève et alors il empiète sur le lyrisme, élément réfractaire à la scène, ou il s'abaisse et alors il rentre dans la prose. M. Bouilhet a eu beau, avec son instrument nerveux et docile, chercher le moyen terme entre ces deux extrêmes, il a souvent échoué... Le plus sage serait peut-être de réserver le vers pour la poésie lyrique, qui en est l'exacte destination. Molière aurait à écrire ses pièces aujourd'hui qu'il les écrirait en prose » (1). Toutefois, il ajoutait : « Je comprends pourtant que le vers, cette noble forme, tente encore au théâtre les esprits généreux et je n'en connais pas de plus digne de servir cette Muse impossible que M. Louis Bouilhet ».
Cette constante préoccupation d'images et de métaphores, il est vrai, trop souvent porta le poète jusqu'à un mauvais goût que les Précieuses elles-mêmes n'auraient pu absoudre. Il serait facile d'en relever de nombreux exemples :
Dieu, qui lit dans notre àme, au jour de sa justice Epèlera du doigt la sainte cicatrice. . . (2)
Du service rendu balayez les empreintes. . .
Car il n'a pas au corps une once de sa chair
Qui n'ait son but marqué pour la flamme ou le fer (3).
ou à propos du Rhin :
Et nous retrouverons, noire et fumante encor, La place où nos talons ont souffleté son bord (4).
(1) « L'Artiste », 14 Novembre 1858.
(2) <.< Madame de Montarcy », p. 91.
(3) « La Conjurai ion d'Amboise », p. 93.
(4) « Madame de Montarcy », p. 104.
A ces fautes de goût s'ajoutent de fréquentes faiblesses de style. Dans « Hélène Peyron », par exemple, les termes impropres voisinent avec des épithètes parasites, rééditées du vocabulaire des « bavochures romantiques » (1). Quand Hélène, entourant de rêveries fraîches et riantes le souvenir de son fiancé, déclare :
Oh ! c'est lui l'idéal et c'est lui le vainqueur ! Le héros qui passait dans mes rêves étranges, Froid comme les démons et beau comme les anges Un exilé superbe, un de ceux-là, Seigneur, Que l'on ramène au Ciel à force de bonheur (2) ,
ni l'énumération de termes inattendus pour désigner la même personne : « idéal », « vainqueur », « héros », « exilé superbe » ; ni les mots appelés par la rime : « vainqueur » par « cœur », « étranges » par « anges », « Seigneur » par « bonheur » ; ni l'antithèse banale des « démons » et des « anges » ne sont excusables chez un artiste soucieux de l'originalité et de la perfection de la forme. De même, quand elle se décide à entrer au couvent, elle décrit minutieusement le monastère où le « couloir sombre » s'éclaire à la lampe qui « étincelle », où « le vent d'automne » s'harmonise avec « la cloche monotone » et «les espoirs sans bornes » avec «les sérénités mornes». Jouvin, l'irréductible ennemi du poète, avait quelques raisons pour écrire à propos de ces vers : « Il est inutile de rechercher la paternité d'Hélène Peyron : le talent de M. Louis Bouilhet est fils d'un vers de Hugo, qui a mal tourné » (3).
(1) Xavier Aubryet, « L'Artiste », 14 Novembre 1858.
(2) « Hélène Peyron », p. 135.
(3) « Le Figaro », 25 Novembre 1858.
Malgré des exemples nombreux de mauvais goût ou de métaphores incohérentes, beaucoup d'alexandrins isolés et de tirades entières ont de la grandeur et de la force. C'est à ces vers que songeait Flaubert, lorsqu'il louait dans les drames de son ami « l'hexamètre mâle » et « les élans cornéliens pareils à de grands coups d'aile » (1).
Tantôt ils sonnent haut et clair comme un cliquetis
d'épées, quand par exemple le roi Louis XIV s'adresse
aux ambassadeurs étrangers :
Eh ! bien, mon peuple est prêt pour les derniers efforts,
Plus de trêve aujourd'hui ! . . . nous nous sentons le corps
Assez ferme et dispos, malgré l'âge où nous sommes,
Pour monter à cheval avec nos gentilshommes,
Et dresser, comme un mur impénétrable aux coups,
Nos quarante ans de gloire entre la France et vous !. . .
Vous entendrez rugir une de ces batailles
Où les peuples entiers se mordent aux entrailles,
Un combat formidable, aux cris désespérés.
Dont parleront longtemps les hommes effarés,
Car nous saurons du moins, si notre France expire,
Lui creuser un tombeau plus large qu'un empire ! (2).
Tantôt les vers tombent lourds d'une tristesse nuancée
de fierté, comme dans la scène charmante entre le jeune
roi François II et Marie Stuart, les deux jeunes époux
opprimés par la < Reine-Mère et les Guises, apeurés des
complots qu'on trame autour d'eux et voués à une mort
prochaine. François II analyse mélancoliquement son
impuissance :
Je suis un souffreteux, un malade, un enfant :
Lamentable héritier des héros séculaires
Je n'en ai pas la force et j'en ai les colères
Et quand dans mon sommeil l'un d'eux vient m'avertir,
Je sens là comme un roi qui ne peut pas sortir. . . (3)
(1) Préface des « Dernières Chansons », p. :*98.
(2) « Madame de Montarcy », p. 104.
(3) « La Conjuration d'Amboise », p. 99.
Et la jeune reine, amie des lettres et des arts, lui répond :
S'il nous fallait quitter ce palais pour l'exil, Ce que j implorerais, comme un dernier honneur, 'Ce serait pour nous deux, au gai pays de France, Un petit coin tranquille, un château n'importe où, Caché dans la Touraine ou bien dans le Poitou, Sous des arbres touffus, d'où les oiseaux en fêtes Donneraient, en passant, la réplique aux poètes, Et dont nul ne pourrait franchir les verts arceaux Qu'à la condition d'être haï des sots ! Je suis de France, moi ! (i)
Cette tentative de ressusciter le style lyrique et les procédés dramatiques du Romantisme étonna quelques-uns, mais fut applaudie par la plupart. S'il est exagéré d'attribuer une importance capitale à la soirée du 6 Novembre 1856, où pour la première fois fut acclamée « Madame de Montarcy », les annales du théâtre lui doivent cependant une mention spéciale : « Ce fut, écrit C. Mendès, comme un son de cloches, éveilleur de brutes et d'ivrognes. On s'étonna, on s'éprit, on s'enthousiasma pour cette « Madame de Montarcy », qui rallumait les soirs illustres du Romantisme. Un instant les poètes purent croire que c'en était fait de l'opérette et du vaudeville, et de l'école, du « Bon Sens », qu'ils allaient reconquérir la foule » (2). Quelques jours après la première représentation, G. Planche, dans la Revue des Deux-Mondes, expliquait de la même façon l'enthousiasme du parterre : « La trivialité des compositions, écrivait-il, qui occupent la plupart de nos théâtres, a depuis longtemps lassé sa patience. En écoutant de
(2) « La Conjuration d'Am boise », p. 101.
(3) C. Mendès : « Rapport... sur le mouvement poétique », p. 107.
beaux vers signés d'un nom nouveau, il a ressenti une émotion joyeuse et n'a pas hésité à battre des mains. Ses applaudissements étaient une protestation contre la vulgarité des inventions qu'on nous donne pour des prodiges d'habileté » (1). La critique littéraire se mit au diapason de l'enthousiasme général : ses représentants les plus autorisés, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, G. Planche, appartenaient d'ailleurs à la génération de 1830 ou s'y rattachaient: ils étaient heureux d'applaudir des tirades sonores rappelant celles du maître, qui avait enthousiasmé leur jeunesse, V.Hugo. Si,deplus,«Dolorès» et « Mademoiselle Aïssé » eurent peu de retentissement, les soixante-dix-huit représentations de «Madame de Montarcy », les cent-cinq de « La Conjuration d'Amboise », celles non moins triomphales de « Faustine » témoignent d'un succès incontestable : à partir de 1856, Bouilhet, quoique différent d'eux par son esthétique, se trouve au premier rang des auteurs dramatiques à la mode.
Il en était digne par ses efforts de perfection littéraire : le drame romantique finissait honorablement et le poète méritait ces lignes écrites par Gautier au lendemain de sa mort : « L'Ecole dramatique, si décimée par la mort, perd en lui un de ses derniers et plus courageux champions. Il portait haut et en preux chevalier la vieille bannière déchirée dans tant de combats. On peut l'y rouler comme dans un linceul. La valeureuse bande d'Hernani a vécu. Désormais le théâtre appartient aux habiletés secondaires, aux photographies du réalisme, aux sophismes des systèmes : la poésie en est chassée » (2).
(1) G. Planche. « Revue des Deux-Mondes », 1er Décembre 1856.
(2) ce Journal Officiel », lundi 29 Juillet 1869.
Elle n'en était pas chassée à jamais, mais elle devra attendre de longues années, avant d'y reparaître triomphante, avant que les vers de F. Goppée, d'Henri de Bornier, de Richepin, de Rostand renouent sur nos scènes la tradition des envolées lyriques, créée par V. Hugo et noblement continuée par L. Bouilhet.