CHAPITRE XVII
L'Homme
I. — Le Portrait physique II. — Le Tempérament moral III. — Les Idées philosophiques
L'œuvre et la vie de Bouilhet nous sont maintenant connues ; mais bien qu'il ait plusieurs fois chanté en ses vers ses souffrances morales, il reste difficile de tirer, d'après ses ouvrages, des conclusions certaines sur sa psychologie : étudiée à l'aide des seuls poèmes lyriques, sa vie intérieure nous est à moitié fermée. Seules la correspondance et les notes inédites nous permettent de forcer l'homme dans ses retraites, d'y faire pénétrer la lumière et de mieux connaître son âme.
Et ce n'est point là curiosité vaine : cette analyse éclaire d'un exemple nouveau la mentalité des écrivains qui, vers 1860, aimèrent l'Art pour l'Art : « L'âme de l'homme, a écrit Bouilhet, ne se sépare guère du milieu où le hasard l'a jetée; comme les reptiles changeants, elle prend sans le savoir la couleur de ce qui l'entoure » (1). Cette remarque précisément s'applique à lui : comme beaucoup de poètes et de prosateurs de sa génération, il a
(1) Inédit.
sacrifié à l'Art, à la beauté littéraire, ses forces physiques et son équilibre moral.
Plusieurs photographies, un portrait reproduit au frontispice de ses « Œuvres » (1), un médaillon signé de Garrier-Belleuse (2), deux bustes érigés l'un à Rouen, l'autre à Gany (3), nous permettent de deviner d'abord l'homme extérieur qu'il fut.
Jeune, il était, affirme Flaubert, « un svelte garçon d'une beauté Apollonienne » (4). A 45 ans, il n'a rien perdu de cette force physique et nous apparaît un robuste Normand de haute taille, au cou d'athlète, aux épaules larges. Les cheveux sont rares et laissent à découvert et presque chauve le haut de la tête; par contre, ils tombent en arrière abondants et longs. Quelques rides strient le front; les sourcils sont peu accentués au-dessus d'yeux vifs, scrutateurs, dont le lorgnon n'atténue pas l'éclat. Les traits du visage carré semblent réguliers.: la moustache épaisse et tombante, accompagnée d'une mince barbiche, accuse une expression de force dans une physionomie à la fois hautaine, dominatrice, impénétrable.
Quand le poète converse avec des amis, sa figure s'anime : il a alors un « étrange et charmant sourire» car,
(1) Edition Lemerre.
(>) Jl existe trois exemplaires de ce médaillon. L'un appartient au docteur René Dumesnil, de Paris, un autre à la Bibliothèque Municipale de Rouen, un troisième m'a été offert par M. Leparfait. La Bibliothèque de Rouen possède également un pastel et un portrait au crayon, de Bouilhet, non signés.
(3) Le buste de Rouen, œuvre de Guillaume, fut inauguré le 24 Août 1882 ; celui de Cany, p;u- Uevaux, fut élevé le 27 Mai 1883.
(\) Préface des « Dernières Chansons », p. 284.
— et c'est là « le signe particulier, distinctif, caractéristique de sa figure », — il sourit « plus encore du regard que des lèvres » (l).Sa conversation est celle d'un causeur distingué, tour à tour aimable, un peu solennel peut-être, spirituel et caustique. Rien dans cette attitude de vainqueur ou ce sourire intelligent ne trahit les âpres souffrances résolument acceptées comme rançon de la gloire littéraire.
Son adolescence triste, réservée, qu'il avait bercée de douleurs imaginaires, puis sa vocation poétique, contrariée par les études positives de la médecine et un labeur incessant dans l'enseignement, l'avaient en quelque sorte prédisposé à souffrir plus que d'autres. S'il parut, vers 1848, quand s'éveillèrent en lui la foi dans l'Art et l'amour du beau, s'avancer vers la gloire avec enthousiasme, il dut bientôt constater, devant les difficultés rencontrées dans l'élaboration des «Fossiles» et de «Madame de Mon tarcy», que les moyens d'art dont il disposait étaient limités. Soutenu par son orgueil et sans cesse fouaillé par Flaubert, il continua malgré les insuccès, les attaques de la critique et les objurgations de sa famille, à écrire des vers et voulut rester un « pur lettré », dédaigneux et hautain (2); il se condamna aux travaux forcés de la poésie.
Sans cesse, de 1850 à 1869, il « pleure » de « rage », de « désespoir », d' « impuissance », devant la beauté litté-
(1) G. dé Maupassant, ce Le Gaulois », dimanche 21 Août 1882.
(2) Cf. « Baiser de Muse » (Œuvres, p. 339).
Je l'ai gardé ce bon baiser de Muse ! Comme une perle il rayonne à mon front, Et désormais, qu'on me tlatte ou m'accuse, Sans l'effacer les soucis passeront.
raire entrevue et si difficilement réalisable. « Si tu te plains, écrit-il à Flaubert, si tu as peur, si tu te crois usé, que dirai-je, moi ? J'en arrive au dernier degré du désespoir et du découragement » (1). Tous les horizons se ferment et rétrécissent autour de lui, «comme les murailles de feu de l'Inquisition ». « Je m'en vais à la dérive, dit-il ailleurs. Super me flumina iransierunt... J'ai beau me faire de temps à autre des illusions momentanées et me raccrocher à tout espoir qui passe, je sens que je m'enfonce impitoyablement » (2). Alors qu'il aurait pu vivre heureux comme beaucoup d'autres, il s'estime poursuivi par le « Destin », qui lui a ménagé dans la carrière littéraire « un système de renfoncements » : « Je ne peux te dire mes craintes, mande-t-il à Flaubert, mon découragement général et la profonde tristesse qui m'envahit de jour en jour : je me sens sous le poids d'une fatalité et d'une déveine implacables » (3). Et ailleurs : « Si notre correspondance tombe jamais entre les mains d'un étranger, il y verra un assez sinistre échange de douleurs et de désespoirs. Quand l'un cesse, une heure, de gémir, l'autre hurle, et c'est comme cela depuis 20 ans ; ce qui ne prouve pas un fond commun de gaîté folle. Nous ne sommes pas gais, en effet, mais il ne fallait pas prendre ce métier fatal, le plus horrible que je connaisse. Quant à changer maintenant nos habitudes et notre vie, il n'y faut plus penser : il faut aller, comme tu le dis fort bien, jusqu'à ce que mort s'ensuive » (4).
De telles crises de découragement lui sont habituelles;
Inédit
Ihid.
Ibid.
Ibid.
il s'apparente par là aux écrivains de l'Ecole de l'Art pour l'Art, à Gautier, à Flaubert, à Leconte de Lisle, à Baudelaire. Tous ont cherché des sensations rares, exotiques surtout, et âprement travaillé pour cacher leurs émotions personnelles, sous une forme littéraire parfaite, ou orner les reconstitutions du passé, sansjamais satisfaire leur désir de précision, de force, de relief. Leur équilibre moral ne put résister à cette lutte sans trêve : « A ce métier, écrit très justement M. Gassagne, là sensibilité toujours tendue, toujours impressionnée etconcentrée, acquiert une finesse, une exquisité extraordinaire, une rare mais douloureuse hyperesthésie. C'est une alternative continuelle d'excitation et de dépression; des émotions énervantes, dont l'intensité ne peut être maintenue, font place à des périodes de marasme' et d'accablement. . Inutile de dire que les périodes de dépression sont les plus longues, de beaucoup » (1). Les écrivains de cette génération littéraire furent vraiment, comme les de Goncourt, les « martyrs du livre », et Bouilhet plus qu'eux.
Il est, de plus, exaspéré par la « bêtise », qu'avec une suffisance un peu ridicule il s'imagine découvrir partout, même là où elle n'est pas : « On sondera la mer, écrit-il, on comptera les étoiles, qui pourra mesurer la bêtise humaine? Qui dira ce qu'une seule tête peut contenir d'ineptie ? Spectacle formidable, la sottise a submergé le monde, c'est le grand déluge permanent. A peine voit-on, çà et là, quelques idées vraies, quelques maximes solides, perçant comme des roches noires et arides encore, l'im-
(1) « La Théorie de l'Art pour l'Art », p. 343.
mense nappe de la stupidité Universelle » (1). Et ailleurs :
Au dos d'un océan sans bornes, Battu des vents, rongé des flots, Le plus funèbre des îlots Hérisse ses falaises mornes. . .
Gens qui voguez à l'horizon, Ce pauvre îlot, c'est la Raison ; Cet océan, c'est la Bêtise (2).
Cette stupidité, il lui plaît de l'apercevoir dans les contre-façons de l'Art et de la politesse, dans les « idées reçues », « les principes », les « bases de la société ». Il se propose d'écrire sur ce sujet une Comédie : « Voici ce que je voudrais faire, mande-t-il à Flaubert : montrer qu'à l'aide de deux ou trois principes, c'est-à-dire de deux ou trois mots de convention, tout marche comme sur des roulettes dans le meilleur des mondes possibles : probité, religion, honneur, les bases enfin. Personne n'y croit au fond : tout le monde se trompe réciproquement, et l'on finit par se tromper soi-même jusqu'à l'attendrissement réel ; deux voleurs se donnent la poignée de mains en criant : probité ! . . . Ce mensonge éternel à la surface, et qui se retrouve partout, s'accentue plus fort à Paris, parce qu'il s'étend sur les moindres détails de la vie extérieure des gens qui n'ont pas le sou, et qu'on voit toujours flambants de toilette, assis dans les forts restaurants : le besoin de paraître, quand même, avec les gênes affreuses qui en sont la conséquence ! Je voudrais montrer tout cela arrivant finalement à une harmonie, à l'ordre : où tout le monde ment, personne ne trompe. Mais en même temps, je ferais voir quelques-uns des acteurs, subalternes par la santé ou par la fortune, écrasés froidement dans ces
(1) Note inédite.
(2) « L'Ilot », Œuvres, p. 101.
rouages méthodiques et sacrifiés sans éclat à la symphonie générale.. . Je ferais passer au milieu de l'action le Capitaine (d'Arpentigny), toujours raide dans son col, avec ses cheveux verts, et son habit bleu à boutons d'or, l'homme qui a le plus d'esprit de Paris, parasite partout, dans tous les camps, sautant d'un faubourg à l'autre avec des langages différents, sans crotter ses bottines vernies, et je le montrerais fatalement attaché à la vie de Paris, quand il pourrait vivre plus à l'aise avec sa retraite dans une ville de province. Le Capitaine serait le martyr volontaire de la société parisienne. J'aurais son intérieur à peindre, au retour des grandes soirées, (j'élargirais sa sphère d'action), sa petite chambre, avec la Croix d'honneur cachant un trou du papier, le long de son mur, et les deux tisons qui fument bout à bout. Il serait souple, pliant, prêt à tout, ferait à la sueur de son front, pour assurer à sa vie des relais culinaires, réussir les projets de ses protecteurs, ou plutôt des gens posés chez qui il va, car il ne demande rien que le bonheur d'être mêlé au monde élégant. . . » (1).
De « bêtise » incorrigible, Bouilhet accuse surtout les bourgeois : « Voilà, écrit-il à propos du docteur D. . ., un mortel parfaitement heureux. Il a la sécurité des Olympiens ; il se pose en homme de science, en publiciste, en praticien fatigué. . . Il est décoré d'une demi-douzaine de croix ! Il est énorme. » Un autre lui apparaît, par sa stupidité, « un des êtres les plus comiques que l'on puisse rencontrer dans ce siècle ».Au « bonheur trop facile» de ce monde, «superbe d'aplomb, de contentement personnel et de bêtise », il préfère la lutte douloureuse pour l'Art, dans
(1) Lettre inédite. Sans date.
la solitude et le silence qu'il a su faire autour de lui à Mantes; il en vient à écrire cette boutade, qu'on croirait d'un malade : « La société de mes semblables m'exaspère, je ne trouve rien de plus bête que l'homme, et tout mon cœur descend ou monte plutôt vers les animaux et les plantes : j'ai des admirations imbéciles pour la sagesse des bœufs et la sérénité des légumes » (1).
Ajoutons, pour expliquer chez lui l'excès de la misanthropie et du découragement, que Bouilhet, comme les écrivains de sa génération littéraire, étudiés par M. Gassagne, est porté par l'habitude, plus encore que par un penchant naturel, vers le paroxysme. En tout il recherche l'outrance, P « énorme », qu'il écrit quelquefois « hénorme ». ou « héneaurme », à l'exemple de Flaubert. Dans les crises de désespoir surtout il est incapable de mesure. Peu soucieux de la grossièreté des termes employés, il vocifère, comme un forcené, sans qu'il y ait proportion entre ses colères et leur cause initiale, contre son « métier » et « l'affreuse décadence du goût public », contre la tyrannie des exigences familiales, contre l'Eglise Catholique et le « parti-prêtre », contre les écrivains, Feuillet et Veuillot, surtout contre les directeurs de théâtre. Il écrit, à propos du directeur de l'Odéon : « Je n'ai jamais tant désiré la vie sauvage. Avec quel bonheur je me ruerais sur La Rounat ! Il n'en resterait plus ! Je n'ai jamais rencontré une plus plate et plus odieuse personnalité que ce triste bougre : il a des sottises qui montent, par corruption, à la hauteur des vices ! L'intensité de sa bêtise le rend presque digne d'allumer des colères
(1) Inédit.
viriles : c'est du laitage empoisonné, c'est un mouton qui a la rage ; bref, il m'obsède et me gêne » (1).
Par ce seul exemple de violence voulue, auquel nous pourrions en ajouter d'autres d'un tour moins académique, on peut juger combien le penchant à 1' « énorme » aggrava le pessimisme de notre auteur.
Sa santé physique ne résista pas à ces crises de découragement, au labeur opiniâtre des vingt dernières années.
Là encore Bouilhet n'offre pas un cas isolé ; il se rattache aux écrivains de sa génération, chez qui l'état physique reflète l'état moral. « Les Goncourt, écrit M. Cassagne, souffrent l'un du cœur et de la tête, l'autre de l'estomac... Flaubert est épileptique, Gautier a, d'après lesGoncourl, la mine, le geste et les attitudes d'un halluciné. Le poète romantique était phtisique, s'en allait mollement de langueur et de consomption, l'artiste néoromantique est un névrosé que la surexcitation et la tension continue détraquent » (2). Bouilhet appartient à cette famille de névrosés.
Tantôt un échec, une contradiction, le jettent dans une douloureuse prostration physique : « Je suis resté couché sur mon tapis toute la journée comme une brute, écrit-il après le refus de « Madame de Montarcy » à l'Odéon..". J'ai une peur fantastique de la nuit qui va venir : je suis seul ici comme un mort » (3). « J'éprouve comme. toi, avoue-t-il à Flaubert, de jolies prostrations physiques et
(1) Lettre inédite.
{'2) A. Cassagne, op. cit., p. 345.
(o) Lettre inédite.
morales : toute la semaine dernière a été comme cela... Il est certain que je me suis guéri le mieux possible, mais je n'étais pas sans inquiétude pour ma cervelle : les hallucinations étaient de toute sorte » (1). « Ira, furor brevis! Si la colère est une folie courte, la littérature est une folie lente. Etes-vous arrêté, vous devenez lugubre. Marchezvous un peu, la tête déménage. J'en suis là, mon cher Monsieur, je ne dors, je ne mange plus : je suis dans une effrayante exaltation » (2). Dans l'insuccès, comme dans l'enthousiasme du travail fécond, il gémit d'être malade « au physique et au moral » : il est bien « l'artiste néoromantique, » dont parle M. Gassagne, « le névrosé que la surexcitation et la tension continue détraquent ». Flaubert l'avoua avec franchise, lorsque, proposant en exemple aux écrivains futurs son amitié littéraire avec le poète, il ajoutait : « Celui dont les nerfs sont robustes soutiendra le compagnon qui se décourage » (3).
Qu'on ne s'étonne pas, dès lors, si des conditions spéciales de température lui sont nécessaires, pour qu'il puisse écrire. « Le froid et la pluie » lui « paralysent le cerveau »,« le temps blanc, froid et triste, » l'empêche de travailler. « Je ne puis rien faire sans soleil, avoue-t-il ; je suis gelé dans le fond de l'âme » (4). Au printemps, par contre, il se dit « enivré » du « beau temps ». « Je bois le Soleil à petits coups, écrit-il, comme du fil-en-six ! Tu vas te moquer de ton ami, mais c'est comme ça ! » (5). De même qu'on ne s'étonne pas si à cette consolation il ajoute
(1) Lettre inédite.
(2) Lettre inédite.
(3) Œuvres de L. B., Préface des « Dernières Chansons », p. 304.
(4) Lettre inédite.
(5) Lettre inédite.
celles que lui apportent l'amour sensuel, le bien-être dans un intérieur bourgeois, le séjour à la campagne (1); s'il éprouve à manger une joie parfaite ; s'il n'est pas un précurseur de l'antialcoolisme. Sa sensualité, sans doute, trouvait là un anesthésique, un stupéfiant efficaces contre les crises de découragement, mais cette excitation factice fatigua peu à peu son organisme, pourtant très résistant ; elle n'est peut-être pas étrangère à sa mort prématurée.
Qu'il roulât en son esprit de sombres pensées, qu'il connût des heures d'accalmie ou d'enthousiasme littéraire, cet homme d'un caractère violent apparut dans les relations sociales doux, timide même, toujours serviable ; son aménité fut louée sans réserve par ses nombreux amis.
On aimait surtout sa loyauté et sa franchise. Il semblait qu'il eût gardé comme devise de son commerce social cette phrase, écrite par lui vers 1845 : « Dans la vie de chaque jour il peut m'arriver de pallier par mon silence le ridicule d'un ami, de caresser quelquefois une faiblesse de caractère, car blesser est pour moi la pire des choses, et de cette réserve me sont venus bien des embarras que, du reste, je n'ai jamais maudits. Oui, mais écrire une flatterie, mais formuler un mensonge avec calme et de propos délibéré... Jamais! jamais!» (2). Au lendemain de sa mort, un de ses intimes écrivait : « Je n'ai jamais connu d'homme plus foncièrement honnête, plus loyal, plus
(1) Il reproche à Flaubert d'aimer de moins en moins la nature : « J'avoue avec humilité, lui écrit-il, que je ne partage pas ta haine pour la campagne, et mon voyage là-bas m'a réjoui les yeux : sérieusement je vois avec peine que tu n'aimes plus du tout la campagne ». (Inédit, sans date).
(2) Inédit. Impressions philosophiques.
délicat, plus esclave de son devoir, plus dévoué à ses amis, plus exempt de toute jalousie mesquine. Je ne l'ai jamais entendu mal parler d'un seul des hommes dont le succès aurait pu lui porter ombrage, ni chercher à rabaisser leur talent; je l'ai vu, au contraire, souvent heureux des victoires remportées par autrui, surtout par ses amis, chose plus rare qu'on ne croit chez les artistes » (1). Il n'est pas étonnant que Bouilhet ait conservé, sa vie durant, les mêmes amis fidèles : Flaubert, Gautier, Leconte de Lisle, les de Goncourt, Corot, Delattre, Glogenson (2), Mulot.
De plus, il fut modeste. Alors que tant d'écrivains demandaient aux journaux, aux revues, des moyens de célébrité, il dédaigna le charlatanisme et la réclame nécessaire pour assurer un rapide succès. A l'exemple de Flaubert, sauf dans le sonnet liminaire de « Festons et Astragales » (3), d'un ton un peu prétentieux, il n'a pas écrit de profession de foi littéraire. Il apparaissait rarement dans le salon de la Princesse Mathilde, où se rencontraient toutes les élégances artistiques et littéraires. Aux banquets Magny il occupait timidement sa place, la moindre possible, près de Sainte-Beuve, de Théophile Gautier, de Renan, de Taine et des Goncourt. Jamais il ne put acquérir « le sens de Paris » (4) : il reproche même
(1) Edmond Viiletard. « Journal clés Débats », mercredi 28 Juillet 1869. L'auteur ignorait les boutades du poète sur Ponsard.
(2) Cf. « A Monsieur Glogenson », (Œuvres, p. 97). Bouilhet écrivait de lui : « Il me semble avoir vécu dans ses existences antérieures au sein de ce peuple de folets qui ne tenaient point en place, dont j'ai lu la description je ne sais où. Moralement et physiquement, il me fait l'effet d'un beau vieillard en baudruche, condamné par sa nature à une éternelle oscillation ». (Inédit).
(3) « Gandaule », Œuvres, p. 5.
(4) G. Flaubert, Œuvres de L. B., Préface des «Dernières Chansons », p. 287.
à Flaubert d'aimer trop Paris. « Plus tu vas, plus tu aimes le monde, lui écrit-il; moi, je fais une évolution contraire. Sans l'avoir beaucoup aimé, je l'ai presque en horreur maintenant. Tu es préoccupé de Paris, moi guère. On s'y retrouve toujours, mais ce n'est pas au bord de l'asphalte que nous aurons nos grandes journées d'autrefois » (1). Aux prestiges de la « Capitale universelle », du « foyer intellectuel », il préférait les longues rêveries d'un tranquille séjour en province, près de ses livres et de ses bibelots.
Là, au milieu de ses familiers, il se révèle volontiers badin et s'applique aux calembours : il prend plaisir à envoyer à Flaubert des jeux de mots (2), inventés ou entendus. Il écrit, aux heures de loisir, des pièces très courtes, des « joyeusetés », dont « quelques échantillons » ont été produits à la page finale des « Dernières Chansons » (3). Il s'amuse, à l'occasion, de gauloiseries, de plaisanteries de haute graisse : il en demande à son ami et lui fait un grief de lui écrire des lettres « sans le moindre mot indécent », qu'il pourrait « donner dans le monde comme autographes ». Il aime surtout à noter les expressions vides de sens, les clichés employés sans cesse dans la conversation bourgeoise, et dont il envoie de longues listes au futur auteur de « Bouvard et Pécuchet », espérant peut-être que celui-ci trouverait là quelques
(1) Lettre inédite, 1865.
(2) Exemples : « Dis-moi. mais qui que c'est que c't'homrae là? C'est pas un homme, c'est un monarque. — Pourquoi ? — Parce qu'il a des favoris ». — Et à propos d'un auteur dramatique : « Dis-moi, mais qui que c'est que c't'homme là ? C'est pas un homme, c'est un tabellion. — Pourquoi ? — Parce qu'il dresse des actes ! ». (Inédit).
(3) Œuvres, p. 419. L& Bibliothèque de Rouen en possède un recueil avec illustrations de P. Avril.
perles à ajouter à son sottisier, quelques raisons de plus de se gausser de la bêtise humaine.
Il lui plaît de découvrir cette « bêtise » même en matière philosophique. Pour lui, depuis le moment où il écrivit les « Fossiles », il se dénie, dans les problèmes sur l'origine du monde, la nature de l'âme ou l'existence d'une autre vie, le droit de « conclure » : « Le génie cherche, écrit-il, et la sottise conclut » (1), et ailleurs, à propos de l'évolution qu'il constate dans la nature : « Pourquoi ces transitions lentes et ces ascensions inaperçues? Quelle est la raison de ce voyage, qui va de l'impassibilité de la matière à la sérénité de l'esprit? C'est la grande question, le problème éternellement à résoudre. L'imbécile conclut, le sage attend » (2).
Il ne s'inquiète pas de religion. A l'exemple de Leconte de Lisle, il croit savoir avec certitude que l'heure est proche, où le Christianisme croulera comme les cultes de l'antiquité. Il ne s'en attriste pas : sa sympathie va plutôt vers les religions disparues, vers les « grands Olympiens », « si misérables » (3). La beauté morale, la poésie du Christianisme lui échappent : le sens religieux lui est si étranger qu'il ne le comprend pas chez autrui ; il lui semble que l'homme qui a abandonné le « Credo » de son adolescence est délivré.
Bien plus, en présence de ces problèmes, il se révèle incapable de sérénité et se laisse dominer par un senti-
(1) Note inédite.
(2) Note inédite.
(3) « L'Abbaye », Œuvres, p. 377.
ment de haine très banale pour tout ce qui se rattache au Catholicisme : de là son « acharnement à rugir contre le parti prêtre », au point qu'il en vient à des « exaspérations comiques » (1) ; de là ces vers dignes de M. Homais lyrique :
Rentrez en foule sous ces dalles Pour ne plus jamais revenir, Spectres de moines à sandales, Dont ne veut plus notre avenir !
Assez de nuit et de mensonge !
Assez de peuples à genoux !
Deux mille ans... C'est trop pour un songe !
Réveillons-nous, réveillons-nous (2).
De là, dans plusieurs lettres, adressées à Flaubert, des pastiches irrespectueux du « style ecclésiastique ». A propos d'un « baril de caviar », envoyé par le romancier au poète et non arrivé à destination, « Monseigneur, évêque de Mantes », écrit à son « grand vicaire » : « Le mal ne peut venir que de l'administration des chemins de fer, cette invention pernicieuse, que nous bénissons, il est vrai, dans des inaugurations solennelles, mais qui n'en a pas moins un cachet tout infernal, et qui nous représente évidemment la bête ignée et vomissante de l'Apocalypse. Oui, mon cher Monsieur le grand vicaire, vous l'avez écrit avec justesse : c'est un fort chapitre à ajouter au volume de nos tribulations. Nous offrons à Dieu cette nouvelle déception, nous acceptons cette contrariété avec l'humilité chrétienne la plus complète, bien qu'il nous eût été agréable d'avoir ce comestible maigre pendant le saint temps du Carême, au milieu de nos austérités coutumières » (3).
(1) Lettre inédite. Ces manifestations anticatholiques apparaissent dans Ja correspondance surtout de 1860 à 1865.
(2) « L'Abbaye », Œuvres, p. 837.
(3) Lettre inédite, sans date.
A ses yeux une seule divinité reste debout : « la Nature »,la « mère universelle », qui offre aux hommes sa « beauté » pour « Evangile ». Qu'ils écoutent donc ses leçons de vie joyeuse ! L'heure présente seule importe et il faut en jouir, puisque « Kronos » ruine « toutes les choses d'ici-bas » et proclame le néant de nos aspirations vers l'au-delà (1).
Toutefois cette irréligion simpliste ne paraît pas avoir ; permis au poète un calme repos sur « le mol oreiller » du scepticisme. Par moments, semble-t-il, la crainte d'un anéantissement total après la mort provoque en lui un instinctif sursaut : un vague désir de durée éternelle monte du fond de son être. A la page du cahier où, d'une main déjà défaillante, que la mort bientôt allait immobiliser, le poète écrivit les dernières strophes de la pièce intitulée « Abrutissement», je trouve, déposée là par un ami pieux, Flaubert ou P. Leparfait, une coupure de journal reproduisant les vers des « Fossiles » :
Toute forme s'en va, rien ne périt, les choses
Sont comme un sable mou sous le reflet des causes...'
Tout monte ainsi, tout marche au but mystérieux,
Et ce néant d'un jour, qui s'étale à nos yeux,
N'est que la chrysalide aux invisibles trames
D'où sortiront demain les ailes et les âmes (2).
Ces vers, recueillis avec un sentinent d'affection reconnaissante, ne sont pas de la littérature, mais l'expression d'une espérance sincère : ils semblent répondre aux douloureuses inquiétudes du poète préoccupé, à certaines heures, d'infini et d'immortalité.
(1) « Kronos », Œuvres, p. 378.
(2) Œuvres, p. 129.