‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 30 sur 48 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Bouilhet fut un vrai poète.

Du poète il eut le don de l'émotion facile et sincère et cette faculté émotive fut chez lui assez vive pour vibrer aux passions profondes, assez nuancée pour traduire les sentiments fugitifs, qui ne font qu'effleurer l'âme. Son lyrisme traduit de fines impressions de joie et de mélancolie, aussi bien que l'enthousiasme des amours triomphantes et les rancunes des amours trompées.

Il joint à cela une qualité assez rare chez les servants de la Muse : l'Esprit. Sa fantaisie, faite de grâce et de légèreté, rappelle les maîtres badins du xvme siècle.

Ce ljrrique, ce fantaisiste, converti, au moins apparemment, à l'impassibilité parnassienne, eut l'imagination assez puissante pour faire revivre, en des œuvres originales, des phases mortes de l'immortelle civilisation humaine. Tour à tour familier des Empereurs romains, courtisan de Louis XIV, mandarin du Céleste Empire, il sut, mettant au service de son érudition avertie un réel talent de description, reconstituer le cadre et le mouvement des civilisations disparues.

Il osa plus : il décrivit la genèse du monde et celle de l'homme ; il fit, à sa façon, l'histoire de l'humanité passée, présente et future De n'avoir pas été ridicule en osant cela est déjà un succès. Il n'a pas, dans « Les Fossiles », égalé Lucrèce, mais il ne lui a pas été trop inférieur. Moins poète que du Bartas, il est plus savant que Jean de

Meung ; il tient une place honorable dans ce genre particulièrement difficile : le poème philosophique et scientifique. •

Pour exprimer ces données de la science ou les thèmes de la sensibilité, il trouva une forme souvent impeccable et fut un écrivain patient à i^echercher l'expression juste, la rime sonore et riche, les formes et les coupes de vers nouvelles. Au théâtre même, où, malgré ses succès chèrement achetés, il n'ouvrit pas de voie neuve, il eut la constante préoccupation de faire entendre de beaux vers.

Est-il pour cela un grand poète?

Il le fut aux yeux de Flaubert, qui s'efforça longuement de le prouver dans la Préface des «Dernières Chansons», et qui accusait une mort prématurée d'avoir empêché que son ami donnât toute sa mesure : « Ceux qu'il avait initiés à ses plans, écrit Flaubert, qui profitèrent de ses conseils, qui enfin connaissaient toute la puissance de son esprit, peuvent seuls se figurer à quelle hauteur il serait parvenu » (1). Il fut aussi estimé à l'égal des plus grands par des amis enthousiastes : Gautier, M. Du Camp, d'Osmoy, Delattre.

Il semble qu'ils ont été trompés par leur affection et qu'on pourrait leur appliquer ces lignes écrites par J. Lemaître à propos de Flaubert : « Il voyait son frère, non tel qu'il fut généralement dans ses ouvrages, mais tel qu'il était digne d'être toujours, tel qu'il fut en réalité à certaines minutes de sa vie littéraire » (2). Bouilhet a donné

(2) J. Lemaître : « Impressions de Théâtre », 7« série, p. 108.

sa mesure, qui, loin d'être négligeable, n'est cependant pas celle d'un poète de génie. Le jugement de G. Mendès sur ce point pourrait bien être définitif : « Oserai-je écrire, lisons-nous dans le « Rapport surle mouvement poétique », que Louis Bouilhet fut un poète de génie? Non, elle ne brûla pas en lui la mystérieuse flamme, par qui l'homme a de certaines heures devient surnaturel, et à force de sublimité diffère de tous les vivants, au point que son verbe doit être accepté sans conteste, n'est plus le sujet de la compréhension humaine, n'est plus justiciable des opinions humaines. . . Mais si le génie ne fut pas accordé à Louis Bouilhet, il en eut la grandiose ambition et souvent en mérita, par l'éperdu effort, la ressemblance. Dans ses poèmes lyriques, non moins que dans ses poèmes dramatiques, il tenta d'être grand, sembla l'être, le fut presque. . . » (1).

Il lui manque l'originalité dans l'invention, sinon dans l'expression. Ses thèmes lyriques, les titres de ses pièces font presque toujours penser à quelque autre poète. Dans ses évolutions philosophiques ou littéraires on a la sensation qu'il suit, plutôt qu'il ne conduit.

Si quelques-uns de ses sujets révèlent en lui la vigueur de la pensée, la grâce de l'esprit, trop d'autres œuvres restent laborieuses. Elles prouvent qu'il sait admirablement son métier, mais que le métier ne suffit pas à suppléer àVinspiration défaillante. Sa sensibilité a moins de profondeur que de diversité; son intelligence est vaste, elle n'est pas assez vigoureuse pour mettre en relief toutes les idées qu'elle conçoit : d'où des longueurs, des lacunes, des obscurités.

(1) « Rapport. . . sur le mouvement poétique français de 1867 à 1900 », p. 107.

Il n'en reste pas moins que Bouilhet est un écrivain très distingué, un artiste qui aime, comprend le beau et en recherche patiemment l'expression. Ces qualités qui, précisément, rendirent l'écrivain peu fécond et peu populaire, doivent lui concilier aujourd'hui l'estime respectueuse, quelquefois l'admiration des lecteurs.

Sa vie même, fut un exemple rare d'opiniâtre labeur, vouée tout entière au culte de l'Art, malgré les obstacles de la pauvreté, les insuccès, le mauvais goût général, malgré aussi les défaillances passagères de son talent, confessées par sa haute probité littéraire. Et cette vie eut bien sa noblesse : celle de l'esprit au service du beau. Mieux eut valu, sans doute, celle de l'âme au service du Bien, mais Louis Bouilhet ne s'inquiète guère de cette dernière. Il reste vrai qu'il fut, sa vie durant, le dévoué chevalier d'une belle cause : la Poésie.

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