‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 33 sur 48 · LES CHEVEUX · texte numérisé non relu

LES CHEVEUX

Mignonne, si tu veux ma joie, Laisse ces longs cheveux de soie

Aux frais anneaux, Pendre épars, sur ta brune épaule, Ainsi que les feuilles du saule,

Au bord des eaux !. . .

J'aime encor tes cheveux, maitresse, Quand ta main savante les tresse

Avec des fleurs, Quand ton doigt léger, qui se joue, Les roule, en boucles, sur ta joue,

Gomme des pleurs.

Soit que, sur ton beau front de reine, Gomme une couronne d'ébène,

Ils soient dressés, Ou que la bandelette antique Retienne, à ta tempe pudique,

Leurs flots pressés,

Ta chevelure d'ambroisie Monte et glisse, à ta fantaisie.

— Je fais ainsi, A chaque fois que la pensée Harmonieuse et cadencée

Me prend ici !

Tantôt, mes molles élégies Laissent, en boucles élargies,

Tomber les vers :

Ma phrase flotte à l'aventure, Sans retenir, d'une ceinture,

Ses plis ouverts !

Tantôt, dans une ode brodée, Poète, j'enlace à l'idée

Perles et fleurs, Et la strophe, aux tresses de soie, Passe souriante, et déploie

Mille couleurs !

Ainsi que toi, la jeune fille,

Je garde, en mon écrin qui brille,

Plus d'un trésor, Et ma main, par le ciel poussée, Parfois, attache à ma pensée

Un bandeau d'or !

Rouen, 6 Mars 1846.

Agricola incurvo terrain molitur aratro.

(Virgile).

Matelot, que la mer réclame, Courbe-toi sur la blanche lame, Creuse ton sillon dans le flot.

Je sais une plus lourde rame Que ta rame, ô brun matelot !

Laboureur, pousse, dès l'aurore, Ta charrue au grelot sonore, A ton champ verse ta sueur.

Je sais moisson plus rude encore Que ta moisson, ô laboureur !

Soldat, qu'enivre un noble rêve, Frappe avec la lance et le glaive, Monte aux murs que le bélier bat.

Je sais un bélier qu'on soulève Plus fort que le tien, ô soldat !

Voyageur, qui t'en vas sur terre, Les pieds blanchis par la poussière, Le front ployé sous la douleur, Je sais chemin plus dur à faire Que ton chemin, ô voyageur !

Car celui qui rêve et qui pense, Foule un sol, où meurt l'espérance, Et porte un fardeau dans sa main Qu'avec plus de peine on balance, Que bélier, rame, ou soc d'airain !

Rouen. 18'j6.

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