A UNE JEUNE FILLE
Toi qu'on dit toute jeune, et souriante, et blonde,
Qui que tu sois — enfant que je ne connais pas —
S'il te rencontre, un jour, par les sentiers du monde,
Au poète rêveur n'attache point tes pas !
N'écoute point, enfant, sa voix qui dit : « .le t'aime ! o
Si pure, qu'elle semble un souffle du printemps,
Si douce, qu'elle enivre, et qu'il y croit lui-même!
Oh! la pâleur viendrait à ton front de vingt ans !
Oh ! tes piecjs saigneraient, en montant cette cime.
Où se débat son âme, aux serres du vautour !
Hélas ! et, comme un' flot qui retombe à l'abîme,
Dans son cœur soucieux se perdrait ton amour!
Ce qu'il cherche, avant tout, c'est ce fantôme étrange,
Qui vient flotter, la nuit, dans un rêve étoile
Le chant de la sirène, et la beauté de l'ange!
L'Idéal ! l'Idéal ! au front toujours voilé !
Ce qu'il cherche, en courant, c'est l'ombre insaisissable
De ce monde inconnu que son œil entrevoit,
C'est la perle d'azur, qui roule dans le sable,
Et que la vague emporte, et qu'il montre du doigt !
(1) Le manuscrit porte en second titre, écrit au crayon : « A la Fiancée d'un Poète ».
— Le poète ! . . . Il se mêle aux choses de la terre, Gomme l'oiseau qui chante aux branches des ormeaux : Le monde écoute, en bas, son hymne solitaire,
Et plus joyeusement s'éveillent les hameaux !
11 lui faut les vallons et les forêts antiques La longue liberté, sur le bord des grands tlots ! Les enfants les plus chers sont les divins cantiques Qu'il porte dans sa tète, avant qu'ils soient éclos ! Il sait les cris qui font aimer, pleurer, sourire. Il est l'orgue éclatant, qui frissonne au saint lieu ! Mais une main de femme éteindrait son délire : 11 ne retentit haut que sous les doigts de Dieu !
— Jeune fille, aux yeux bleus, va chercher, par le monde, Quelqu'enfant comme toi, qu'invite le bonheur.
Que votre vie, à deux, où le sourire abonde,
Soit le nid de l'oiseau, sous l'aile du Seigneur,
Mais laisse, en paix, cet homme au front pâle et sévère,
Qui veut briser son luth pour te suivre ici bas.
Il a placé son cœur au-dessus de la terre,
En des lieux où ta vue, enfant, n'atteindra pas !
Cany, Septembre 1847.