‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 37 sur 48 · A UN POÈTE VENDU · texte numérisé non relu

A UN POÈTE VENDU

Grâce à la fuite d'un lâche, L'armée est pure et sans tache ; On combattra mieux sans lui !

Barthélémy.

Arrête! avant d'ouvrir la sainte basilique,

Il faut que, sur le seuil, tout ton passé s'explique !

Le peuple souverain, dont tu bravais la loi.

N'est pas tombé si bas qu'il ait besoin de toi !

Au vaisseau qui revient de la place lointaine,

Pour se purifier il faut la quarantaine ;

Et tu voulais rentrer triomphant, dans le port,

Toi qui portes la honte et le cynisme à bord,

Sans secouer aux yeux de la France outragée,

Les miasmes de cour, dont ta voile est chargée !

0 prudent nautonier, dont la barque s'endort, Sitôt que le pouvoir lui jette une ancre d'or, Oblique citoyen, à la vertu douteuse, Soldat déshonoré par la fuite honteuse, Crois-tu donc qu'il suffit d'un vers gonflé de fiel Pour étouffer la voix de la terre et du ciel ? Crois-tu que la pudeur, la morale sublime, Soient de ces mots qu'on tue, à l'aide d'une rime? Et qu'on puisse toujours, sans y perdre son nom, Bondir du bien au mal, et du crime au pardon ?

A quoi bon réveiller ton ardeur famélique? Poursuis, par les prés verts, ta chaste bucolique ! Sur le rivage en fleurs, où dort le flot vermeil, Archange, énivre-toi des feux de ton soleil ! ( .liante la Syphilis, sous les feuilles du saule ! Le manteau de Brutus te blesserait l'épaule ! Et ton âme naïve, et ton cœur enfantin Viendraient peut-être encore accuser le Destin !

Le Destin ! oh ! ce mot que ta bouche cynique Nous jette gravement, comme un oracle antique ! Le Destin qui t'a pris, le Fatum souverain, Qui dressa, devant toi, sa muraille d'airain, Va ! c'est l'âpre Plutus, qui marche la main pleine. Et cote, en souriant, la conscience humaine. Le Destin ? c'est le sac, dont le ventre enflé d'or, Est si doux à palper, dans un fiévreux transport ! C'est la Corruption qui, des monts aux vallées, Traîne, aux regards de tous, ses mamelles gonflées ! C'est la Peur ! c'est la Peur ! fantôme au pied léger Qui travaille le lâche, à l'heure du danger. Car les temps sont passés des sombres Euménides, Hérissant leurs cheveux de couleuvres livides ! Et calme, dans sa force, et dans sa volonté L'homme a brisé l'autel de la Fatalité ! Quelle que soit, vois-tu, cette force inconnue, Qui vint briser ton aile, au milieu de la nue, Quelle que soit la pente où ton pied chancela, L'Honneur, l'Honneur n'a point de ces vertiges là !

Non ! tu n'as point, au cœur, la Sainte Poésie ! Ta lèvre ne sait pas les coupes d'ambroisie ! Instrument à vomir du sarcasme et du fiel, Jamais ton froid dédain n'interrogea le ciel ! Rien de grand, rien de beau, ne brûle ta poitrine ! C'est le ressort banal, dans l'aveugle machine, Rouage obéissant, dont le flot souverain Ouvre et ferme, à loisir, les mâchoires d'airain ! Non ! l'indignation puissante du poète Jamais n'a fait gonfler les veines de ta tète ! Monotone reptile, à l'instinct animal, Tes noirs venins sont prêts pour le bien ou le mal ! Et tout ton corps, roidi d'une rage obstinée, S'enfle pour qui le paie, et siffle, à la journée ! Arrière ! le Rhéteur qui, sans crainte et sans fard, Pesa, sur un comptoir, la majesté de l'art ! Arrière ! l'homme Grec, dont les strophes serviles Ont encensé Xerxès, le soir des Thermopyles !

Qui reniant les morts, dans leur sanglant trépas, A dit, en souriant : « Je ne les connais pas ! » Les vieillards, si parfois il descend sur la place, Montreront à leurs fils le parjure qui passe ! Arrière ! aux rangs du peuple, il ne doit plus s'asseoir, Et le glaive va mal à qui tint l'encensoir !

A-t-il eu seulement, pour ramener les âmes,

De ces mots où le cœur jette toutes ses flammes?

Son vers a-t-il rougi? Son vers a-t-il pleuré?

Non, non ! Mais, comme au jour de son crime abhorré,

Calculateur penché sur quelque chiffre immonde,

Il foule, en paix, le blâme et l'estime du monde !

Et bravant, tour à tour, les vivants et les morts,

Il partit, sans regrets, il revient, sans remords,

A ce point descendu de honte et d'infamie

Qu'il est surpris qu'on ose interroger sa vie,

Et que son âme, où dort tout noble sentiment,

N'a, pour nos cris vengeurs, qu'un long étonnement!

0 toi, qui sais si bien les effets et les causes, Dis-nous, est-ce la fin de tes métamorphoses ? Pour que ton pied retourne, à son premier chemin, Guizot a-t-il rougi de te tendre la main, Et la corruption, dans ta coupe tarie, A-t-elle fait défaut, à ta lèvre flétrie ? Ou comptant, sur tes doigts, as-tu donc supputé Combien le peuple vaut, combien la Royauté? Ton Apollon, sans doute, en sa prudente course, Pour monter au Parnasse, a passé par la Bourse? Dans ce ciel politique, où souvent on peut voir Le soleil du matin, s'éteindre avant le soir, La lunette en arrêt, promènes-tu ton rêve De Guizot qui pâlit, à Thiers qui se lève, Et sur le temps mobile, aujourd'hui règles-tu Ta foi barométrique et ta souple vertu?

Va!. . . ta vile action, quoique tu fasses, change Ta satire en outrage et tes venins en fange !

Heste encor sous ta tente, orgueilleux Mirmidon ! Nous ne pleurerons pas, sur ton lâche abandon, Et l'oracle des Dieux, que ta bouche réclame, N'a point mis dans ton bras la chute de Pergame ! Keste ! la honte, un jour, cette rouille du cœur, A rongé de ton vers l'hémistiche vainqueur ; Et tout homme, rebut de la famille humaine, Se ferait, désormais, un titre de ta haine ! Déjà, ton Lord Nimois a recouvré l'espoir : Et s'il revient de Gand, tu reviens du Pouvoir 1 La même trahison, la même tache infâme, D'un cachet fraternel vous a marqués, dans l'âme ! Cesse donc d'étaler sa vie, à nos regards : Les parjures, entre eux, se doivent des égards !

10 Novembre 1844.

LYDA

Parfois, loin des humains, loin du jour et du bruit,

Sitôt que flotte au ciel le voile de la nuit,

Auprès d'un feu joyeux, qui pétille dans l'âtre,

Je m'enferme : et ma table, étrange amphithéâtre,

Où livres et cahiers gisent de toute part,

De vingt bouquins poudreux forme un docte rempart !

La science, à ma vue, étale ses merveilles ! . . .

— Lyda, la blonde, arrive —

Adieu les doctes veilles !

Adieu, les longs travaux, médités tout le jour ! Lyda chante, et babille, et sourit tour à tour, Des yeux et de la main, touche et voit toute chose, Et, comme un papillon de fleurs en fleurs se pose, Elle va par la chambre, et sautant, et c*ourant, De mes auteurs chéris trouble l'ordre et le rang. Saisit Anacréon, ouvre mon vieil Homère, Veut lire, et, de dépit, jette le livre à terre !

Puis, prenant, au hasard, ou Shakespeare, ou Byron,

Regarde la gravure, en épelant le nom !

La Grèce, sous ses pieds, roule à côté de Rome !

Moi, je ris, quand je vois les pensers d'un grand homme.

Monument précieux, des siècles triomphant,

S'écrouler, pêle-mêle, au souffle d'une enfant !

Puis, revenant à moi, de sa course oublieuse,

Elle étend au foyer sa main blanche et frileuse,

Joue avec le compas et l'équerre de bois,

Efface mes dessins et se tache les doigts,

Ou m'arrachant mon livre, et me brisant ma plume,

Elle m'arrête court, au plus beau du volume,

Pour m'embrasser encore, et me dire comment

Son perroquet causeur dit mon nom couramment !

— Parfois, elle ose même, à tout voir empressée,

Toucher à cette tête immobile et glacée

Qui l'effrayait jadis. Alors, timidement,

Elle pose sa main sur le froid ossement !

Puis, voulant deviner la fin de toutes choses,

Dans les orbites creux fait passer ses doigts roses,

Et penche, curieuse, en me serrant bien fort,

Sa blonde tête, auprès de la tête de mort !

Janvier 1845.

A mon ami F. P. . . .

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